‹ Adieu; scène lyriqueChapitre 1 sur 1 · AÏ.HHONSE LEMERRE, EDITEUR · texte numérisé non relu

AÏ.HHONSE LEMERRE, EDITEUR

47, PASSAGE CHOIS KUL, 4.7

La France. M'"' Larmet.

L'Alsace. . M^^' Moïna Clément.

A MON AMI HENRI LAROCIIELLE CE PETIT P O Ë M E EST A F F E C T U E U S E M E N T DÉDIÉ

ADIEU

L'AlS ACl:.

Adieu, France! mon cœur se rompe. La triste Alsace, Arrachée à ton flanc, courbe son front pâli, Et sur ses yeux songeurs, d'où la. clarté s'efface. Tombe déjà la nuit affreuse de l'oubli.

O France adorable, ma Mère ! Avant cette agonie amére.

ADIEU

Ofïranc au vent mes cheveux blonds, O souvenir qui me déchire !

J'étais fière de te sourire Sous ma couronne de houblons!

Alors, oh ! que Dieu me protège !

Ton drapeau de pourpre et de neige Et d'azur dans mon ciel serein Flottait, gonflé par l'espérance ; Je disais ton doux nom de France Au murmure des flots du Rhin !

Hélas ! comme une nef qui sombre, J'ai vu s'évanouir dans l'ombre Ce temps au souvenir si cher Où ma vie était une fête ; Car alors, France, j'étais faite Et de ton sane et de ta chair!

ADIEU

Mais, à présent, ma voix ressemble au chant du cygne Dont le regard mourant flotte dans l'ombre encor. Mère î ce n'est plus moi qui vendange ma vigne, Et qui sous le soleil fauche mes épis d'or.

Comme un trésor qu'on a jeté dans la fournaise, Tout a péri, mon nom, mes honneurs et ma foi. A quoi bon vivre encor r* je ne suis plus Française. Nourrice des héros, je ne suis plus à toi!

La France.

Ne parle pas ainsi, ma fille !

Le Destin peut meurtrir, vainqueur. Tes champs où la lumière brille, Mais non t'arrachcr de mon cœur!

Après l'heure triste et mauvaise Qui sur ta tête aujourd'hui pèse, Tu te réveilleras Française,

ADIEU

Parlant mon langage immortel, Et te réjouissant encore De voir le drapeau tricolore Sur ton doux front, avec l'aurore, Flamboyer dans l'azur du ciel !

L'Alsace.

Quand viendra-t-il, ce jour? sous le bras qui m'enlace, Mère, je sens fléchir mes pas appesantis.

La France.

Dieu, l'ouvrier de qui la main n'est jamais lasse. Quand il veut, fait sa tâche et reprend ses outils.

Lorsque nous avons fait notre œuvre périssable, Celui qui prend souci des morts et des vivants

ADIEU

Pèse nos vains projets comme des grains de sable, Et disperse leur cendre éparse aux quatre vents !

L'Alsace.

Mère, qui séchera les pleurs de ton Alsace r

La France.

Laisse grandir tes fils, vaillance et forte race

L'Alsace.

Que leur restera-t-il d'un pays abattu }

La France.

Ses aïeux, sa bravoure et sa mâle vertu.

A D 1 li U,

--^ L'Alsace.

Mes espoirs sont lointains, et mes douleurs certaines.

La France.

Non^ puisque c'est mon sang qui coule dans tes veines.

L'Alsace.

Ma pensée, en pleurant, perd son rapide essor.

La France.

Ecoute, souriante Alsace aux cheveux d'or !

Deux fois déjà, pillant, brûlant mes granges pleines,

Le Vandale effaré s'abattit sur nos plaines.

Ta Mère, dont la voix guide le genre humain,

ADIEU

N'avait plus qu'un tronçon de glaive dans la main.

Je râlais, et mes fils étaient morts. La victoire

De la haine étendait sur moi son aile noire.

Le sang de toutes parts, comme de rouges fleurs,

Teignait l'herbe fumante, et les mères en pleurs

Du destin de la guerre admiraient l'ironie.

Je succombais, n'ayant plus rien que mon génie;

Et pourtant, chefs, soldats, conquérants, oppresseurs,

Tout le peuple effrayant de mes envahisseurs

Dans le lointain poudreux disparut comme un rêve,

Quand, brandissant le fer qui restait de mon glaive,

Je bondis, affrontant leur nombre épouvanté.

Dans la mêlée horrible, en criant : Liberté !

Garde ton cœur austère et vivant sous les chênes!

L'âme est libre. L'esprit ailé n'a pas de chaînes.

Enfant, prête l'oreille. Avec sa voix d'airain,

Le vieux fleuve, l'aïeul sacré, le fleuve Rhin

Pendant les longues nuits te parle d'espérance.

Ses flots tumultueux disent : « Alsace et France ! »

ADIEU

Et tes vignes de feu^ dans le matin vermeil,

Disent encore : (( Alsace et France ! » au clair soleil !

L'Alsace .

Et cependant, il faut me taire En croisant mes bras douloureux, Car le silence, ô noble Terre !

Est le recours des malheureux.

Tu te plaisais à mes légendes Qui viennent d'un pays songeur Ouvrant ses portes toutes grandes Devant les pas du voyageur ,

Lorsque deux enfants de TAlsace Venaient te conter quelque jour

ADIEU. 13

Le passé charmant d'une race Qu'ils ont décrite avec amour.

A présent, à quoi bon? Ma tête Se courbe sous la dure loi.

Mère, je dois rester muette, Puisque je ne suis plus à toi.

La France.

Si, dis-nous-les encor ces histoires, ces drames

Que j'aimais tant jadis.

Crimes, amours, récits autour du poêle en flammes.

Vierges au teint de lys.

Oui, je veux tout revoir à cette même place Où nous nous embrassons,

Et regarder encor ces filles de l'Alsace Qui dansent aux chansons ,

ADIEU

Afin que chacun sache, à cette heure inféconde

Où ton cœur est navré, Combien la juste France aime ta tête blonde

Et ton espoir sacré !

L'Alsace.

Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, ma Mère! La douleur du présent nous semble moins amère, Et nous sentons en nous de moins cruels soucis, Quand nous prêtons l'oreille aux antiques, récits.

Aa Public.

Et toi. Peuple^ autrefois si zélé pour ma gloire, Laisse-moi te conter une tragique histoire Où tu me re verras, et souviens-toi toujours Que par ses souvenirs, ses haines, ses amours,

ADIEU

Dans son âme, qu'en vain ravage la souffrance, L'Alsace t'appartient encore...

La France.

Et qu'elle est France!

A scène qu'on vient de lire a été écrite, à la prière de M. Larochelle, pour accompagner la reprise du Juif Polonais^ de MM. Erckmann-Chatrian. Le directeur du théâtre Cluny n'a pas pensé qu'on pût revoir, après nos malheurs, un drame où le cœur de l'Alsace vit tout entier, sans que des paroles de sympathie fraternelle fussent adressées à cette terre exilée et meurtrie, dans la seule langue qui permette de parler directement au peuple des choses contemporaines et des choses éternelles.

1(5 ADIEU

Au lever du rideau, on voit l'auberge de Mathis, avec son fourneau de fonte, sa grande horloge, ses tables où brille dans les chopines le petit vin blanc de Hùnevir. Tous les personnages du Juif Polonais^ Mathis, Christian, Walter, Heinrich, le Juif, le Songeur, Nickel, Catherine, Lois, la jolie Annette, sont groupés dans ce décor; et, évoquées pour ainsi dire par leur pensée, les figures idéales de la France et de l'Alsace apparaissent sur le devant de la scène.

Je suis heureux d'offrir ici les plus vifs remercîments à mesdames Larmet et Moïna Clément, dont la beauté et la diction éloquente se prêtent si bien à l'audace d'une pareille fiction, et à M. Larochelle, si artiste, qui a su faire de ces quelques strophes une scène visible et vivante.

2 2 septembre 1871.

Page 1