CHAPITRE IV. ioj
projet que je ne concevais pas. Je lui parlai de l'opinion du public. « Cette opinion, me répondit-elle, n'a jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant dix ans mes devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas moins repoussée du rang que je méritais. » Je lui rappelai ses enfants. « Mes enfants sont ceux de M. de P***j II les a reconnus : il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mère dont ils n'ont à partager que la honte. » Je redoublai mes prières. « Ecoutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous de me voir ? Le refuserez-vous ? reprit-elle en saisissant mon bras avec une violence qui me fît frémir. — Non, assurément, lui répondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai dévoué. Mais considérez... — Tout est considéré, interrompit-elle. Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez plus ici. » Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable. Deux jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'Ellénore. Je souffrais d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la voir, et j'étais étonné de la peine que cette privation me causait. Je désirais cependant qu'elle eût renoncé à la résolution que je craignais tant pour elle, et je commençais à m'en natter, lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ellénore me priait d'aller
la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisième étage. J'y courus, espérant encore que, ne pouvant me recevoir chez M. de P***7 elle avait voulu m'entretenir ailleurs une dernière fois. Je la trouvai faisant les apprêts d'un établissement durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois content, et timide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression. « Tout est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma fortune particulière soixantequinze louis de rente ; c'est assez pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-être me rapprocher de vous; vous reviendrez peut-être me voir. » Et, comme si elle eût redouté une réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs a ses projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu'elle serait heureuse; qu'elle ne m'avait rien sacrifié; que le parti qu'elle avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était visible qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait qu'à moitié ce qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses paroles, de peur d'entendre les miennes ; elle prolongeait son discours avec activité pour retarder le moment où mes objections la replongeraient dans le désespoir. Je ne pus trouver dans mon cœur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je l'en remerciai ; je lui dis que