‹ Adolphe (volume 5)Chapitre 9 sur 26 · AR RE · texte numérisé non relu

AR RE

souffrais. Ma mémoire me retraçait les instants où je m'étais dit que je n’aspirais qu’à un succès ; que ce n’était qu’une tentative à laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la douleur violente, indomptable, qui déchirait mon cœur. Plusieurs jours se passèrent de la sorte. J'étais également incapable de distraction et d'étude. J’errais sans cesse devant la porte d’Ellénore. Je me promenais dans la ville, comme si, au détour de chaque rue, j'avais pu espérer de la rencontrer. Un matin, dans une de ces courses sans but qui servaient à remplacer mon agitation par de la fatigue, j’aperçus la voiture du comte de P***, qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre.

Après quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon trouble, du départ subit d'Ellénore. « Oui, me dit-il, une de ses amies, à quelques lieues d'ici, a éprouvé je ne sais quel événement fâcheux qui a fait croire à Ellénore que ses consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me consulter. C’est une personne que tous ses sentiments dominent, et dont l’âme, toujours active, trouve presque du repos dans le dévouement. Mais sa présence ici m'est trop nécessaire ; je vais lui écrire : elle reviendra sûrement dans quelques jours. »

Cette assurance me calma ; je sentis ma douleur s’apaiser. Pour la première fois depuis le

départ d'Ellénore je pus respirer sans peine. Son retour fut moins prompt que ne l’espérait le comte de P***, Mais j'avais repris ma vie habituelle, et l'angoisse que j'avais éprouvée commençait à se dissiper, lorsqu’au bout d’un mois M. de P*** me fit avertir qu'Ellénore devait arriver le soir. Comme il mettait un grand prix à lui maintenir dans la société la place que son caractère méritait, et dont sa situation semblait l’exclure, il avait invité à souper plusieurs femmes de ses parentes et de ses amies qui avaient consenti à voir Ellénore. |

Mes souvenirs reparurent, d’abord confus, bientôt plus vifs. Mon amour-propre s’y mélait. J'étais embarrassé, humilié, de rencontrer une femme qui m'avait traité comme un enfant. Il me semblait la voir, souriant à mon approche de ce qu’une courte absence avait caimé l’effervescence d’une jeune tête; et je démélais dans ce sourire une sorte de mépris pour moi. Par degrés mes sentiments se réveillèrent. Je m'étais levé, ce jour-là même, ne songeant plus à Ellénore ; une heure après avoir reçu la nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes yeux, régnait sur mon cœur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas la voir.

Je restai chez moi toute la journée ; je m'y ins, pour ainsi dire, caché : je tremblais que

le moindre mouvement ne prévint notre rencontre. Rien pourtant n'était plus simple, plus certain ; mais je la désirais avec tant d’ardeur, qu’elle me paraissait impossible. L’impatience me dévorait : à tous les instants je consultais ma montre. J'étais obligé d'ouvrir la fenêtre pour respirer ; mon sang me brüûlait en circulant dans mes veines.

Enfin j’entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre chez le comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité ; je m'habillai lentement ; je ne me sentais plus pressé d'arriver : j'avais un tel effroi que mon attente ne fût déçue, un sentiment si vif de la douleur que je courais risque d’éprouver, que j'aurais consenti volontiers à tout ajourner.

Il était assez tard lorsque j’entrai chez M. de P***, J'aperçus Ellénore assise au fond de la chambre ; je n'osais avancer ; il me semblait que tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J’allai me cacher dans un coin du salon, derrière un groupe d'hommes qui causaient. De là je contemplais Ellénore : elle me parut légèrement changée, elle était plus pâle que de coutume. Le comte me découvrit dans l'espèce de retraite où je m'étais réfugié : il vint à moi, me prit la main et me conduisit vers Ellénore.

« Je vous présente, lui dit-il en riant, l’un des

hommes que votre départ inattendu a le plus étonnés. » Ellénore parlait à une femme placée à côté d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s’arrêtèrent sur ses lèvres ; elle demeura tout interdite : je l’étais beaucoup moi-même.

On pouvait nous entendre, j'adressai à Ellénore des questions indifférentes. Nous reprîimes tous deux une apparence de calme. On annonça qu'on avait servi ; j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle ne put refuser. « Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars à l'instant, j’abandonne mon pays, ma famille et mon père, je romps tous mes liens, j'abjure tous mes devoirs, et je vais, n'importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à empoisonner. — Adolphe ! » me répondit. elle ; et elle hésitait. Je fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce que mes traits exprimèêrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si violente.

Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d’affection se peignit sur sa figure. « Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous conjure... » Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras ; nous nous mîmes à table.

J'aurais voulu m'asseoir à côté d’Ellénore,

mais le maître de Ha maison l'avait autrement décidé : je fus placé à peu près vis-à-vis d’elle. Au commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on lui adressait la parole, elle répondait avec douceur ; mais elle retombait bientôt dans la distraction. Une de ses amies, frappée de son silence et de son abattement, lui demanda si elle était malade. « Je n'ai pas été bien dans ces derniers temps, répondit-elle, et même à présent je suis fort ébranlée. » J’aspirais à produire dans l’esprit d’Ellénore une impression agréable ; je voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma faveur, et la préparer à l’entrevue qu'elle m'avait accordée. J’essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je ramenai la conversation sur des sujets que je savais l’intéresser ; nos voisins s’y méêlèrent : j'étais inspiré par sa présence ; je parvins à me faire écouter d'elle, je la vis bientôt sourire : j’en ressentis une telle joie, mes regards exprimèrent tant de reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher d'en être touchée. Sa tristesse et sa distraction se dissipèrent : elle ne résista plus au charme secret que répandait dans son âme la vue du bonheur que je lui devais ; et quand nous sortimes de table, nos cœurs étaient d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés. « Vous voyez, lui dis-je en lui don-

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