‹ Adorable ClioChapitre 3 sur 3 · REPOS AU LAC ASQUAM · texte numérisé non relu

REPOS AU LAC ASQUAM

Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois ; moi j'étais sur de vous revoir. Le quart d'heure infini qui nous restait je le secouais au hasard , comme on secoue un sablier ; dans votre cœur un coup sec abattait les pauvres minutes comme à rhorloge de la gare, parfois vous ressentiez jusqu'aux secondes, et vous fermiez les yeux. Pour vous j'étais, réuni à mes bagages, tout ce que j'ai jamais été, un ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n'étais plus ; moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres à taille, à âme d'échelle sou-

dain différente, nous ne pouvions trouver de paroles sensées, de pensées communes, qu'en ajustant l'un en face de l'autre nos visages... Alors heureusement arrivèrent celles de nos amies qui prétendent n'aller jamais aux gares, qui vous prirent entre elles deux, quand le train fut parti, et soutenant vos coudes, vous firent marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l'ordonne aux Indes pour ceux qu'a piqués le cobra. Les hommes d'équipe, les contrôleurs, devinant cet argent et cet or qui jaillissent d'eux-mêmes autour des vrais départs, accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi, pour les installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient leur franc dans leur bouche comme s'ils allaient, eux aussi, partir, mourir... Mais tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je prenais, dans ma méchanceté, un autre mo^'en de quitter ce monde, un trottoir roulant plus rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais

même tes derniers gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si j'allais devenir un autre homme : un ingénieur, et toujours parler et- avoir des moustaches ; un saint, et ne plus être libre l'après-midi ; un enfant, et boire en amont de toutes tes sources. Aujourd'hui la pensée me vient que j'ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de plaisir.

Aujourd'hui,... je suis étendu au centre d'un grand cirque de montagnes. Quand je me lève et me tiens debout, j'en deviens le pivot même. Gomme on me le recommandait à l'école, j'ai mis le soleil à ma gauche pour que la lumière soit meilleure et je vous écris. Le lac au-dessous de moi supporte des îles légères et les sapins des radeaux détruits par l'hiver vont à la dérive. Des oiseaux-mouches forent trop vite les fleurs de pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour les dindons de la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green passe à la graisse les branches

de l'arbre perchoir. Une grive rouge m'effleure, une brise s'élève. Comme un poète qui songe, près de qui se pose un oiseau, qui s'émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée qu'il cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler en moi, soulève cette page, m'évente avec amour. Dans les hangars cachés par les roseaux, les fermiers essayent les moteurs des canots qu'on sortira pour les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour moi un couvrepied rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre et je vois, le matin, sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j'ai froid. Au fond des criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers marchent de l'un à l'autre, bien qu'en sifflant des danses nègres qui, nous, nous feraient chavirer. J'envie leur équilibre, je me sens tout guindé d'avoir un lac et un soleil à gauche, et rien à droite.

Où je suis? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l'instant même, instant critique, à ce que les guêpes sont trois

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fois plus grosses qu'en Europe. Je suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l'uni- Ibrme bleu ciel pour la première fois, qui croit, que j'en ai choisi la couleur moimême, qui me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a une semaine d'examens et je me repose. L'auto a quitté Boston lundi, le matin, à l'heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de biais, vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées contre le vent, les dactylographes montent dans les tramways sans toucher les barres d'appui, soucieuses de leurs mains, avec les sténographes toutes droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons, des L'iaudaises à nattes brunes vous passaient toute douce, par leur yeux bleus, cette pensée terrible qu'elles ont eue la nuit. Nous suivions la route bordée par les ormes de Washington, bien vieux, réparés, le tronc comblé du ciment qui fait là-bas les statues; et l'immortalité, à défaut de sève, ga-

gnait déjà les hautes branches. Les lacs, de plus en plus purs à mesure que nous monlions, détenaient l'eau des quartiers les plus en plus riches de Boston, et venait enfin le lac tout bleu, tout rond, qui alimente Beacon Street. A midi ce fut Portsmouth, où je présidai sur la plage la réunion des enfants qui vendaient leurs animaux favoris pour leurs filleuls de France. Ils étaient là une centaine, graves, enthousiastes ou consentants, excepté Grâce Henderson, qui se cramponnait à son veau blanc et qui pleurait. On le lui achetait vite, en le lui laissant par pitié, mais son frère la forçait à le revendre, et trois fois elle eut à souffrir, à se débattre, à maudire la famille et le devoir. Il y avait des oiseaux de Cuba, qu'on achète avec les cages ; des oiseaux du pays, qu'on achète pour les relâcher ; des tortues qui se vendaient mal, car elles portent gravées sur le dos les initiales de leur premier maître; des chèvres; et il y avait des animaux pour lesquels aussi la vente était un sacrifice, des chiens tristes qui ne résistaient

pas, qui se vendaient eux-mêmes; un petit éléphant qui retenait sa maîtresse par sa ceinture, — elle cédait, — par la manche, — elle craquait, — et il n'osa prendre sa natte. Les gouvernantes, pour consoler, achetaient vite à leurs enfants un autre animal, et lisaient à tour de rôle, sur un stand, les lettres des filleuls: — Venez chez moi, j'irai chez vous, écrivait Jean Perrot, et si je meurs je veux vous voir... Des professeurs s'étonnaient que les enfants français eussent tous un langage rythmé... Puis vinrent des forêts vertes coupées de torrents où les petits garçons qui péchaient la truite à deux mains, n'osant bouger, n'osant crier, nous acclamaient d'un clignement d'œil. Puis vint Tamworth, pays des mulots, où les chouettes sont si grasses qu'elles ne peuvent se percher de face car elles basculeraient. Puis vint Sandwich, où un Lithuanien agitant son drapeau national protestait tout seul contre la conscription, puis vint le lac Asquam, et cette terrasse où depuis je suis

étendu, au pied d'un bouleau fluet et géant qui n'a qu'une touffe à son sommet et qui chavirera s'il lui pousse une autre feuille. J'ai pour hôtesse Mrs Green, la fermière, qui porte un grand sarrau rayé, des cheveux gris en natte sur le dos, un lorgnon, mais qui tire à la dérobée la queue des veaux et se bat avec le coq. Quand un mot s'attarde dans mon stylo, je le secoue de ma chaise longue dans le lac... Mais parfois c'est en moi ({u'il hésite, et il faut que je me lève moi-même, que je m'accoude, parfois me penche.

Avec qui je suis? Avec deux amis, un forestier, et un poète australien. Le matin est à Carnegie, le forestier. Dès six heures, d'une nage droite à travers les îles, où chaque propriétaire impose son heure officielle selon qu'il veut voir lever ses enfants tôt ou tard, il me conduit à son district. Les bêtes silencieuses s'éveillent dans les bois (]ui ont encore leur nom indien, le rat musqué se lève, le héron bien vole d'une presqu'île à

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une île, de l'île à un îlot, vole vers Midi. Nous débarquons ù la hâte, évitant le naufrage, car un sapin coupé glisse déjà du haut du toboggan vers le lac ; nous allons à la scierie par un chemin jadis couvert de sciure, mais qu'il a fait goudronner depuis qu'il y perdit sa cliaîne d'or. 11 m'apprend le secret qui fait distinguer le pin rouge, le pin blanc, le pin noir; assemble son équipe de bûcherons qui va partir pour la France, me force à leur dénoncer en français nos plus grands arbres, le chêne, l'orme, et je sauve avec peine les hêtres, vos préférés. Dans les raccourcis nous allons, sous les ronces, dignement, en gens qui ne parlent pas la même langue, et pas un de ces gestes nobles n'est perdu, mon amie, car la forêt est pleine de lynx. Dans les clairières, il me montre les restes des feux de bois qu'il a allumés depuis son enfance, et les tisons de vingt ans noircissent encore les doigts. Attendri, il s'assied, douce amie, il rêve... et soudain quatre petits blaireaux, amie

adorable, sortent effarés de terre; de vrais petits blaireaux, mon cœur. Nous les attrapons : ils piquent, ils se débattent ; nous les caressons, mon amour.

Mais le soir est à Rogers, l'Australien. Tout est obscur, tout invisible, on ne voit qu'un point rouge, le cigare de Carnegie qui pagaye sans bruit sur le lac. Mais, à des milles, l'arbre privilégié qui annonce chaque soir la lune soudain tout entier étincelle. C'est qu'arrive une lune entière. Tout est radieux, tout éclaire. Des rochers affleurent, polis comme des os de seiche. Autour du lac le reflet des forêts, cassé et saccadé, devient une bordure égale. C'est l'heure où les Indiens donnèrent un nom à ce qui nous entoure. Les Montagnes Blanches deviennent blanches, les bouleaux jaunes jaunes, bleus ces hiboux. Chaque plan du-iac semble à un niveau différent et la lune ronge l'eau aux écluses. Nuit divine, ce soir, où les Montagnes blanches sont d'argent, les bouleaux d'or ! Voici l'heure enfin de choisir, ma mai-

son, mon âme, le nom que je veux vous donner! La grenouille taureau gémit; leloon, cygne noir du lac, pousse un cri tour à tour éclatant et voilé, car il plonge sans cesse sa tête et la ressort. La vraie lune s'écarte sans en avoir Tair de la fausse lune... Mais Rogers s'obstine à ne pas se taire. Il veut que je lui parle de Seeger, qui est mort, de B!akely, qui est mort, car tous les poètes américains ont été tués avant qu'ait commencé la guerre américaine. Il s'obstine à parler français sans permettre que je l'aide, et tourne autour des mots qu'il ne sait plus,autour du mot « débonnaire », autour du mot « échelle », du mot « sérénité ». Réfugié au cœur même du mot, je l'attends, sans l'aider, placide, au cœur d'un nom propre quelquefois, dans Baudelaire en ce moment, opprimante statue. J'y suis depuis une minute. Dieu sait si je me tais... Puis Rogers me lit ses vers, qu'il désire adapter pour l'Europe, car les mois en Australie diffèrent trop des nôtres.

— Juillet a gelé les rivières, récite- t-il, et les ponts inutiles sont rassemblés dans la grange...

Je lui fais signe, il comprend, il corrige lui-même :

— L'été a gelé les rivières, et les ponts... Le loon chante. Le lac flamboie, c'est

Carnegie qui allume un second cigare. Rogers s'émeut, prend ma main, et tourne autour d'un mot sur les loons à la fois et l'amitié, que nous aussi en France, hélas, nous ignorons.

Un orage?...

Quand la tempête éclate; quand par millions, les propriétaires des cottages amènent sous l'averse le pavillon à sept raies rouges ;. quand un éclair vous laisse apercevoir, dans l'auto qui précède, par le mica de la capote, les ombres de deux tètes graves ; quand l'oiseau noir aux ailes rouges rentre ses ailes ; quand les progermains, baissant leur fenêtre à guillotine, se sentent soudain iso-

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lés, vaincus, et pleurent ; quand sur les gazons publics la foule se précipite sous les tentes des sergents recruteurs et les aide à pousser à l'abri leurs réclames, torpilles et mortiers ; quand la mère en knickerbokers à califourchon derrière la motocyclette pourpre essaye en vain d'étendre la main vers le bébé qui sommeille dans le side-car; quand sur les clochetons des granges tournent affolés, mais en mesure, les cerfs d'or, les chimères, les vaches d'or: quand sur l'avenue vide reste un soulier plein d'eau ; quand un coup de vent soulève la page du comptable manchot, et qu'il la relient de la pointe de sa plume, appelant à l'aide ; quand on n'entend plus sur les trottoirs, sur la mer, sur les bastingages, que la pluie... — puis, quand un rayon descend, qu'un nuage tranchant le coupe, qu'il tombe; quand l'arc-en-ciel vacille, sa gauche sur le béton du quai de Salem., sa droite sur la mer; quand on retire dans un coin du ciel, comme la dernière allumette en réserve.

le soleil, qu'on l'attise, quand il flambe enfin; quand la lumière victorieuse bat d'un centimètre, sur la terrasse, la goutte partie de cent mille fois moins loin qu'elle ; quand la demoiselle de magasin se précipite en riant vers son amie dans le magasin d'en face; quand le progermain remonte sa fenêtre, voit des dieux gras et solides, mouillés jusque sous leurs fourrures, lutter jovialement entre eux, et Erda glisser, Erda tomber, car le ciel est glissant, en ouvrant ses grandes jambes blanches ; quand le bébé dans le side-car reçoit sur le nez la dernière goutte et crie... — puis, quand les nénuphars se haussent au-dessus de la couche d'étang nouvelle ; quand le fermier en bottes va vider de leur eau les pots de résine et de sirop d'érable; quand un enfant, il ne sait pour quel bonheur, veut brûler du papier d'Arménie ; quand le voyageur, au tournant du canon, descend de son mulet, le caresse. .. le caresse... et soudain remonte vite, car il veut garder sa place sèche, et car l'orage recommence ;

quand le soleil disparaît à nouveau, quand la pluie retombe, s'acharne, la même dont on reconnaît les gouttes; — alors je pense à lui, Seeger, qui aimait les orages, et je frémis...

— Comment est mort Seeger? demande Rogers.

Dans un mois Rogers part pour la guerre, et il ne perd pas une occasion de savoir comment les poètes, ses collègues, y sont tués. ïl serait bien étrange que deux poètes fussent tués de la même façon, de la même exacte façon, et chacune de leurs morts est une mort qu'il n'aura pas. Il ne divaguera pas, comme Brooke, disant au hasard mille prénoms, et mourant au premier nom de femme. Il n'aura pas le temps, comme Dollero, de m'écrire trois billets, le premier avec une brindille et son sang, me disant adieu pour toujours, le second avec le crayon de l'infirmier, espérant me voir, le dernier avec le stylo du major, confiant, heureux... inachevé. Il ne tombera pas mort, comme Hesslin, le poète allemand, sur le dos d'un

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sergent mystique qui se releva lentement avec sa charge et l'apporta sans se retourner à l'ambulance. 11 lui faudra une tombe entière, puisqu'il ne mourra pas comme Blakely dont les pauvres vestiges tinrent dans une boîte à palmers. Ce ne sera pas au crépuscule, comme Drouot ; à midi, comme Clermont. Si Seeger est mort à l'aube, il ne lui restera plus guère que la nuit... Nuit amère, qui se perpétue sous les jours comme un sombre fraisier... Nuit douce, avec son lac, ses loons, nuit sur les paquebots de Sidney, où le monde-univers se tait, où il n'y a plus frottant contre la pensée d'un poète que tout le bruit d'un vaisseau qui glisse... Nuit près d'une source de France, où l'on souffre à peine de sa jambe fracassée, où l'on mâche du cresson... Nuit obscure, avec soudain, au centre, chaque rayon découpé par le velours noir, le soleil !... Heureux qui meurt la nuit 1

— Gomment est mort Seeger? Le connaissiez-vous?

Rogers est astigmate, il a deux grosses lunettes d'or à verres dissemblables et il vous pose toujours, aussi, deux questions à la fois... Oui, je l'ai vu... Une fois, au Luxembourg, l'été; il entrait dans le jardin irréel, peuplé de Parisiens fantasques et tendres, et ceux qui se sentaient trop lourds pouvaient acheter de petits ballons à la porte... Une autre fois, chez un ami qu'il avait voulu voir l'uvant-veille, sans le trouver et il avait laissé un distique, — la veille, et il avait laissé un sonnet. Mon ami se laissa surprendre au lit le troisième jour sinon il aurait eu au moins une ballade.

— A-t-il souffert? Avez-vous lu ses derniers vers ?

Car Rogers recueille aussi le dernier poème de tous les poètes tués. Il recueille même leurs dernières lettres en prose, où parfois, comme les armes d'un guerrier qui s'habille un peu vite dans son appartement, deux mots par hasard se heurtent, riment,... et l'on tressaille. Dernière lettre écrite aune

tante entre les deux derniers poèmes, où malgré eux ils emploient le nom poétique, l'autre ne venant pas, où ils disent « les coursiers )),les « pleurs », le « glaive », et sont contraints d'être un peu ironiques. Derniers poèmes où presque tous voient la mort, et juste comme elle devait les surprendre, exactement : Seeger comme une amie envieuse à un rendez-vous, Dollero comme un orage, avec trois oiseaux, Blakely comme un monstre sans tête — et où Brooke seul prévit tout à contre sens. Oui, pauvre Brooke qui nous disait à tous : — Si je meurs, songez que dans une terre étrangère, toujours il y aura un coin de notre terre, qu'une poussière plus riche que la terre y sera contenue, un corps d'Angleterre lavé par les rivières anglaises, brûlé par le soleil anglais, un corps horizontal, tendu sur la ligne de tous les ancêtres anglais... — et qui est mort sur un bateau, et qui fut jeté à la mer, avec le boulet qui maintient vertical son suaire. Et,

plein de pitié, mais mis en méfiance de sa divination, feuilletan*^^«\ç autres poèmes, on ne croit plus exaclementce qu'ils affirment, on ne croit p'^a<5^que l'amour est juste « une rue ouverte „où se précipite ce qui jamais ne revient, -^yà traître qui livre au destin la citadelle da cœur, un enfant étendu ». On se butte un peu, on vous contredit, pauvre cher Brooke, — on s'entête à croire que l'amour est une rue, si vous le voulez, mais fermée, ou un traître, mais alors un traître qu'on trahit, et parfois l'on voit ce doux enfant vertical, flottant tristement dans l'air.

Comment Seeger est mort?

C'est l'été. Tout ce qui empêche de respirer l'été, sOn képi, son masque, il l'enlève. Il tient son cipjare derrière lui, à cause de la fumée; le voleur de la compagnie le lui vole, et Dieu merci, car ses mains après sa mort ne se brûleront pas sur lui. Puis il s'étire, mais sans lever les bras, à cause des balles, les bras en croix. Il a juste une mi-

nute à vivre. Votre montre est devant vous, avec son cadr?in à secondes. Une minute moins cinq secondes et il va mourir. Il a dans sa poche le flacon d'.béî'j^trope, qu'il va écraser en tombant. Avant qu'il soitmorl vous n'avez même plus le temps maintenant de tracer cette courte phrase qui lui servait de devise, qu'il écrivait avant chaque poème, au sujet des peupliers. Trente secondes. Si c'est un. obus, on charge le canon. Si c'est une balle, le soldat allemand tapote son chargeur, le glisse. Quinze secondes. Oublions qu'il va mourir. Ne parlons plus de la mort de Seeger. Seeger lève la tête. Le ciel est tout bleu.. Un peuplier, oui, un peuplier se dresse à l'horizon. Seeger gravit doucement la marche de tir. Un oiseau, oui, un...

Ainsi ont passé mes trois jours de repos, et aujourd'hui il est midi. Je pense à vous qui d'Europe m'écrivez chaque semaine une lettre d'humeur inconstante, dont le papier même chaque fois est d'une autre couleur, et

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chacune est lancée par un pharequi tourne... L'amour est un cheval qui se cabre, une antilope qu'on attelle, un traître fidèle... Le soleil est juste au-dessus de moi maintenant. J'écrivais, pour épargner mes yeux, dans l'ombre de ma tète; la voilà comble; adieu, amie. J'écris un dernier mot, j'écris ton nom en plein soleil.

Juin 1917.

LA JOURNÉE PORTUGAISE

LA JOURNEE PORTUGAISE

AU MAJOR CARLOS DE ALBUQUERQl'E DE SANTA ROSA Y OVAR.

Gomme j'étais en grand uniforme, tous nous suivaient. D'abord les fillettes, un peu plus âgées, dans ton pa3's aussi, que les petits garçons et qui les portent là-bas au fond d'un panier sur leur tête. Dans Maureria elles étaient nues, dans Lapa, où l'ambassade d'Allemagne jadis avait protesté, on les enveloppait d'indienne. Puis les mendiants, reconnaissables à la plaque de cuivre sur laquelle est gravée le mot mendigo. Puis les pêcheuses d'Ovar, ceintes d'un cordage, comme vos monuments manuelins, et qui

ont les yeux de chaque côté du visage, de sorte qu'au lieu de me suivre elles devaient me dépasser pour me voir. Les marchandes de fuchsias, car on ne vole jamais les fuchsias au Portugal, abandonnaient pour nous leur boutique, et venaient enfin les orphelins de Belem, en sarrau rose rayé de carmin, qui tous en cette minute, ignorants comme ils sont de l'âge qui doit séparer enfants et parents, certes me désiraient pour père.

— Que voulez-vous, me disats-tu ! c'est de même à Paris quand il arrive un Portugais.

Tous pieds nus, marchant dans leur soleil avec moins de bruit que les Lapons dans leur neige, et quand résonnait près de nous un talon, nous sentions que passait un être moins dévoué. Alors, en effet, c'était un de ces Espagnols venus au Portugal espionner comment finissent leurs trois fleuves, ou bien l'homme de police chargé de crier sur mon passage : Vive la guerre et Vie h la

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Vie; ou bien c'était la Reigini, de la compagnie italienne, amortie de fourrures au cou, aux poignets, aux chevilles, là ou étreignent les amants, et qui rougissait, du même bâton, ses lèvres et l'angle de ses yeux. Il y eut cependant un vieux monsieur •iïi bottines qui tint à nous accompagner, qui môme m'arrêtait, comble d'admiration, montrant mon sabre et voulant savoir — dans un français qui ignorait les verbes, comme le tien — pourquoi le fourreau en était bosselé.

— Guerre? Bataille? interrogeait-il.

— Non, répondais-je. Valise.

Par le tramway, puis le funiculaire, écartant ainsi d'abord ceux qui n'ont qu'un sou, puis ceux qui n'en ont que deux, avec les riches seuls nous montions à Alcantara. Tu me présentais Lisbonne en me plaçant, entre les palmiers, au point calculé d'où chacun cache une cheminée d'usine — ils fumaient — puis, autour d'Estrella, tu me faisais avancer en cercle jusqu'au moment où les

jours de ses clochers se couvraient et d'où je pouvais les traverser tous deux à la fois d'une flèche. De là enfin, car j'étais fatigué, — mais à la condition que nous verrions l'après-midi le château construit en cannes à pêche, — tu consentis à redescendre vers le port. Les places longues de ta ville, avec leurs mosaïques noires ondulées, semblaient arrosées d'encre fraîche. Sur chaque façade, le Louis XV des fenêtres et le chinois des toitures luttaient sans pouvoir s'atteindre, les dentelures de l'un reculant sans courage dès qu'attaquaient les dentelures de l'autre. Dans les rues à pic, les enfants d'un an dormaient à même le pavé, leur corselet remonté aux épaules, sur le trottoir leur tête énorme autour de laquelle ils tournaient quand passaient les automobiles. Collées aux faïences des maisons les fillettes nues, et, au balcon le plus haut, sans autre intermédiaire aux autres étages entre l'impudeur et l'amour, vos jeunes femmes aux tempes moites, gantées de jaune, vêtues de mousseline, avec

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des bas noirs à ramages et des feutres blancs. Appelées par le bruit, des jeunes filles passaient la tête à travers les grilles des rez-dechaussée, et, prisonnières, fermaient seulement les yeux quand nous les regardions. Si nous approchions plus près, elles devenaient sourdes, — plus près encore, sans souffle et pâles. Puis par les rues sans honneur dont les perroquets, au-dessus de chaque porte, en crient l'énorme numéro, notre cortège dessinant la figure de circonstance autour de chaque point historique, le cercle autour du pavé où le roi fut tué, l'ovale autour du banc d'où Pombal expulsa les jésuites, nous arrivions aux colonnes, au Tage. Accoudés aux balustrades du fleuve, car il coule au ras de la place, et il faut même gravir deux marches pour embarquer, tu me montrais le Vasco-de-Gama, votre croiseur amiral, dont les officiers ne peuvent aller qu'à cheval dans Lisbonne; ÏAdamasto7'^ qui emportait en vacances sur l'autre rive le pensionnat des fillettes illégitimes — les mères

disaient adieu en pleurant, on entendait de Tautre côté du fleuve les pères dans l'attente pousser des cris de joie — et le navire sans pont où l'on verse pêle-mêle les lettres de cuivre qui composaient les noms des soixante navires allemands confisqués, pour que vos littérateurs y trouvent le môme nombre, en poètes et en rois, de noms portugais. De grandes raies étincelaient parfois sous la houle, et c'étaient les aiguillages qui déportent le navire vers Halifax ou Pernambouc, et de monstrueuses barques à voile roussie passaient, avec une proue recourbée, des yeux de cyclope peints à l'avant, et un ne leur suffisait pas, chacune en avait deux.

— Des barques romaines 1 disais-je.

— Non, disais- LU, portugaises.

Un nuage voilait le soleil, s'écartait, et Lisbonne se fermait et s'ouvrait comme un éventail. Tout ce qui roulait de ta ville de plâtre tombait dans un bateau à quai. Sur les hampes des palais tremblait l'air qui

s'agite autour des sismographes. Les chiens éternuaient, hésitant à entrer dans cette ' mer poivrée. Les cortèges de onze heures passaient, c'étaient les unionistes en courroux, car on venait de rétablir à cause de la guerre les décorations et, pour tous, y compris les décorés, la peine de mort. C'était le corps diplomatique qui mettait au paquebot l'une de ses trois femmes, les attachés en costume chantant la phrase commune des hymnes nationaux, les seconds secrétaires portant les cadeaux du départ, les voiles de lin bleu à paniers rouges déploj'és, et, passant de leur poche, les encriers à sonnette, les Saintes-Madeleine d'ivoire dont la petite robe de soie était dans la malle et qui étaient nues. C'était l'autre officier de ma mission, poursuivi implacablement, car tu lui avais expliqué qu'on ne donne jamais aux mendiants portugais, qu'on leur dit « Tenez patience! », qu'ils s'arrêtent alors brusquement, mendiants qu'ils sont, comme si on leur indiquait enfin pour la première fois

une recette à la vie, mais il disait « Tenez patience ! » aux marchands de journaux, aux bouquetières, aux vendeuses de soles, à tous ceux pour qui ta phrase était un commandement à le suivre, et aussi ils le suivaient patiemment, attendant qu'il sût le portugais pour acheter.

L'air bridait, mais léché par des langues de glace. Les autos descendaient TAvenida à toute vitesse, celles des hauts fonctionnaires, qui ne craignent pas les procès, tournant en zig-zag autour des lampadaires du milieu. Des hommes nègres armés de tuj'aux en caoutchouc flattaient de la main les palmiers les moins bouffis; je te demandais s'ils les gonflent, tu m'expliquais qu'ils les arrosent. Sur le Rocio tous s'assemblaient déjà devant le Club aux chapeaux verts, debout ou assis face au cadran de la gare, car on allait passer à l'heure d'hiver, de midi revenir à onze heures, et recevoir en sieste ce que chez nous l'État distribua en sommeil. A demi dégagés de leurs façades noires aux

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portes bordées de gris-bleu, les horlogers sans nombre de la cité s'agitaient, assurant qu'il faudrait tourner onze fois la grande aiguille, marquer l'arrêt môme aux demies ; et souriaient d'attente et de volupté, aux terrasses des cafés, tous les pères avec ces trois filles qu'ils mènent le soir, au coucher du soleil, sur l'Océan, voir jaillir le rayon vert. Midi moins une. On levait les jumelles... Midi. La petite aiguille reculait simplement d'une heure, et les horlogers rentraient de dépit. Les pères devenaient soudain tristes, les filles caressantes. Reçues dans cette heure superllue, les Brésiliennes en escale souriaient à ce temps d'Europe qui les prenait en se i)liant comme un hamac, et, au fond d'une double paresse, dans leur calèche, des orientales à sourcils bleus laissaient tourner vers nous la voiture pour n'avoir point à tourner les yeux. D'un mot, car tu sais tout, tu m'expliquais pourquoi ces êtres superbes sourient aux officiers français, pourquoi ils étaient gais et tristes,

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bavards et muets, constellés avec des bijoux, et cet autre les deux seins nus :

— Cocottes... disais-tu.

Ton doux pays était pour moi, depuis deux ans, le premier où il n'y eût pas la guerre. Il me fallut longtemps pour retrouver mes yeux de paix, pour ne pas, quand riait une vieille femme, quand venait un passant radieux, sentir en moi la joie qu'un fils fût en permission, qu'un blessa fût sauvé. Je me précipitais vers la vitrine entourée soudain par la foule comme vers dix mille prisonniers, comme vers Saint- Quentin reprise, et c'était un chien de porcelaine qui remuait la tète en tirant la langue. Quand tu me présentais à un de tes amis, je répondais avec mille précautions, mille scrupules, comme chez nous où l'on doit — pour éviter tout impair — parler aux gens inconnus comme s'ils étaient, et

depuis leur naissance, seuls au monde. Je bavardais avec les grands-mères et leur petitfils sans paraître soupçonner qu'il avait été jadis besoin, pour former leur groupe, une minute, d'un fds ou d'un gendre. Parfois, à l'aube, un mendiant sous ma fenêtre agitait sa sébile et je me réveillais brusquement au matin, envahi de quêteuses, d'un de nos dimanches serbes, belges ou roumains. Beau pays où les machinistes, les porteurs de pianos, n'étaient pas devenus — l'art par la guerre consterné ! — de pauvres êtres fluets, et où les femmes ne marquaient pas dans les bureaux et les tramways la place d'un homme absent, la femme en demideuil celle d'un disparu, et où il nous fallut vivre comme j'aurais vécu, voilà trois ans, dans un pays çii la mort n'existe pas, plongeant au hasard le bras dans les cœurs, parlant du passé, du futur, comme dans un pays d'enfants...

— Saluez ces officiers, car ils nous apportent la guerre !

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Ainsi, les trois Anglais et les trois Français de la mission, nous présentaient aux troupes vos généraux. C'était sur les terrains d'exercice usés par l'école du soldat, sur ces places qui se ressemblent dans tout le globe comme deux crânes chauves, car l'on y voit la trame môme de la terre. C'était àThamar, entre la papeterie et les cloîtres indous, habités d'abeilles et boursouflés comme si toutes s'acharnaient sur ces marbres; à Braga, au pied des trente églises, dans voire seule ville où l'ombre des mfiisons dans la rue ne soit pas chinoise, sur la place où les bornes milliaires de la voie romaine, rassemblées — et plus heureuses encore que les dates latines leurs contemporaines, toutes télescopées, — n'étaient plus espacées que de cinq mètres ; à Evora, où l'on met en pension, car partout ailleurs en Europe ils succombent, les chimpanzés qui n'ont pas un an. A ces paroles les civils se découvraient, et nous sortions nos mains de nos poches pour prouver je ne sais

quelle innocence, comme celui qu'on soupçonne d'y caresser un revolver.

Mais le général anglais voulait féliciter vos officiers. C'était lui qui commandait l'armée britannique à Tsing-Tao, et il avait parié avec Dobell, du Cameroun, au premier général anglais qui entrerait en territoire allemand. Tous deux y furent le même jour, à la même heure, mais, à cause de la latitude, le nôtre était proclamé gagnant. Il s'approchait, bienveillant, honorable, du colonel portugais et tu étais son interprète.

— Dites au colonel, disait-il, que je le remercie !

— Colonel,... commençais -tu en portugais, et tu partais pour un discours immense où nous saisissions les mots les plus divers, le nom de Rome, le nom de Londres, des noms de fruits, des prénoms — car vous adorez les prénoms dans votre peuple où il n'est que cinq noms de famille — et le colonel s'inclinait.

— Commandant,... te répondait-il, et lui

aussi prononçait une phrase avec des mots abstraits; une autre avec des noms de villes, françaises cette fois; il s'agitait, devenait rouge au mot de Joinville-sur-le-Pont; tu l'approuvais en hochant la tête, et quand il s'apaisait, le discours fini, te retournant vers nous, tu nous disais :

— Le colonel vous remercie de vos remerciements.

Et tout ainsi se passait entre vous deux, et tu nous rendais le mot aimable après que vous l'aviez tous deux gonflé à l'excès et épuisé, comme l'on rend une fois vieilli, à nouveau vides, les petits sentiments que l'on vous confia enfant, et qui furent dans votre vie l'amour, l'orgueil et l'amitié.

Alors nous visitions les casernes, les officiers supérieurs se regardant bienheureux quand un réserviste avait apporté un oreiller de dentelle ou^ qu'un cheval s'appelait Zeppelin. Les enfants nous poursuivaient avec les journaux de Lisbonne, encadrés de noir quand un sénateur français, Trouillot,

Naquet, était mort la veille ; tu m'apprenais à lire le sonnet qu'ils publient en première page chaque jour, profitant de ce que ta langue ressemble mot pour mot à mon patois limousin, et désormais je savais comment se dit Ulysse en limousin et Agamemnon, et Desdémone. La route longeait à la fois la mer et la rivière, qui était dans son aqueduc, ou bien elle était bordée par de hauts murs, percés aux hectomètres de fenêtres grillées dont les laboureurs ouvraient les persiennes pour nous voir. Des balcons, les femmes parlaient au jeune homme debout au milieu de la rue, prononçaient l's sans le mouiller, et, au sortir de l'Espagne, cette lettre soudain délivrée et franche touchait comme si une prétention en elles, les femmes, et une pudeur s'étaient évanouies. Les jours demi-utiles, aii%si s'appellent les samedis, nos automobiles devaient marquer le pas, — car ton pays est celui d'Europe oîi l'on déménage le plus — derrière le convoi de couples bavards dont nous connaissions en lesdépas-

sant enfin, moi les moindres meubles et toi les moindres pensées. Tout ce qu'au lycée j'avais dn inventer moi-même était là, les palais d'archevêque à coupoles roses et leurs jardins en trompe-l'œil, les nymphes aux seins gonflés par les couches annuelles de plâtre, les maïs comblant les vallons, l'énorme fleuve bu par le reflux, pourpre entre ses digues de porcelaine et ses eucalyptus, le bosquet de bananiers et de cyprès avec ses allégories en faïence : Poésie nourrissant son oie. Rhétorique faussement accueillante, les bras ouverts mais les jambes croisées ; et l'autre avec des animaux de marbre auxquels le Temps, enfermé là une minute, avait infligé tout ce que subirent de lui les statues de Vénus ou de Niobé, le chien traversé psr les flèches et sans tête, le singe sans ses bras, et du rhinocéros le torse seul. Entre les oliviers et les palmes, pour tromper je ne sais quel corsaire, des artilleurs peignaient en bleu le phare qui hier était rouge; et, on le reconnaissait au

ramage, les arbres n'étaient peuplés que d'oiseaux d'Amérique échappés aux navires.

J'étais au point même, et le plus lointain, où le désir m'avait conduit enfant, et je reculais vers toi de dix centimètres, pour ne pas toucher, surtout avec celte peinture fraîche, un des panneaux mômes de ma vie.

Mais soudain, par un hululement sauvage, la sentinelle d'un dépôt d'armes appelait à la garde ses quatre soldats qui se précipitaient du poste et nous présentaient les armes. Je les regardais bien en face, m'arrêtant devant chacun au moment où le fusil séparait les deux yeux, et dans ces huit demi-soldats, plus facilement que dans des soldats entiers, je cherchais à loisir mes ressemblances de la guerre, mes souvenirs de la France. Puis, le sourcil d'Artaud revu, la tempe de Dollero retrouvée, aperçue aussi dans leurs yeux la parenté avec l'ivoire et l'or, je leur faisais reposer l'arme et c'étaient

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eux, soudés à nouveau, qui nous entouraient pour nous voir.

— Il est temps, disais-tu. Délaissons-les !

Tu as toujours confondu délaisser et laisser, ainsi d'ailleurs que monter et descendre... Donc, puisque tu l'exigeais, nous les délaissions dans leur campagne vert et blanc, nous délaissions les ponts près des mélèzes, les passages à niveau aux gardiennes indigo bordées de rouge près des églises, dans une fenêtre rose les deux jumelles d'Oiras à nœuds verts nous les délaissions, et descendus à temps au faîte de la tour Bélem, nous pouvions juste voir le soleil, au milieu de Testuaire et un peu avant l'horizon, — en nous penchant, — monter, monter et disparaître.

Septembre 1916.

DARDANELLES

DARDANELLES

A notre droite Marmara se vidait ; à gauche, le golfe enflait. Sur le bateau qui tient la ligne entre cette mer qui descend et cette mer qui monte, serrés les uns contre les autres, sur notre presqu'île, nous dormions. Mes voisins étaient les deux frères jumeaux; si je m'éveillais j'avais la consolation de croire que tous les Français sont semblables. La guerre, alors, paraissait anodine ; il suffisait que l'un d'entre nous fût sauvé, un seul, et, quand je refermais les yeux, l'idée venait aussi, apaisante, d'un enfant unique, d'une femme unique. Pour vous donner un instant le sommeil du premier homme, la

France, à cette distance, se simplifiait. Mais, soudain, la môme main criminelle allumait à la fois, chacun sur un continent, l'aurore, l'aube et, du côté de l'Arménie, le petit jour. Les étoiles tombaient. Deux oliviers d'argent, vieille habitude des cinémas, agitaient entre les lignes les débris d'un feuillage immortel. Alors le soleil se levait.

Il se levait au-dessous même de nous, sous noire képi, sous notre sac et je savais désormais ce qu'eût fait chacun de mes hommes s'il avait reçu en cadeau le soleil môme. Baltesse le pétrissait, le roulait dans ses mains; Riolard le posait sur sa lêle, l'équilibrait, le reprenant quand il rebondissait. Soleil carmin, sur lequel tout prenait feu et auquel se piquaient nos regards devenus rayons tout à coup... Nous les y laissions. Séduite par nos armes, par nos gamelles, une alouette planait sur la tranchée, en suivait chaque retrait, chaque saillant; il n'y avait, du poste turc, qu'à dessiner son vol pour connaître notre abri et

repérer surtout, pires ennemis du prophète, ceux des Français qui usent d'un miroir. Sur la côte d'Asie chaque couleur s'étalait après l'autre et mon caporal, qui était des Beaux-Arts, criait et réclamait quand revenait la même. Chaque rocher noir, chaque cyprès bordé d'or n'était plus qu'un tampon appuyé contre une des sources du jour.

Une lumière plus lourde que l'eau tombait peu à peu au fond du Détroit, et l'on y voyait les mosquées en équilibre sur leur minaret, les platanes retournés pour mesurer le temps ou la saison, on comprenait l'Orient... Mais déjà, sur la gauche, les peuples qui se lèvent tôt attaquaient, et des régiments de Sydney, surprenant les Kurdes, les exterminaient sans merci, car le Turc est l'ennemi national de l'Australien.

C'était la relève. A la jonction de la ligne a nglo- française les agents de liaison cessaient d'échanger leurs timbres-poste et le raccord, sans ce papier gommé, devenait à

nouveau précaire. Nous redescendions par les collines, nous heurtant, dans les couloirs, aux Bambaras, aux Peuls, à des yeux sans gloire, à toutes les images les plus brouillées et les plus ternes de nous-mêmes, car notre divisionnaire, stratège habile, faisait soutenir la nuit par ses soldats blancs et la journée par ses nègres. Tout l'éclat, tout le vide que les plus grands poètes, dans nos pays, ne soupçonnent qu'en s'étendant sur le dos au centre d'une prairie bombée, nous l'avions dans le boyau même. Tristes soldats que nous étions, voilà trois mois, quand il nous fallait partir en patrouille et risquer la mort pour apercevoir, entre deux mottes, la pointe du clocher de Nouvron î Mais aujourd'hui !... La mer dessinait sur les flancs de la presqu'île ces lignes parallèles qu'elle ne fait que dans les bonnes cartes. Nous descendions, remontant d'un geste le soleil à nos bras. Pour ceux qui n'aiment pas, dès le matin, voir un continent entier, des îles. Dans le golfe pourpre, les navires anglais ;

dans les Détroits, les français, qui préfèrent les eaux dorées. Nous reconnaissions le Henri-IV, avec sa plage à l'arrière, le Châ~ teaurenauU, immobile, maquillé de fausse écume à l'avant pour que l'artillerie turque le crût lancé à trente nœuds, et les contretorpilleurs, entrés jusqu'à Yenikeuï, se laissaient, au lieu de tourner, dériver lentement. Selon notre marche, Ténédos, à l'horizon, se déplaçait, s'ajoutait à chaque autre île comme l'article à son nom, et parfois, douce inversion, suivait Imbros, suivait Samothrace. Entre sa colline d'oliviers et sa colline de cyprès, le camp s'agitait et chaque oiseau aussi avait des ailes différentes. Des quatre pylônes s'élevaient les ramiers, qui volaient par trois, et les geais qui volaient eux par couples, comme si l'Amour, dans cette heure matinale, confondait encore ses symboles. Celles des cigales qui seraient nées ce matin-là, les arbres de la plaine coupés, s'élevaient d'abord, ambitieuses, à la hauteur d'un

pin, ne trouvaient pas... à la hauteur d'un olivier, — plus d'oliviers, — retombaient alors et mouraient. Mais déjà nous parvenaient les sonneries des chasseurs d'Afrique, en rade . depuis quinze jours, dont les trompettes sonnaient sans relâche pour que les chevaux, sur le pont, prissent patience.

Toute l'armée était là, entre ces pentes chauves maintenant de leurs jeunes seigles et de leurs jeunes orges, les cadets, dans ces dix hectares que franchissaient à toute heure, avec leur serviette, comme ils enjambent la France jusqu'à Nice, des Anglais qui allaient au bain. Ces chevaux mordorés, là-bas, étaient les chevaux trop blancs des spahis, maquillés sur ordre au permanganate, et, campés à l'embouchure, ils avaient donc, privilégiés, le droit de boire tout ce qui leur arrivait du ruisseau. Ce zouave avec des caisses sur la tète était l'ordonnance du colonel Niçger, qui portait au château les Tanagras trouvées par les

sapeurs, et quand se rapprochait l'obus, qui demeurait debout, imniobile, comme le torero déguisé en statue, en Espagne, quand le taureau le renifle. Ce Zélandais qui peignait son canon en tigre, pour qu'il eût l'air plus naturel, était celui qui m'expliquait hier ses manettes en répétant, au lieu du mot vélocité, le mot plus court, d'ailleurs, de volupté... De beaux aéroplanes apportaient au général Bailloud les poulets de Ténédos.

Tout ce que la guerre d'Europe s'était refusé était là, tous ceux que les ingénieurs, le siècle prochain exileront et cloîtreront dans une île : les savants, les fous, les chasseurs. Il y avait le plus fameux entomologiste d'Irlande, que les Indiens, frères des fourmis, arrêtaient parfois comme espion, et la guerre dans le secteur anglais était dure aussi aux insectes. Il y avait les créoles de la Réunion, dont les adjudants, leur donnant à viser sans cesse Achi-Baba, voulaient en vain allonger, sur cette presqu'île, le

pauvre regard circulaire. Il y avait le millionnaire accouru avec ses neuf chasseurs d'izards espagnols, armés de jumelles géantes, dont ils se servaient comme les Marocains du fusil, étendus sur le dos, et Tun prétendait toujours voir de la neige. Rien que des volontaires, ceux des Auvergnats et des Bourguignons qui ont toujours désiré voir Byzance, âmes simples, qu'on pouvait juger de vue comme avant le mensonge, les grands plus chevaleresques, les petits plus pratiques, les bruns plus passionnés. Il y avait Duparc et Garrigue, le trapu aux yeux vairons et le géant aux cheveux nattés qui, jadis, dans les sièges, s'offraient à pousser le bélier. Il y avait les deux gendarmes de Béziers qui, tout le jour, nous empêchaient de couper du bois, de dénicher les geais sous peine de procèsverbal et qui, le soir tombé, toujours pour le général Bailloud, péchaient jeux-mêmes à la grenade. Il y avait Moréas, Toulouse Lautrec, Albalat. En conseil dans une tranchée

ronde, les Turcs et les Grecs de la brigade s'occupaient à rédiger le petit dictionnaire pratique de l'entrée à Constantinople et ne s'entendaient ni sur le mot « renard », ni sur le mot « immortel »... Ils se levaient parfois tous ensemble et réclamaient la croix de guerre.

Nous déjeunions. Nous avions un demiquart de vin, un gigot frigorifié, un petit beurre. Ivres et repus, nous prêtions sans regret nos stylos aux camarades qui donnaient l'assaut demain et recopiaient, par impuissance à aimer mieux, leurs lettres de la dernière attaque. Hoffmann jouait de son piston de poche en pleurant, — il pleurait toujours en jouant, sinon nous aurions eu de la flûte qu'il avait dû abandonner, pour cette raison, dès le lycée. Juéry faisait des vers, la tête au fond de la tranchée, les pieds sur le rebord, de sorte que toutes les mêmes lettres roulaient en lui par masses, et il ne lui est venu aux Dardanelles que des allitérations. Pour notre barbet, Gar-

rigue rassemblait les tortues, les couleuvres orangées, les scorpions, mais ne lui présentait les monstres que séparément, pour qu'il ne crût pas à une seule bête trop puissante, Le sacristain de Sainte-Eugénie de Biarritz, qui devait mourir le premier, s'égratignait déjà à son fusil, et l'on cassait pour lui mon premier tube d'iode. J'en profitais pour offrir une tournée de laudanum. Désormais, tout avait servi de mes cadeaux du départ ; rien que je n'eusse utilisé de la petite pharmacie, du bidon anglais, de la couverture mauve et rouge... tous mes amis m'avaient été utiles... je n'avais trompé la bonté d'aucun... je pouvais mourir.

Midi. Dans chaque vague, le soleil et une méduse entière. Dans chaque motte de terre, un mille-pattes étreignant le centre du jour. Le vent de Russie soufflait et nous couvrait de sable, à part les bras et les jambes que nous pouvions secouer. Au milieu de leur

sieste, dans leur trou bordé de mosaïque, les Sénégalais faisaient ce que nous faisons à minuit, se retournaient en gémissant, appelaient leurs griots. La guerre assoupie, pour ménager son poing, ne frappait que sur ce qui est élastique, sur la mer, sur les vaisseaux, s'acharnait sur le bateau -citerne, le coulait. VAnuam, le courrier, brûlait en rade, et jusqu'à nous flottaient des papiers noirs. Torpillé, le Trium/ph se retournait, on entendait l'équipage, au garde-à-vous sur le pont, scander son nom. Le Détroit se bombait entre ses deux rives, comme s'il pénétrait par son centre un énorme sous-marin. Tous les bateaux sifflaient l'alarme, toutes les sirènes résonnaient et, dans des tourbillons de lumière, les navires soudain aveugles manœuvraient avec plus de bruit et de précautions que dans le plus épais brouillard. Sur les mines dérivantes, les légionnaires faisaient des feux de salve. Au fond du golfe, à peine visible, le plus gros cuirassé du monde, agacé, s'enveloppait par inter-

valle d'une poudre dorée comme de leur pollen ces fleurs que le mauvais insecte approche. Comme des enfants réfugiés dans un orgue, nous dormions.

Mais Af'fre le juge, ruisselant de sueur, revenait du cap chargé de citrons doux. 11 nous les offrait avec de fines allusions, car il a toujours confondu, même de vue, les Dardanelles et les Hespérides, et il nous emmenait au bain. Enjambant les coloniaux et les légionnaires étendus l'un contre l'autre, sans pouvoir faire, jusqu'à la plage, un pas moins étroit ni plus large qu'un homme endormi, nous arrivions à Myrto. Nous nagions, heurtant des nègres qui, alors, bons hippopotames, s'enfonçaient. L'œil au niveau du fleuve, tout ce que nous avions de notre ombre se réfugiait sur nos têtes et il eût suffi de plonger pour s'en délivrer à jamais.

Ainsi nous vivions sans trop vivre, sur des jours éblouissants et plats, et nous nous sentions si minces au-dessus de la joie

entière, de la tristesse entière, et nous ne creusions pas non plus nos abris, car l'eau venait. Pas de courrier. La petite bosse du portefeuille aux lettres sous la capote, qui varie chez les soldats d'Europe comme le cœur chez les civils, était toujours chez nous constante et à peine visible. Aucun acte vil ou futile n'était imaginable, on était vu de toutes parts, et pas un geste permis qui ne put être accepté par les dix peuples différents. Un monde inoffensif, insouciant, comme les mondes d'un seul sexe, et les historiens pourront, sans que leur récit en paraisse faux, raconter nos exploits au féminin et laisser croire que les armées des Dardanelles étaient des armées de femmes. Soirs fabuleux. Les colonelles, alanguies par la fournaise, venaient se rafraîchir les mains au courant du Détroit comme on va, en Bretagne, se les réchauffer au Gulf- Stream. Un enfant de Miramas, seul rejeton de ces cent mille guerriers, passait de compagnie en compagnie, — enfant

inventé, — pour qu'on l'admirât. Les Africaines déjà se glissaient hors de leurs trous vers les cimetières pour voler les galets des tombes et achever leur mosaïque. Les Françaises, auxquelles il paraissait tout à coup impossible qu'elles ne revissent pas une fois la gare du P.-L.-M., qu'il n'y eût pas encore une fois dans leur existence du civet, du vouvray, rassurées sur leur sort, chantaient en chœur; et chacun de leurs fromages aussi, le brie, le levroux, le cantal, était pour elles une promesse de vie, et, logiquement, si elles raisonnaient, d'éternité. Les Australiennes fumaient, les manches de leur chemise relevées, ne pensant pas à l'avenir, mortelles...

0 toi, je hais qui t'aime et je hais qui te déteste !... Les fumées des cuisines venaient jusqu'à nous, mais, tapis au fond de la mer dorée comme au fond d'un terrier, nous résistions à leur parfum... 0 guerre, pourquoi ne te passes-tu pas en nous-

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mômes, ou pourquoi, tout au plus, n'es-tu pas à quelques amis isolés, à quelques personnes nues, comme tu le fus soudain cet après-midi où tous les obus, au sortir du bain, ne tombaient que sur Jacques et sur moi? Nous ne pouvions avancer jusqu'à nos vêtements, nous étions allés à la terre comme les lutteurs qui se savent résistants, Jacques parallèle au tombeau de Patrocle, moi perpendiculaire à Jacques, et tu nous forças à former, pour t'échapper, toutes les figures de l'amitié. Puis, stupides, les trajectoires agacées se tendirent, et, nous délaissant, les obus tombaient sur le camp pour y blesser Colomb, notre lieutenant, et y tuer le pauvre Coulomb, son ordonnance, car les gens du peuple qui portent nos noms, ou à peu près, sont tués, ou à peu près, pour nous.

Minuit... Les grenouilles du ruisseau turc répondaient à nos grenouilles dans un langage convenu, et je n'en comprenais que

ce qui se rapporte au temps. Un canon d'Asie, plus étroit que le Français d'un millimètre, l'attaquait avec furie, et, dilaté, s'apaisait. Chacun, sûr de sa mort, passait et confiait sa lettre d'adieu à son voisin de droite, immortel.

Journée de cire, journée lisse. Quel relief, quel soir de jeune femme en France appliquer contre toi, pour que renaisse un jour notre âme double, notre langage double... et, avec les taxis rapides, Paris]...

Mai 1915.

ADIEU A LA GUERRE

ADIEU A LA GUERRE

Voici que les Allemands ont signé la paix, sur de petites croix qu'on m'a fait tracer d'avance au crayon, signatures crucifiées, et M. \Yilliam-Martin m'arrache ma gomme pour efîacer les croix lui-même. Voici que dans les tramways de Suisse et de Hollande, chaque Prussien lit les clauses et se plaint au conducteur qu'on lui prenne Togo. Voici qu'en Thuringe et en Souabe chaque père de famille rentre en retard pour le repas et jette le livre du traité sur la table devant ses enfants silencieux.

Voici que les Autrichiens, debout en ligne sur la terrasse de Saint-Germain, lèvent tous

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la tête vers un dirigeable, la baissent tous ensemble pour suivre dans la Seine l'ombre du ballon et répètent, sans se lasser, face à Paris, ce geste de consentement.

Voici que je ne tuerai plus de Bulgares, que j'ai le droit d'aimer les Turcs; voici que, pour la première fois depuis cinq ans, — car j'ai rendu ce matin mon revolver et mes jumelles à mon dépôt — je me retrouve sans arme et sans rien qui double ou aiguise mes sens, devant les arbres, les passants et les tramways pleins de malice. Voici que mon plus grand ennemi au monde, peu acharné, mais le seul que j'aurai désormais à épier le soir dans les forêts, à surprendre à l'aube près des promontoires, celui que dès maintenant je surveille dans ce miroir de poche comme au périscope, c'est ce Français, c'est moi-même... Guerre, tu es finie!

Comment la guerre commença? Nous dansions au sous-sol, dans un casino :on annonça la guerre. Toutes les danseuses se précipi-

tèrcnt sans manteau sur la terrasse, tous les faux couples se désunirent, les vrais couples se reformèrent, comme dans le paquebot qui heurte une banquise ; les maris couvraient leurs femmes de leur pardessus et les lançaient dans la nuit avec ces ceintures de sauvetage ; des groupes faits par le hasard devenaient immuables comme dans un canot et partaient compacts vers les hôtels. Naufrage sans enfants... Je dis adieu à l'inconnue qui était dans mes bras, toute couleur de grenadine, à la seconde où éclata la guerre. A pied, à travers la campagne, je partis vers la petite ville où étaient mes parents. La lune étincelait. Une eau pure s'amassait dans les écluses. La terre était unie et miroitait comme un tableau sous une vitre. Jolie besogne, pour un messager de la guerre, de traverser une Auvergne nocturne ! Tous les oiseaux de nuit volaient pour cette dernière nuit. A la hauteur des maisons, j'entendais le tic-tac des horloges... De grandes hordes de chevaux s'assemblaient

silencieusement auprès des bourgs, de grands troupeaux de moutons et de bœufs... Pas un homme. Les animaux semblaient fuir d'euxmêmes ce pâjs qui allait sombrer. Seule, l'auto d'un médecin courait essoufflée vers chaque nouveau malade comme vers un nouveau point qui lâche dans une couture; il se hâtait; mais tout effort désormais était inutile... tout déjà craquait! J'allais, hypocritement tendre, dissimulant jusqu'au bout ma mission, caressant un paisible bœuf comme un dernier -îlot de paix, frappant d'une canne amicale un arbre, comme une barrique au passage, un arbre qui était plein, qui résonnait à peine, un cher arbre... J'arrivai, je cognai à la porte; une bougie s'alluma, vacilla, première petite ffamme allumée au sinistre ffambeau... Jolie besogne pour un fils d'annoncer la guerre à ses parents... Ils se penchèrent à la fenêtre, ils descendirent : la guerre? Ils m'assurèrent que je me trompais. Savais-je ce qu'était la guerre? Ils la combattaient en moi comme un

projet ; ils m'offraient une boisson chaude, ils cherchaient des biscuits, ils voulaient me séduire... Qu'avais-je donc à ne pas vouloir leur dire oui, leur dire peut-être... étais-je amoureux de la guerre? Mais, déjà, j'étais inflexible. A mon réveil, ils m'entourèrent... Mais, déjà, j'étais leur aîné, j'étais plus près qu'eux de la mort.. Du chocolat? oui, j'en prenais... Mais déjà, j'étais impitoyable et tendre, austère et gai, obstiné et facile. J'étendis les bras nus hors du lit en bâillant... Ils frémirent... Leur fils, une seconde, avait ressemblé à cet être qui écarte les bras, qui ouvre, ouvre la bouche,... à la guerre I

Comment la guerre se passa? En réveils, en réveils incessants. Tous mes souvenirs de guerre ne sont que des souvenirs de réveil. Pas un jour où la nuit nous ait enfantés sans douleur... L'aube, quand nos yeux ouverts depuis une minute, à la place des constellations immuables, du moins, et

douces à la pensée, voyaient soudain deux avions en combat monter et descendre par saccades, s'agiter autour de notre pauvre regard rigide, comme les plateaux d'une balance folle ! Le petit jour, quand le sergent professeur de piano, agitant ses doigts pour les garder déliés, tapotait sur son bidon à droite, sur sa musette à gauche, de petits coups furtifs qui étaient les études en ré mineur. — C'est la pluie, pensaient ses voisins, sale pluie I Et le matin, quand Laurent, à peine debout, pour se rendre un peu plus brave, comme on frappe fort le baromètre pour qu'il fasse un peu plus beau, se battait lui-même à coups de poings ! Et le réveil avant le réveil, quand on ne pouvait détacher son regard de toutes ces places violettes et ridées, dans les autres visages, qui, tout à l'heure, allaient être des yeux ! Et minuit, aux environs d'un clocher, quand nous comptions les douze coups, marches de notre seul escalier! Et la fusée éclairante, avant l'attaque, qui nous mon-

trait tous assis en ligne devant nos sacs comme devant des pupitres, occupés à des jeux d'écoliers en classe ; et si l'on bavardait, Tofficier claquait de la langue, comme un pion ! Et la fin de la nuit, quand nous nous retrouvions étendus au pied du jour comme des traîtres fusillés, remuant encore, geignant; et l'adjudant-sommeil passait, nous tirait en pleine tempe, nous achevait !

La guerre est finie. Voici que je ne m'endormirai plus sur l'épaule d'un bourrelier, sur le cœur d'un menuisier; mes jambes ne se prendront plus le soir — qu'il était ardu de les démêler seules le matin — dans les jambes d'un charretier, d'un plongeur. La tête de Ghinard, le sabotier, ne retombera pas toute la nuit sur mes genoux, durement, comme une coque tombée d'un arbre et je n'aurai plus à la reposer près de moi, doucement, en y mettant les deux mains. Mon tambour le jardinier ne ronflera plus à mon oreille, et je ne taperai plus, pour

le réveiller, d'une main de plus en plus nerveuse, sur son tambour. Me voici seul, et ce filet qu'ont depuis cinq ans tendu au-dessous de moi tous les métiers, qui m'a sauvé, j'ai passé pour toujours au travers. Boulangers et charbonniers sans couleurs, teinturiers et peintres aux mains blanches, adieu ! Mon brusque réveil ne fera plus trembler, comme le voyageur qui tire une liane au matin remue toute la forêt, une fde entrelacée de coiffeurs, de typographes... Mon réveil, tous ces réveils I L'aube, où l'on se décidait enfin à dégrafer son ceinturon, gonflé par la nuit autant que par une mort.,. L'aube, sur cette ligne où deux soldats seulenxent, celui qui touchait la mer, celui qui touchait la Suisse, avaient un côté libre... L'aube, où le ciel souillé s'élevait comme un pauvre linge qu'on appuya, humide du moins, sur la terre, avec la lune au centre, son empreinte livide... Et celte aube dans un moulin, quand un Allemand appuyait de tout son corps contre ma porte, quand je résistais.

quand je faiblissais, quand je sentis s'ouvrir la porte de la France ! Guerre, tu es finie !

Voilà que je reprends ma vraie distance de la mort, d'une pensée si vive qu'il me semble partir à reculons dans ma chambre même, et que les objets, commodes, pendules, tableaux, s'éloignent de moi aussi vite que les amis âgés et les parents 1 Souci que ^ nous avions de la mort, plutôt que crainte; , elle nous gênait juste comme un oiseau que nous aurions eu à porter cinq années dans notre main gauche. Est-ce la mort, est-ce trois millions de moineaux qui s'envolent soudain de nous?... Voilà que nous ne vivrons plus auprès des femmes comme auprès d'une race immortelle... Voilà que nous ne frotterons plus nos regards aux femmes comme à une race, comme à un phosphore divins ! Qu'elles sont débiles, les deux que je vois d'ici, de rouge et de jaune vêtues... \i-/ sages de poudre et de cher plâtre, cheveux oxygénés, tendre argile que le premier matin de paix décolore et effrite, comme ces

statuettes, en Orient, quand nous les tirions au jour. Pauvres femmes soudain millénaires ! Guerre, tu es finie !

Ma section s'est rompue comme un collier. Tous mes camarades ont roulé selon la pente vers les villes et disparu sous les beaux meubles de la France ; sous Chenonceaux, je ne sais où, mon ordonnance; il me faudra déplacer tout Chenonceaux pour le retrouver; sous Toulouse, et dans un sous-soi, mon cuisinier. Les mains se pressent, les visages se touchent. Le toucher est rendu aux Français... Ce grand corps inerte de la France, tendu pour séparer d'aussi loin que possible les plaies, les pieds cloués, les mains clouées, le visage décharné, les époux des épouses, les frères des sœurs, a fondu soudain par son centre. Il n'y a plus toute la France comme un tampon incompressible entre l'homme et la femme qui aiment, toute la France comme une rallonge entre le fiancé et la fiancée qui déjeunent. Les jaloux peuvent se toucher, les indifl'é-

rents s'effleurer, les inconnus se prendre les mains et n'être inconnus qu'à un mètre ! Guerre, tu es finie I

Ce que je suis maintenant? Ce que je fais?

C'est dimanche. 11 est midi. L'air est tout bourdonnant d'aéroplanes qui travaillent comme des batteuses. Le printemps, d'une heureuse, bienheureuse pente, nous déverse à l'été. La lune tourne vers nous son côté argent, le soleil son côté or; la France — et chaque Français — fait face à tout ce qui brille, comme un jeune taureau. C'est aiijourd'hui que les Allemands nous cèdent leurs câbles, nous donnent surveillance sur leurs avions ; de grands chemins s'ouvrent pour nous dans l'air et sous les eaux. Le soleil flamboie. Chaque écrivain, au bout d'un rayon, ne pose sur sa page que des mots dorés. Chacun au bout d'un rayon, les Parisiens, dans le Luxembourg, effleurent les pelouses de pieds victorieux, donnent à travers les grilles du Jardin des Plantes,

aux caribous, aux zébus, aux antilopes, des caresses de vainqueurs; les commis content des mensonges aux commises qui les adorent, menteurs victorieux. Tout le peuple mange aux terrasses, — et pas un plat, de la cuisine à la table, et pas une brique, dans cette maison qu'on achève, du tombereau à la toiture, et pas une paperasse dans ce ministère, de l'huissier au chef de bureau, qu'ait effleurés une main vaincue... De moi, malgré moi, tous les héros tristes et vaincus, nos frères et sœurs d'hier, s'écartent un peu, s'écartent : Andromaque et son éternelle plainte, Pandore et son éternelle espérance, et Annibal, et Vercingétorix; notre intimité, pauvres vaincus, est finie ; notre parent commun est mort.

Il est midi, La rue est coupée en deux parties inégales par l'ombre et le soleil ; du côté étroit de l'ombre, les enfants qui mangent pour la première fois des gâteaux, reviennent de Saint-Sulpice, où tous leurs saints depuis hier sont victorieux, à la main

(ie leur grancl-père, qui mange à nouveau des bonbons; du côté du soleil, les animaux, chiens et chats, dorment et courent, vivent au large. C'est sur leur trottoir que je vais; à chaque minute, un des trois millions de moineaux part sous mes pas...

Il est midi. Un vent léger remue les platanes ; en appuyant du doigt sur son œil, on voit toutes choses avec un contour doré; le vin est rose dans les carafes ; la nappe est blanche sous l'argent et sous les cerises...

Ce que je fais? Ce que je suis?

Je suis un vainqueur, le dimanche à midi.

Juillet 1919.

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