‹ Adolphe AdamChapitre 59 sur 63 · Assemblée nationale du 10 mai · texte numérisé non relu

Assemblée nationale du 10 mai

histoire de l enseigne

DU

POSTILLON DE LONJUMEÀU

Le Postillon de Lonjumeau est assurément l'un des opéras les plus populaires du répertoire français. Son succès ne s'est jamais démenti, et il n'est pas étonnant que le village dont il a emprunté le nom ait songé à mettre à profit, autant qu'il le pouvait, sa vogue étonnante. Longjumeau possède donc, et depuis longtemps, une auberge décorée de cette enseigne :

Au Postillon de Lonjumeau *.

Mais si Topera d'Adam était célèbre en France, on a vu qu'il ne l'était pas moins en Allemagne, et l'on va le voir encore par une preuve nouvelle. M. Edmond Neukomm, qui, après la guerre de 1870-71, a recon-

1. Je ne me charge pas d'expliquer par suite de quelle fantaisie les auteurs de la pièce ont jugé à propos d'altérer l'orthographe du nom de Longjumeau, et d'écrire, en supprimant le g : le Postillon de Lonjumean,

stitué certains détails de cette guerre d'après les journaux allemands eux-mêmes, et qui a publié ainsi un livre fort intéressant: les Prussiens devant Paris, a retrouvé, après la publication de ce livre, quelques renseignements très-curieux sur l'enseigne du Postillon de Lonjumeau, renseignements qu'il a produits dans un article de la Chronique musicale du 1er juillet 1874. 11 s'agit d'un récit fait à ce sujet par un caporal bavarois, et publié dans un journal de Leipzig, la Gartenlaube. «Ceci, disait le traducteur, est un simple exercice de version allemande. Qu'on n'y cherche donc pas ce qui peut être du mien ou du leur; je traduis textuellement, désolé que je serais de ne point reproduire dans toute son intégrité ce petit morceau de littérature bavaroise. La chose en vaut la peine; aussi passerai-je, sans préambule, la plume au caporal Rittinger, dont le nom figurera au bas de ce chapitre. »

Voici le récit du susdit caporal :

Nous étions cantonnés à Longpont, ainsi s'exprime le caporal, et nous passions notre temps à brosser nos uniformes, à repriser nos chemises, lorsqu'un beau jour, nous fûmes commandés pour une 'parade sur le plateau de Longjumeau, — Longjumeau : le lieu de naissance du plus -célèbre et du plus beau des postillons, et le théâtre de ses infidélités à la tendre Madeleine; laquelle Madeleine sut bien, d'ailleurs, faire rentrer en ses chaînes son volage amant. On comprendra que je saisis avec empressement l'occasion de connaître ce village historique. Or, il arriva que, pendant la parade, je ne pus le voir que de

loin. J'étais déçu dans mes espérances. Aussi n'eus-je de cesse que j'eusse fait naître une nouvelle occasion. Celle ci, je me hâte de le dire, ne se fit pas longtemps attendre. Dès le lendemain elle se présenta.

Je dois dire, pour éclairer mes lecteurs, qu'une connaissance assez approfondie de la langue française, jointe à un flair très-délicat pour découvrir les cachettes de toute nature, m'avaient valu une situation tout à fait exceptionnelle et le surnom flatteur de : « Capitaine de brigands. » En un mot, et pour bien me faire comprendre, j'avais charge de veiller à tous besoins du ventre et de la gorge de ma compagnie : au manger et au boire, au couvert et au feu, au foin et à la paille. Et dame ! cette mission ne laissait pas de me procurer une existence suffisamment aventureuse.

Donc, ce jour-là, j'annonçais que j'allais entreprendre, en ma qualité de « Capitaine de brigands, » un voyage d'exploration à la découverte de caves murées ou dissimulées, et, dans ce but, je fis atteler « ma voiture de chasse. » Or, je me mettais en route, avec mon escorte, bien équipée et bien armée, lorsque notre chirurgien major m'interpella, en me demandant de quel côté je comptais me diriger.

Je lui répondis que j'allais en réquisition du côté de Longjumeau.

— Eh! voulez-vous me faire un plaisir, Hittinger ?

— Assurément î De quoi s'agit-il, docteur?

— On prétend en Allemagne que Longjumeau n'existe pas. Or, je connais Longjumeau, et je sais pertinemment que non-seulement il existe, mais encore qu'on y voit une auberge à l'enseigne du : « Postillon de Longjumeau. » Bien plus, on dit que c'est dans cette auberge que le volage Chapelou aima et abandonna sa gentille hôtesse. Vous trouverez facilement la maison ; vous y entrerez et vous m'en rapporterez... n'importe quoi : un en-tête de lettre,

une carte, une étiquette, la moindre des choses enfin, pourvu, toutefois, que l'enseigne : « Au Postillon de Longjumeau » y figure. De cette manière, on verra bien, en Allemagne, qu'il existe un Longjumeau.

— N'est-ce que cela, docteur? Comptez sur moi !

Et ce disant, je fouettai mes chevaux et partis au Grand trot en fredonnant :

Ah ! ah ! ah ! qu'il était beau !

Le postillon de Longjumeau !

En vérité, ce refrain me porta -bonheur, car, je ne tardai point à charger sur ma « voiture de chasse : » un tonneau bien rempli, calé mollement sur deux sacs d'avoine, sans omettre un nombre respectable de bouteilles poussiéreuses, et cela avant même d'arriver à Longjumeau.

Après avoir suivi pendant un certain temps la route de Paris, nous atteignîmes les premières maisons de ce village à l'aspect souriant et hospitalier. Je cherchai des yeux une enseigne. Je l'aperçus bientôt; elle se balançait à l'extrémité d'une tige de fer, et l'on y lisait l'inscription û « Au Postillon de Longjumeau. »

Sauter à bas de la voiture et frapper à coups redoublés à la porte fut pour moi l'affaire d'une seconde. Un petit vieillard mit le nez à une fenêtre : — « Nix! tout fort, dit-il. )> — « Diable, pensais-je, si tout le monde est parti, je ne pourrai pas m'acquitter de ma commission. Et, tandis que je faisais cette réflexion, l'enseigne se balançait au-dessus de ma tête comme si elle eût voulu se moquer de moi, et le postillon qui y était représenté me regardait d'un air si goguenard, qu'il semblait se frotter les mains en voyant ma déconvenue. « Eh ! eh ! dis-je, voilà qui mérite une punition exemplaire; » et, donnant les chevaux à tenir à l'un de mes hommes, je donnai ordre aux autres de me suivre.

La maison voisine était ouverte. Sans prononcer une seule parole, nous montâmes l'escalier jusqu'au dernier étage; par une lucarne, nous pénétrâmes sur le toit, et de là nous passâmes sur celui de l'auberge; puis, en dérangeant quelques tuiles, nous nous laissâmes glisser dans le grenier, d'où nous descendîmes, tout simplement par l'escalier, jusqu'au premier. Arrivé là, j'ouvris la fenêtre, je me plaçai à califourchon sur la barre de fer, et à grands coups de hache, je me mis en devoir d'abattre l'enseigne. Dans ma pensée, je ne pouvais rapporter un témoin plus authentique de l'existence deLongjumeau et de son postillon, en même temps qu'un souvenir plus original de mon voyage d'exploration.

Dans la rue, au-dessous de moi, s'était rassemblé un groupe de blouses bleues, qui considérait avec effroi mon acte de rapine. Il faut même croire que tous ces gens-là tenaient beaucoup à cette enseigne, car leur nombre s'accroissait sans cesse et leurs criailleries prenaient les proportions d'une véritable émeute. Mais je ne pris point garde à ces manifestations; je connaissais trop bien leur couardise î

Entre temps, j'avais détaché l'enseigne et je l'avais passée à l'un des soldats montés à ma suite, en chantant à tue-tête, et d'une façon qui eût assurément rempli d'aise défunt Adam lui-même, le couplet populaire :

Mes amis, écoutez l'histoire

D'un jeune et galant postillon.

C'est véridique, on peut m'en croire,

Et connu de tout le canton.

Quand il passait dans un village ,

Tout le beau sexe était ravi.

Et le cœur de la plus sauvage

Galopait en croupe avec lui.

Ah ! ah ! ah ! qu'il était beau !

Le postillon de Longjumeau !

Puis, je rentrai dans la maison par la fenêtre. Nous descendîmes l'escalier; j'ouvris la porte, fermée à double tour à l'intérieur, et je me trouvai dans la rue. En un clin d'œil, la foule m'entoura. Chacun voulait connaître mes intentions relativement à renseigne. Et l'inévitable curé lui-même me demanda ce que signifiait mon larcin. En un autre moment, j'aurais fait un peu moins de façon, mais, ma foi, mon équipée m'avait mis en joyeuse humeur, et je répondis à ce tribun en soutane que Bismarck m'avait donné ordre de venir chercher cette enseigne, parce qu'il voulait l'avoir à tout prix, étant admirateur passionné du Postillon de Long jumeau. Ils étaient là tous, ouvrant la bouche. Pour moi, je sautai sur la voiture, et : En route !

Au bout d'une demi-heure, notre major était en possession du précieux « souvenir, » et quelques semaines plus tard, l'enseigne : « Au Postillon de Long jumeau » prenait la route de Munich avec un train de blessés.

Actuellement, elle figure avec honneur dans le magasin des accessoires du Théâtre-Royal de cette résidence.

Signé : Ferdinand Rittinger, caporal.

Il est inutile de dire que cette histoire fit le tour de la presse parisienne, et qu'elle fut l'objet de gloses nombreuses. Peu.de temps après, la Revue et Gazette musicale publiait la note suivante :

M. Edmond Neukomm a publié, dans le dernier numéro de la Chronique musicale, un amusant article sur la fameuse enseigne du Postillon de Longjumeau, dont les Bavarois s'étaient emparés pendant l'occupation de ce village et qu'ils avaient triomphalement emportée à Munich.

« Actuellement, elle figure avec honneur dans le magasin des accessoires du Théâtre-Royal de cette résidence, »

dit en terminant M. Neukomm, ou, pour être plus exact, le caporal bavarois Ferdinand Rittinger, dont M. Neukomm se dit le simple et fidèle traducteur. Nous pouvons ajouter, comme épilogue à cette petite narration, qu'aujourd'hui renseigne du Postillon de Longjumeau est revenue prendre la place qu'elle n'aurait pas dû quitter. Elle a été restituée à l'aubergiste il y a quelques mois, et, — détail qui va paraître bien invraisemblable, — cet envoi était accompagné d'un billet de cent francs, offert à titre de dommages-intérêts.

Cela était, en effet, si invraisemblable, qu'il y eut plus d'un incrédule. Entre autres, M. Albert de Lasalle, critique musical du journal le Monde illustré, voulut tirer les choses au clair, et écrivit à l'auberge même de Longjumeau pour obtenir des éclaircissements. Voici la réponse qu'il reçut, et qu'il publia aussitôt :

Monsieur,

Le Postillon nous a été pris par les Bavarois. Nous nous sommes plaints aux Prussiens, et, au bout d'un certain temps, ils nous ont envoyé une petite somme pour le remplacer.

Je vous salue,

Veuve Boette.

« Une petite somme pour le remplacer,» c'est déjà fort joli. Mais on conviendra que cent francs et l'enseigne, comme il avait été dit, c'était en dehors de toute probabilité. On est moins prodigue que cela, dans le pays chanté par M. Victor Tissotf

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