INTRODUCTION
Parmi les livres du début dii XIXème siècle, ce roman ^'Adolphe est demeuré le plus vivant, le plus passionnant, le plus actuel. Pour ma part je l'ai lu avec passion, lorsque le hasard mit ce mince volume entre mes mains pour la première fois, voici des années. Il n'en est point qui me remue plus fortement encore aujourd'hui, quoique je sache à peu près par cœur toutes les phrases de ce chef-d' œuvre du roman d'analyse. Je ne me dissimule pas combien les procédés modernes d'art manquent à ce court récit. Les portraits physiques, le milieu, le dialogue, font défaut presque absolument dans ce drame, si simple qu'il en est nu, si sobrement conté qu'il en paraît sec, si dépouillé de couleur qu'il en est gris et comme décharné. Mais l'accent de la vérité humaine est si poignant, la justesse de la notation psychologique si complète, la douleur morale si réelle, si vivante, que toutes les réserves d'esthéticien paraissent de misérables chicanes et que l'on ne voudrait rien corriger, rien ajouter à cet Adolphe dont la
^ Cette étude, tirées des Essais de Psychologie (Vol. I. Appendice A, Édition complète chez Pion et Nourrit), et qui sert d'appendice à une étude sur Baudelaire, nous a paru la meillure introduction à la lecture d'Adolphe. —
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gaucherie même et Vâpretéfont comme une portion nécessaire.
Depuis la publication du Journal intime et celle de ses Lettres à sa famille, nous comprenons que la magie de ce roman réside en ceci d'abord, qu'il est un portrait, le plus nouveau, le plus courageux des portraits. Ce jeune homme, à la fois si tendre qu'il ne peut supporter la douleur de sa maîtresse, si inquiet qu'il ne peut se reposer dans son dévouement, si égoïste qu'il ne peut lui dissimuler les moindres passages de son ennui, si lucide qu'il ne peut s'étourdir lui-même sur aucune de ses fautes personnelles, cet être, à la fois supérieur et mutilé, chez qui la plus effrayante indécision de caractère s'unit à la plus mâle puissance de se connaître, et qui semble avoir gardé de la sensibilité tout ce qui torture en perdant tout ce qui attache, — cet orgueilleux sans illusion, ce passionné sans espérance, cet amoureux sans bonheur, c'est bien Constant lui-même, tel que le journal et les lettres nous le révèlent. Il n'est pas une des phrases de son livre qui ne traduise une des plaies secrètes de son âme, l'une des plus tourmentées de notre âge. Il a poussé la sincérité de cette confession jusqu'à supprimer à son Adolphe toutes les excuses que les circonstances donnent à nos pires faiblesses, pour ne chercher d'explication aux actes de son triste héros que dans un caractère identique au sien propre. On remarquera qu'en effet Ellénore n'est peinte d'aucune manière. Le grand observateur qui
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était dans Benjamin Constant a systématiquement refusé toute espèce de trait individuel à cette femme. C'est une douleur d'amoureuse et cela seulement. L'auteur a voulu que le jour portât tout entier sur le visage de celui qui lui ressemble tant et dont la lamentable histoire tient dans ce mot de M^' de Beaumont sur Constant lui-même : « // ne peut parvenir à s'aimer ...»
« Je hais, » écrit l'auteur ^'Adolphe à la dernière page du livre, <ije hais cette vanité qui s'occupe d'elle-même en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la prétention de se faire plaindre en se décrivant, et qui, planant indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se repentir. »... Jamais personne n'a formidé un arrêt plus sévère contre l'abus de la réflexion personnelle. Jamais personne n'a plus abusé de cette réflexion que Constant. Il est même allé .si loin dans le sens de cette faculté dangereuse qu'il est arrivé, comme Amiel, à revêtir une valeur typique. C'est pour cela que cet Adolphe, en même temps qu'il est le plus individuel des portraits, reste la plus générale des peintures. La différence est grande cependant entre Benjamin et Amiel. Ce dernier, totalement dépourvu du pouvoir de l'action, demeura emprisonné dans le domaine de la pensée pure. Son analyse a, pour ainsi dire, joué à vide, au lieu que Constant fut un séducteur et un duelliste, un joueur et un politicien. Mais l'un et l'autre avaient ce trait commun que tous les événements de la vie furent pour eux matière à une dissection
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de ce qu'ils éprouvaient, si ténue, si subtile, que cette impression ressentie disparaissait de leur cœur pour ne laisser place qu'à une aridité douloureuse. Adolphe aime sincèrement Ellénore quand il s'empare d'elle. Il trouve, pour traduire l'extase où la possession de cette femme le jette, des phrases lyriques, lui, le moins lyrique des hommes : « Malheur, » s'écrie-t-il, « à celui qui dans les premiers moments d'une liaison d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle / . . . » Et encore : « Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre ? ...» Mais comptez dix lignes, dix petites lignes après cette exclamation, voici que commence le détail des premières contrariétés que cette âme, ingénieuse à se torturer, découvre dans son bonheur. Il semble que cette détestable acuité de conscience ne puisse être émoussée même par la joie brûlante et dissolvante de la passion la plus partagée. On peut même dire que c'est là tout le drame ^'Adolphe: la continuelle destruction de l'amour dans ce cœur de jeune homme par l'analyse, et le continuel effort de la maîtresse pour reconstruire, à force de passion et de tendresse, le sentiment qu'elle voit s'écrouler. Il est avec elle et il se reprend à l'aimer ; il est loin d'elle et il se reprend à s'acharner contre sa propre émotion pour l'anéantir, si bien qu' Ellénore, à la fin de cette lutte singulière, presque inintelligible pour elle, éprouve une lassitude infinie qui lui fait désirer la mort. Elle a passé des années à s'enivrer de son amour, à elle, en croyant s'enivrer
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du leur. C*est presque la formule qu' emploie Adolphe. Elle le comprend, elle le sent, et elle écrit cette lettre navrante, a Pourquoi vous acharnez-vous sur moi ? Quel est mon crime ? ...» Hélas ! ce n'est pas sur elle que le malheureux Adolphe s'est acharné, c'est sur luimême ; — et il en sera ainsi toujours.
Si ce roman ne possédait que cette valeur d'une monographie rigoureuse d'un caractère et dans ce caractère d'une maladie très contemporaine, il serait encore admirable, il n'aurait pas, cofume il l'a, ce charme d'une œuvre profondément poétique — si bizarre que paraisse le mot appliqué à une sorte ^'écorché littéraire — oui, poétique, au même degré que les plus beaux sonnets des Fleurs du Mal. Il y a dans ces pages plus que la desséchante ardeur d'une pensée qui ronge un sentiment. On y reconnaît la grande mélancolie de la solitude de l'âme. Ellénore aime Adolphe, elle en est aimée, ils sont libres tous les deux, à côté l'un de l'autre, dans les bras l'un de l'autre, et un abîme les sépare, qu'ils mesurent tous les deux, à leur manière — lui par son impuissance à être heureux, elle par son impuissance à le rendre heureux. Alfred de Vigny, dans des poèmes d'une beauté suprême, dans Éloa, dans Moïse, dans la Colère de Samson, a raconté la tristesse de cette solitude morale qui nous fait sentir en nous un arrière-fond à jamais incommunicable. Mais combien Adolphe semble plus amer, dépouillé comme il est du prestige des nobles vers,
volontairement dépourvu d'éloquence, si près de nous, du quotidien de notre vie par la simplicité, j'allais dire par la trivialité de l'histoire ! A-t-on remarqué en effet comme l'argument de cette célèbre nouvelle est peu compliqué, presque terre à terre ? Un fils de famille qui s'éprend d'une femme entretenue, plus âgée que lui, et qui se débat dans cette liaison sans issue, c'est toute la matière que Constant a exploitée, mais ici apparaît la puissance de cette forme d'art, si négligée pendant des années, qui s'appelle le roman psychologique.
Là où, un écrivain de mœurs eût nécessairement abouti à la vulgarité, l'auteur ^'Adolphe, en dégageant V arri ère- fond moral de la situation ainsi choisie a su découvrir un dessous tragique à une aventure si médiocre, et nous trouvons, nous qui le lisons aujourd'hui, un symbole à nos plus raffinées souffrances, dans ce qui n'est en définitive que le plus banal désastre de galanterie. Tous ceux d'entre nous qui ont senti le froid que laisse au cœur la confidence non comprise, ceux qui ont aimé sans pouvoir se faire connaître tout entiers à celle qu'ils aimaient, ceux qui, dans la famille, dans l'amitié, dans la camaraderie même, se sont heurtés à la mésintelligence absolue, constante, invincible, et qui pourtant n'ont ni perdu le besoin de l'effusion, ni guéri en eux la spontanéité imprudente de la sympathie, ceux-là, — et ne sont-ils pas légion ? — peuvent prendre et reprendre Adolphe sans se fatiguer de ce livre qui
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met à nu cette misère, et cela sans une phrase, sans un mot qui sente V auteur.
Car, et c'est un trait que Von ne saurait assez marquer, ce chef-d'œuvre unique démontre la profonde vérité du mot de Stendhal, qui disait, ou à peu près : « Il faut, quand on écrit, trouver des formules de style si précises et si simples qu'il n'y ait rien à en rabattre à la réflexion. » Benjamin Constant avait-il médité, comme Beyle, sur les lois de la composition littéraire ? Il est peu probable qu'il ait attaché, dans sa carrière contrastée, une très grande importance à l'art d'écrire des romans. Mais il avait beaucoup vécu, beaucoup senti, et d'instinct il répugnait à la virtuosité qui révèle l'habileté de l'artiste, sans rien montrer du cœur de l'homme. Il savait qu'une émotion sincère, exprimée sans surcharge, intéressera toujours le lecteur, j'entends celui qui vaut qu'on l'estime, plus que toutes les grâces du style et que toutes les curiosités du pittoresque. Seulement, pour trouver de ces formules sur lesquelles la réflexion n'ait rien à rabattre, il faut avoir soimême pensé fortement et justement, et pensé sans vanité, non point pour étaler le muscle de son esprit, mais pour connaître le vrai. Cela est si rare que l'on compte les ouvrages qui, comme celui-ci, ne portent pas en eux un atome de rhétorique. Il y faut, ce qui fut la magnifique vertu de cette nature de Benjamin Constant, si incohérente d'autre part et si troublée : la plus complète bonne foi avec les autres et, ce qui est
plus extraordinaire encore, avec sa propre pensée. Baudelaire a laissé dans ses papiers quelques notes singulières, poignants débris d'un livre qu'il voulait écrire sous ce titre, emprunté aux Marginalia de Poe : Mon cœur mis à nu. Ce pourrait être, ce titre douloureux, celui du chefd'œuvre de Benjamin, et de son journal intime, et c'est pourquoi aucune de ces pages n'a vieilli. Voîdant appuyer d'un exemple une étude sur la sensibilité d'un homme qui a eu ses vingt ans plus d'un quart de siècle après la composition ^'Adolphe, c'est à cet Adolphe que j'ai tout naturellement pensé, et il en sera de même pour tous ceux qui seront amenés à écrire sur ce mal d'analyse dont ce roman est la monographie définitive, — une monographie immortelle comme le cœur humain lui-même.