Adolphe Menzel
Si dans une Exposition spéciale, nous présentons au public une importante partie de l’œuvre de l’un des plus grands artistes de ce siècle, ce n’est pas pour satisfaire à un goût de nouveauté el de curiosité qui conduit quelques amateurs, mais bien afin d’en tirer un enseignement.
En effet, au premier coup d’œil, l’observateur est frappé par la variété des procédés et moyens dont s’est servi le génie de Menzel, et par l'universalité des genres qu’il a cultivés.
Cette diversité, si rare de nos jours où maint artiste acquiert une réputation à l’aide d’une spécialité, d’un article exclusif, dont il conserve autant que possible le monopole, est le signe caractéristique d’un tempérament supérieur et d’une organisation vraiment forte.
Menzel fient dans l’élite des peintres et dessinateurs de nos jours une place à part. Parmi les chercheurs de problèmes, les amoureux du document précis, les réalistes dans le bon et vrai sens du mot, il se présente en tête. Nous croyons avoir vu de nos yeux les figures historiques que son pinceau et son crayon ont ressuscitées, et les figures d’aujourd’hui, le soldat, le passant, l’ouvrier, l’homme de cour, la femme du peuple ou de la bourgeoisie qu’il a saisis en d’innombrables croquis avant de les fixer sur la toile, sont devenus, sous la main de ce maître dessinateur, qui est aussi un
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vovant, les types mêmes des hommes de noire lemps. Chacun de ces inconnus résume en soi sa classe sociale et sa génération. Il nous présente assez de détails pour qu’on puisse, au premier coup d’œil, deviner sa race, et même supposer, d’après un regard ou un pli du visage, son histoire individuelle ; mais aussi, le choix, la mise en lumière du trait dominant, font de ce passant quelconque un type général qui s’impose à l'imagination : le bourgeois ou l’homme du peuple de la seconde moitié du xi\e siècle.
Ce n’est pas là encore Loul Menzel, puisque le passionné d’exactitude qui a voulu faire revivre le temps de Frédéric II jusque dans sa défroque, et l’artiste vivant et pensant qui adonné dans La Forge le plus suggestif tableau de la grandeur et de la servitude industrielle, s’est appliqué encore à rendre certains aspects de la nature, certains coins des villes, certaines architectures peu connues qui le tentaient comme une gageure. Il a tellement aimé les jeux de lumière fugitifs sur un bois ou sur une colline, les maisons branlantes, les entrelacements de poutres des chalets de la Suisse ou du Tvrol, les églises ignorées qui gardent encore les dernières fioritures du rococo, qu'il a été, pendant des années, pèlerin studieux, disputer à l’oubli ou à la destruction rapide, des baraques de planches, des passages et des vieilles voûtes, des escaliers à demi effondrés, les pilotis d'un pont, les ornements, éraflés par la guerre ou par la vétusté, de quelque chapelle de village.
Un jour, en voyage, il apprend qu’une démolition ou une réparation bouleverse, dans une chapelle de Ilalberstadt, des cercueils où dormaient des morts du siècle dernier, à demi consumés. Il se rend au lieu indiqué et dessine ces restes. Ces squelettes ont reçu. Cet état entre la vie et l'anéantissement est curieux. Un autre jour, il passait au bord d’un canal où deux hommes, montés dans une barque, se livraient à la triste pêche d’un noyé. Il s’arrête, prend un croquis sur son carnet, et, rentré chez lui, fixe la scène dans une esquisse à l’aquarelle, intéressé par les feintes d’un cadavre qui a séjourné sous l’eau, et désireux — ce sont ses propres paroles — de se rendre compte du procédé qu’on emploie pour retirer un noyé de l’eau. Cet exemple et ce mot en disent plus que bien des pages sur l’esthétique du maître. Rien n’échappe à son œil, et son esprit ne dédaigne rien. N’oublions pas que la même main qui peignait ce lugubre lait divers s’exercait naguère encore à dessiner quelques-uns des beaux débris de l’antique que les Romains, les Turcs et les Anglais ont laissés à la Grèce. A soixante-six ans, l’artiste, plein de renommée et passé maître en toute expérience, se plaisait à suivre le contour et la musculature d’un torse de marbre. Voilà les deux pôles. Imaginez, entre le noyé du Luisenufer et le demi-dieu de Praxitèle, tous les sujets grands et petits qui peuvent attirer un artiste épris d’exactitude et doué du sens de la vie, observateur des formes et de l’esprit qu’elles révèlent, et vous aurez l’œuvre de Menzel. Mais exceptez — hélas! — la compréhension de la beauté féminine et l’intuition du monde invisible. L’artiste est puissant dans le rendu des choses qu’il voit ou dans la divination historique; fau delà de l’univers palpable ne l’a jamais tourmenté, et il est fort probable qu’il rirait de son rire un peu sarcastique, s il entendait avancer qu il existe des tormes invisibles à l’œil corporel, des couleurs et des contours qui ne se peuvent définir.
Même au temps de sa prime jeunesse, l’idée ne lui vint cpie rarement d’évoquer un ange ou un génie, et, sauf une seule allégorie, dans l’illustration des poésies de Frédéric 11, le rare artiste qui a su communiquer une vie latente à des moulages de plâtre, à des débris humains, à des instruments bruts et mécaniques, n’a créé que des figures conventionnelles ou laborieusement bizarres qui se sauvent uniquement parles détails de la facture. Menzel n’aurait jamais peint l’Annonciation ou les Visions de Jeanne d Arc, non plus que Vénus sortant des flots ou Ève avant son premier vêtement de feuillage. Le pénétrant observateur qui, dans plusieurs de ses aquarelles, a rendu en toute vérité le sourire officiel des heureuses invitées d’un bal de cour, ou le regard absorbé et l’air absent d’une femme sur laquelle pèsent les soucis d’une existence de travail, ne semble pas avoir démêlé le mystère de la beauté féminine. Il a vu des femmes au salon, au théâtre, à la cour, dans la rue; — il n’a pas vu la femme dans son charme essentiel.
La vie de Menzel est tout unie. Il a beaucoup voyagé, beaucoup vu, beaucoup retenu :
les milliers d’esquisses et de croquis qu’il détient chez lui , matériaux toujours prêts, voilà son histoire quotidienne. Trésor inestimable dans lequel le biographe qui a des yeux d’artiste sait lire l’intention, 1 esprit dans
, i . , i ... . • ADOLl’ilE MENZEL, par E. Magnus (1837)
lequel telle tâche a ete entreprise.
Mais ce trésor ne dira jamais rien au simple curieux, à l’anecdotier, et le maître du trésor ne s’expliquera pas davantage. Que pourrait-il raconter? Les années ou périodes de sa vie se comptent par quelque grande œuvre. 11 est devenu par le seul ascendant du talent, et sans avoir hâté l’heure, professeur et membre de l’Académie royale. Il n’a pas connu le triomphe théâtral d’un Makart, consacré peintre national pour quelques grandes machines décoratives, sans muscles et sans âme, et acclamé par une capitale entière pour l’arrangement d’un cortège historique, merveille d’un jour, œuvre d’un chic génial, sans lendemain possible. Après cinquante ans accomplis de production durable, il a été honoré, selon l’usage allemand, d’un beau jubilé que les artistes de Berlin ont organisé de leur mieux, fête sincère et sérieuse comme