LETTRE DE M°>^ L.\BILLE-GUIARD A M"^ LA COMTESSE D'ANGIVILLER
Madame la Comtesse,
Les bontés dont vous m'honore me rassure sur la crainte de vous importuner en vous priant de vouloir bien employer votre crédit et l'autorité de Monsieur le Comte pour arrêter un libel affreux ; je compte que l'intérêt que vous prenés à Mme Coster et à votre sexe en général ira à l'apuie de ma demande. Des trois maltraitées, je le suis le plus. Je ne sais si ces dames connoissent celte calomnie. Le hazard m'a procuré le premier qui se soit vendu. L'n curé d'Estampe (ville oii mon père est retiré), sachant que mon père désire toutes les critiques, aprend qu'il y en a deux nouvelles, les achelte et voyant qu'il a le tems de me les faire lire, me les envoyé par une amie ; s'il eut eu ces écrits 4 heures plus tard il les portait à mon père en arrivant. Jugé, Madame, du chagrin d'un homme de 81 ans, à qui il ne reste plus qu'une fille, de 8 enfans, qui se console de toutes ses pertes par lé peu de réputation qu'elle a, et partant, par l'estime dont elle jouit. Voyez-le lisant avec avidité, s'attendant à voir critiquer ou louer ses ouvrages et voyant un libel horrible. On est fait à en voir pour les grands, mais un simple particulier, voir que sa fille en cherchant un peu de gloire perd sa réputation, qu'elle est chantée, si cela est cruel. Quand à moi. Madame, j'aurois personnellement été peu sensible à cet écrit, l'estime de ceux qui me connoissent me suffit; mais je suis désespérée quand je pense à mon père, à l'effet que cela lui produira. On doit s'attendre à être déchiré sur son talent ; les savants, les auteurs, sont exposés de même à la satyre ; c'est le sort de tous ceux qui s'exposent au jugement public, mais leurs ouvrages, leurs tableaux sont là. pour se justifier ; s'ils sont bons, ils plaident leur cause. Qui peut plaider celle des
i Archives Nationales. 01 1912. — Orthographe respectée.
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mœurs des femmes? Le public suit avec avidité tout ce qui est contre elle ; si Fauteur eu dit seulement que mes ouvrages n'étoient pas de moi, les portraits de M. Pajou, Vien, Bachelier, Beaufort, Gois et les autres répondroient pour moi, mais en attaquant les mœurs, il donne de la valeur et au moins cela reste.
Voilà, Madame la Comtesse, l'inquiétude où je suis, cherchant les moyens d'y remédier ; le souvenir de vos bontés pour moi m'a décidé à vous envoyer cette calomenie, je n'ai pas eu même un instant la crainte qu'elle peut diminuer l'estime que vous aviés la bonté de m'accorder; les personnes de votre caractère mé,prisent tous ces écrits, mais tout le monde n'a pas la même justesse ; j'espère donc de vos bontés pour moi que vous voudrés bien employer prontement les moyens que votre zèle à rendre service vous suggérera pour arrêter la vente, cela dépendroit de M. Lenoir entièrement si cela ne se vendoit pas au Louvre, mais cela dépend de M. Chanlot ; il est vrai que le premier peut lui en écrire si vous ne pouviés le faire directement ; il est à Versailles, ,1e ne désire pas connaître l'auteur, je saurois trop qu'il me touche de bien près. Il suffit que cela ne soit point vendu comme les critiques ordinaires oii une permission tacite reste entre les mains du libraire. Ceci est gravé et n'a pu avoir l'approbation d'aucun censeur, ce qui rend les vendeurs très coupables.
Pardonnés-moi, Madame, si je vous occupe de ces détails, pardonnés-moi aussi le désordre de ma lettre ; il ne me reste qu'un instant avant la poste et je suis très troublée. Je compte sur votre indulgence autant que sur vos bontés et vous savés ma reconnaissance égale à mon respect, Madame le Comtesse, de votre très humble et très obéissante servante,
Labille-Guiard..
A Paris, ce 19 septembre 1783.
LETTRE DE DUCIS A Mn"= LA COMTESSE D'ANGIVILLER i
Madame la Comtesse,
Vous recevrez une lettre de Mf^e Guiard, de l'Académie royale de peinture, par laquelle elle vous supplie de vouloir bien faire écrire à M. Lenoir, lieutenant de police, afin que ce magistrat se concerte avec M. de Champlost, gouverneur du Louvre, pour faire supprimer des couplets non imprimés mais gravés qui se vendent à la porte du Louvre, où Mme Le Brun, M^e Coster et elle sont indignement attaquées par la plus horrible calomnie. Elle ne murmure pas contre les critiques même injustes de ses ouvrages, mais elle ne peut souffrir qu'on attaque ses mœurs et sa personne et qu'on déchire avec atrocité sa réputation. Elle est venue me prier de me joindre à elle, pour vous demander instamment une lettre de M. le comte d'Angiviller à M. Lenoir. Je m'acquitte avec plaisir de la promesse que je lui ai faite, convaincue comme je le suis, que personne au monde ne hait plus que vous la calomnie et la méchanceté. Aussi Monsieur le Comte fera une action digne de lui et de vous, en procurant la suppression prompte des couplets