‹ Adolphe (volume 2)Chapitre 75 sur 75 · Séance du 12 juillet · texte numérisé non relu

Séance du 12 juillet

mariage de Julie avec Talma et le divorce qui y mit fin au bout de dix ans:

« Connue dans le monde sous le nom de Julie, cette femme, plus remarquable encore par le charme de son caractère et de son esprit que par celui de sa figure, tout agréable qu'elle fût, alliait à un physique presque grêle une âme des plus énergiques. Egalement passionnée pour les arts, les lettres, la philosophie et la politique, après avoir réuni chez elle, sous l'ancien régime, ce que la cour et la ville avaient de plus aimable, elle y réunissait, depuis la Révolution, aux littérateurs et aux artistes les plus célèbres, les plus célèbres membres de la législature...

« Une âme de la trempe de celle de Julie ne pouvait pas être faiblement émue parle talent de Talma, et Talma ne pouvait pas être insensible à la préférence que montrait pour lui une femme si distinguée. Il prit sa reconnaissance pour un sentiment plus tendre, et, dans la première jeunesse encore, il épousa cette femme qui, trop jeune de cœur peut-être, touchait presque à la maturité de l'âge1, et dans ses il-

i. Elle avait trente-cinq ans et Talma vingt-huit.

lusions se dissimula trop les conséquences de cet acte, le moins raisonnable de ceux qu'elle ait signés de sa vie.

« Talma était bon. Tant qu'il n'eut pour personne le sentiment qu'il croyait avoir pour Julie, tout alla bien; mais quand une autre femme eut fait naître en lui ce sentiment auquel Julie se croyait un droit exclusif, la brouille se mit dans le ménage, et finit par amener une séparation, au grand regret de leurs amis communs. »

Mais pendant les dix années d'entente et de bonheur, il n'y eut pas d'intérieur plus agréable ni de société plus choisie. Tous les soirs après souper, Talma, harassé des fatigues du théâtre et comme indifférent à ce qui se passait autour de lui, s'endormait, ce qui n'empêchait pas la conversation de suivre son train. Le cercle se formait autour de Julie, et l'on débattait toutes les questions importantes qui préoccupaient alors les esprits. « C'est dans ces discussions, nous dit encore Arnault, que j'ai eu lieu de reconnaître tout ce qu'il y avait de finesse et de force, d'élévation et de générosité dans l'âme de sa femme. Elle discutait avec une égale facilité

2i8 JULIE TALMA.

les questions les plus ardues de la politique et de la philosophie, mais dans les formes convenables à son sexe, mais en se tenant également éloignée du pédantisme et de la frivolité, mais sans se faire homme, mais en unissant la puissance de la grâce à celle de l'esprit et de la raison. »

Dans les grandes circonstances, les salons se peuplaient d'une foule nombreuse; on y donnait de véritables fêtes au héros du moment. C'est ce qui arriva pour Dumouriez lorsque, après sa victoire de Jemmapes et la conquête de la Belgique, il revint à Paris pour essayer de sauver la monarchie. On lui fit un accueil enthousiaste, et Mme Talma plus que personne. A la soirée où elle l'avait invité eut lieu une scène singulière, racontée par quelques historiens de la Révolution et qui peint bien les mœurs de cette époque.

Au moment le plus animé de la fête, on annonça tout à coupMarat, qui pénétra dans la réunion sans être le moins du monde invité. Depuis quelques jours il dénonçait Dumouriez, dans son journal, comme un aristocrate de mauvaises mœurs dont il fallait se défier. Ayant appris, disait-il, que le file

deThalie fêtait un enfant de Mars, il venait demander des explications à ce dernier. On eut d'abord l'idée de faire jeter à la porte cet étrange ami du peuple; mais le général, comprenant quelles pouvaient être les suites d'une telle violence, s'y opposa. Marat, sans prendre garde à tout ce beau monde que sa présence effarouchait, cherche des yeux Dumouriez, l'aperçoit et, le chapeau sur la tête, s'approche de lui. Le vainqueur de Jemmapes, qui l'attendait appuyé sur son sabre, le sourire du mépris sur les lèvres, n'accueille d'abord ses questions que d'un haussement d'épaules et lui tourne le dos. Mais l'autre le suit imperturbablement à travers les invités, l'apostrophe avec violence et l'entraîne peu à peu dans une pièce écartée, où s'établit entre eux une discussion à voix basse.

L'incident avait jeté dans la réunion une certaine froideur et de l'embarras. Pour le faire cesser, l'acteur Dugazon imagina de prendre une pelle rougie au feu sur laquelle il brûlait du sucre partout où Marat avait passé, « afin, disait-il, de purifier l'air que le monstre infectait de sa présence. » Cette plaisanterie extravagante ne fut pas, on le pense bien, du goût de celui qui en était l'objet ; le lende-

main les colporteurs de Y Ami du peuple criaient dans Paris :

« Achetez ce qu'il y a de plus nouveau, les merles dénichés, ou les orgies du grand Dumouriez, généralissime de la République française, abandonnant les armées sous ses ordres, pour venir se montrer dans les petits spectacles de Paris et faire danser les nymphes des Variétés *. »

La dénonciation de Marat faillit avoir pour Talma de funestes conséquences. On tenta de l'impliquer dans la proscription des Girondins ; sa popularité le sauva, mais il n'en resta pas moins suspect.

Au nombre de ses meilleurs amis se trouvait le peintre Louis David qui lui fit, sans le vouloir, courir aussi de grands dangers. Voici à quel propos. Les partis politiques formaient jusqu'alors deux camps parfaitement tranchés, qui se distinguaient l'un de l'autre aussi bien par les opinions que par une tenue et des vêtements différents. Les réactionnaires portaient un habit très-lâche, à collet de velours, des culottes attachées au-dessous du genou avec des touffes de cordons et la chevelure inondée

i. Numéro du 18 octobre 1792.

de pommade de senteur et de poudre odorante, d'où leur vint le nom de muscadins.

Les jacobins, au contraire, à l'exemple des puritains d'Angleterre, affectaient dans leur costume la plus grande simplicité. Sur le gilet et le pantalon ils portaient, en guise d'habit, une veste sans basques, appelée carmagnole et, par-dessus tout cela, une houppelande d'étoffe grossière. Enfin ils couronnaient leurs cheveux longs, gras et non poudrés, d'un bonnet à poil.

David eut l'idée de remplacer les deux tenues par un costume national et nouveau, en harmonie avec l'ordre de choses qui se fondait. Par-dessus le gilet et le pantalon, il ajusta un habit court, croisant sur les cuisses, qu'il drapait comme la tunique romaine, et le tout était recouvert d'un manteau. Si élégante qu'elle fût, cette mode ne prit pas. En vain Talma, pour complaire à son ami, se promena dans cet accoutrement, complété par une toque à aigrette de trois couleurs. On le regarda avec plus de curiosité que d'envie de l'imiter. Seul, Baptiste cadet se risqua à lui tenir compagnie. Mal leur en prit à tous deux. Le peuple était alors fort irritable et soupçonneux ; un rien suffisait pour le mettre en défiance. —

« Comme nous traversions le Palais-Royal, racontait Talma, la foule, nous voyant ainsi fagotcés, nous prit pour des Autrichiens, pour des espions déguisés. Déjà elle nous entourait avec des cris menaçants ; on s'apprêtait à nous jeter dans le bassin du jardin, quand le commandant d'une patrouille survint fort à temps pour nous tirer de leurs mains. Tandis qu'ils attendaient autour de la lanterne où l'on devait nous pendre, nous nous sauvâmes sous des habits de gardes nationaux... Ce costume, que j'ai cédé à la direction de notre théâtre, habille, depuis ce jour-là, un des comparses dans Robert, chef de brigands. »

A quelques modifications près, c'est celui que portaient les Cinq-Cents, au 18 brumaire, et qu'ils jetèrent aux orties du parc de Saint-Cloud.

Cependant Julie et son époux, si vivement épris au commencement de leur union, avaient insensiblement subi la loi des affections humaines. L'artiste s'était laissé gagner aux charmes de Charlotte Vanhove,sacamaradeàla Comédie-Française, qu'il épousa l'année suivante (16 juin 1802). De son côté, Julie avait prêté l'oreille aux propos séducteurs de Benjamin Constant, jeune publiciste de onze ans plus

jeune qu'elle et qui, venu en France en 1795 avec Mn,e de Staël et sous ses auspices, commençait à lui être infidèle.

D'un commun accord, les deux époux Talma, usant des facilités de la loi du divorce, se présentèrent devant le maire du 10e arrondissement (6 février 1801), qui prononça la dissolution de leur mariage. Le mari avait alors trente-huit ans et la femme quarante-cinq. Déjà celle-ci avait vendu au général Bonaparte son hôtel de la rue Chantereine, qui prit bientôt le nom de rue de la Victoire.

Elle-même ne survécut que quatre ans à son divorce. Après avoir perdu en peu de temps ses trois fils, elle s'éteignit entre les bras de son amant, s'il faut s'en rapporter à la Lettre sur Julie.

Adolphe n'eut pas d'abord grand succès. Une si impitoyable dissection du cœur humain, qui ne flattait ni l'imagination ni la nature, révolta plutôt qu'elle ne charma les esprits. Benjamin Constant, qui avait d'abord publié son livre à Londres en 1815, en donna l'année suivante une seconde édition à Paris (Adolphe^ anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu, in- 12, à Paris et à Strasbourg, chez Treuttel et Wùrtz), qui mit huit ans à se vendre. En effet, la troisième édition est de 1824; elle parut chez Brissot-Thivars dans le format in-12. Cependant peu à peu la première impression se modifiait et l'on rendait plus de justice à ce chef-d'œuvre d'observation. Une des meilleures preuves de son succès nous est fournie par les nombreux ouvrages publiés vers ce temps-là sous le titre d'Adolphe^ et qui ont avec ce roman des points communs d'inspiration; les plus importants sont :

226 PIBLIOGR AP HIE.

1821. — Adolphe de Prald, ou l'Erreur singulière, par M,ne Julie L. (Lescot). Paris, Pigoreau; 3 vol. in-12.

1823. — Adolphe, ou le Mariage forcé, par H. -T. Garreck; 2 vol. in-12, chez Pigoreau.

1823. — Adolphe, ou Mémoires d'un illuminé, par

Mme la comtesse de Flesselles ; 3 vol. in-12. Paris, chez Tenon.

1824. — Adolphe et Julie, ou Lettres de deux amants,

habitant les bords du Dniester, traduit du polonais, du général Kropinski, pardeMaury; 2 vol. in-12. Paris, Bossange.

Réédité par Ponthieu en 1828, et par L. Tenré en 1835.

1824. — Adolphe et Joséphine, ou l'Enchaînement des circonstances, par M. D... ; in-18, chez Dela-

rue.

Réédité p.ir le même en 1829.

1824. — Adolphe et Caroline, ou les Dangers des divi-

sions politiques dans l'intérieur des familles. Comédie en 5 actes et en prose par le comte Charles-Léopold de Beldersbusch. Paris, chez A. Boucher; in-8°.

1825. — Adolphe, ou les victimes de l'hypocrisie et de

l'amour, par Maingarnaud, 2 vol. in-12, Chez Pigoreau.

La quatrième édition d'Adolphe est de »828. C'est un in-32 de quatre feuilles de l'imprimerie de F. Didot. A Paris, chez Dauthereau.

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