‹ Adolphe (volume 2)Chapitre 42 sur 75 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

que je n'avais plus d'amour pour elle. Chère amie, lui dis-je, on lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés des hommes-, les sentiments les plus impérieux se brisent contre la fatalité des circonstances. En vain l'on s'obstine à ne consulter que son cœur; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans une position également indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-même. A mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je sentais mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je voulus ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix précipitée : Je serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection la plus profonde. Les deux années de notre liaison ne s'effaceront pas de ma mémoire; elles seront à jamais l'époque la plus belle de ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs, Ellénore, je ne l'ai plus. J'attendis longtemps sa réponse sans lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle était immobile; elle contemplait tous les objets comme si elle n'en eût reconnu aucun, je pris sa main; je la trouvai froide. Elle me repoussa. Que me voulez-vous ?

me dit-elle ; ne suis-je pas seule, seule dans l'univers, seule sans un être qui m'entende? Qu'avezvous encore à me dire? ne m'avez-vous pas tout dit? tout n'est-il pas fini, fini sans retour? laissez-moi, quittez-moi; n'est-ce pas là ce que vous désirez? Elle voulut s'éloigner, elle chancela ; j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes pieds ; je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. Ellénore , m'écriai-je, revenez à vous , revenez à moi; je vous aime d'amour, de l'amour le plus tendre. Je vous avais trompée pour que vous fussiez plus libre dans votre choix. — Crédulités du cœur, vous êtes inexplicables ! Ces simples paroles, démenties par tant de paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la confiance ; elle me les fit répéter plusieurs fois : elle semblait respirer avec avidité. Elle me crut : elle s'enivra de son amour, qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa réponse au comte de P***? et je me vis engagé plus que jamais.

Trois mois après , une nouvelle possibilité de changement s'annonça dans la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes communes dans les républiques que des factions agitent rappela son père en Pologne, et le rétablit dans sas biens. Quoiqu'il ne connût qu'à peine sa fille, que sa mère avait emme-

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