‹ Adolphe (volume 2)Chapitre 47 sur 75 · CHAPITRE VII. 13s · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. 13s

qui vous ont amené dans ce pays, votre père me les a mandés; je vous dirai même que je les comprends : il n'y a pas d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé par le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte d'affliger une femme qu'il avait aimée. L'inexpérience de la jeunesse fait que l'on s'exagère beaucoup les difficultés d'une position pareille ; on se plaît à croire à la vérité de toutes ces démonstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et emporté, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le cœur en souffre, mais l'amour-propre s'en applaudit; et tel homme qui pense de bonne foi s'immoler au désespoir qu'il a causé, ne se sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre vanité. Il n'y a pas une de ces femmes passionnées, dont le monde est plein, qui n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'abandonnant ; il n'y en a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit consolée. Je voulus l'interrompre. Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je m'exprime avec trop peu de ménagement; mais le bien qu'on m'a dit de vous, les talents que vous annoncez, la carrière que vous devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous déguiser. Je lis dans votre âme, malgré vous et mieux que vous ; vous n'êtes plus amoureux de la femme qui vous domine et qui

vous traîne après elle ; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi. Vous saviez que votre père m'avait écrit ; il vous était aisé de prévoir ce que j'avais à vous dire : vous n'avez pas été fâché d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous répétez sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation d'Ellénore est loin d'être intacte. Terminons, je vous prie, répondis-je une conversation inutile. Des circonstances malheureuses ont pu disposer des premières années d'Ellénore ; on peut la juger défavorablement sur des apparences mensongères ; mais je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre une âme plus élevée, un caractère plus noble, un cœur plus pur et plus généreux. Comme vous voudrez, répliqua-t-il ; mais ce sont des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont positifs, ils sont publics ; en m'empêchant de les rappeler, pensez-vous les détruire ? Ecoutez, poursuivit-il : il faut dans ce monde savoir ce qu'on veut. Vous n'épouserez pas Ellénore .- — Non, sans doute, m'écriai-je ; elle-même ne Ta jamais désiré. — Que voulez-vous donc faire } Elle a dix ans de plus que vous ; vous en avez vingt-six ; vous la soignerez dix ans encore ; elle sera vieille ; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir rien commencé, rien achevé qui vous satisfasse.

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