‹ Adolphe (volume 2)Chapitre 29 sur 75 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa; le comte P*** était près de la cheminée, et assez loin d'elle ; les deux enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et portant sur leurs visages cet étonnement de l'enfance lorsqu'elle remarque une agitation dont elle ne soupçonne pas la cause. J'instruisis Ellénore par un geste que j'avais fait ce qu'elle voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas à disparaître. Nous ne disions rien. Le silence devenait embarrassant pour tous trois. « On m'assure, monsieur, me dit enfin le comte, que vous êtes prêta partir. » Je lui répondis que je l'ignorais. « Il me semble, répliqua-t-il, qu'à votre âge on ne doit pas tarder à entrer dans une carrière; au reste, ajouta-t-il en regardant Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici comme moi. »

La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore. Il me semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une égale amertume ; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait, tous les inconvénients d'une prolongation du séjour se présentèrent tout à coup à mon esprit. « Encore six mois de gêne et de contrainte ! m'écriaije; six mois pendant lesquels j'offense un homme qui

ioo ADOLPHE.

m'avait témoigné de l'amitié, j'expose une femme qui m'aime; je cours le risque de lui ravir la seule situation où elle puisse vivre tranquille et considérée ; je trompe mon père ; et pourquoi } Pour ne pas braver un instant une douleur qui, tôt ou tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en détail et goutte à goutte, cette douleur ? Je ne fais que du mal à Ellénore ; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur ; et moi, je vis ici sans utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de libre, ne pouvant respirer une heure en paix. » J'entrai chez Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la trouvai seule. « Je reste encore six mois, luidis-je.

— Vous m'annoncez cette nouvelle bien sèchement.

— C'est que je crains beaucoup, je l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et pour l'autre. — Il me semble que, pour vous du moins, elles ne sauraient être bien fâcheuses. — Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est jamais de moi que je m'occupe le plus. — Ce n'est guère non plus du bonheur des autres. » La conversation avait pris une direction orageuse. Ellénore était blessée de mes regrets dans une circonstance où elle croyait que je devais partager sa joie : je l'étais du triomphe quelle avait remporté sur mes résolutions précé-

Page 1