‹ Adrienne Lecouvreur;Chapitre 48 sur 69 · SCENE IL MICHONNET, ADRIENNE · texte numérisé non relu

SCENE IL MICHONNET, ADRIENNE

Que devenez-vous donc?.. Qui peut vous retenir... Depuisplus de deux heures je vous attends, et je craignais qu'il ne fût survenu quelque accident, quelque obstacle...

MICHONNET.

Aucun ! tout s'est passé comme tu le désirais. A ton nom seul.toutes les portes se sont ouvertes ! car il faut rendre justice à ces grands seigneurs, ils aiment les artistes, ils nous aiment!... Mon prince, lui ai-je dit, vous avez souvent daigné répéter à mademoiselle Lecouvreur, que vous lui donneriez, quand elle le voudrait, soixante mille livres, des diamants qu'elle tient de la libéralité

la reine... — C'est vrai, je ne m'en dédis pas.

Eh bien ! elle m'envoie vers vous, en secret, comptant sur votre bienveillance, pour lui rendre ce service, et sur votre discrétion pour n'en parler à personne... Tu vois... c'était assez bien tourné.

adrienne, avec impatience.

Très bien... et après!

MienONNET.

Après?... Il a paru étonné... et m'a demandé pourquoi se défaire de ces diamants... dans quelle

idée?... dans quel but?... Question à laquelle il m'a été impossible de répondre, attendu que tu ne m'as pas fait part de tes intentions... Il s'est mis alors à écrire un bon sur la caisse des fermiers-généraux... en prononçant cette phrase , qui était convenable : Dites à mademoiselle Lecouvreur que je ne regarde cet écrin que comme un dépôt. Puis il a ajouté, avec un sourire qui m'a paru moins bien : Dépôt qu'elle pourra quand elle le voudra, venir me redemander ellemême!..

adrienne, avec impatience.

Enfin, ces soixante mille livres..,

MICHONNET.

Je les ai là.

Ah! je respire... Mais si vous saviez tout ce que ces deux heures d'attente m'ont fait souffrir! Vous n'auriez pas été aussi longtemps... car la journée avance, et il me reste encore d'autres démarches à faire...

MICHONNET.

Oui , dix mille livres de plus, qu'il te faut... Tu me l'avais dit, et les voici !

0 Ciel !

J'ai commencé par aller te les chercher... Voilà ce qui m'a retenu. . Je t'en demande pardon...

Vous... me les chercher !.. et où donc?

MICHONNET.

Chez le notaire de la succession de mon oncle, l'épicier de la rue Férou.

Cet héritage! votre .seul bien... tout ce que vous possédez !.. Je ne puis accepter un tel sacrifice.

MICHONNET.

Et pourquoi donc ?

Je puis exposer ma fortune, mais non celle d'un ami !

MICHONNET.

L'exposer?... en quoi?... Explique-moi d'abord...

Je ne le puis!.. Je ne puis vous rien dire!

MICHONNET.

Rien ?... Je ne t'en demande pas davantage !.., Prends... je le veux... Tout cela t'appartient !

Nous discuterons cela plu? tard , gardez-les.»

Il faudrait, à 1 instant même, porter cette somme rue Saint-Honoré , à l'hôtel de l'ambassadeur.

MICHONNET.

L'ambassadeur moscovite ?

Oui! à lui-même!.. La lui remettre en paiement d'une lettre de change de soixante-dix mille livres, souscrite à M. le comte de Kalkreutz... michonnet, étonné.

Comment?

adbienne. avec impatience.

Le comte de Kalkreutz... un Suédois.;.

michonnet, avec douceur.

Je ne comprends pas...

Vous n'avez pas besoin de comprendre... Silence ! c'est l'abbé !

MICHONNET, L'ABBÉ , ADRIENNE.

l'abbé, entrant par le fond.

Que vois-je? mademoiselle Lecouvreur chez

M. le prince de Bouillon !.. Est-ce que cela nous

annoncerait un contre-ordre?.. Est-ce qu'on ne

vous verrait pas ce soir?..

ADItlENNE.

Si, vraiment ! plus que jamais je dois tenir ma parole à M. le prince, et je viendrai. l'abbé.

Je respire! car je connais des dames qui se font une grande fêle de vous voir et de vous entendre ; par malheur il pourra bien vous manquer un de vos enthousiastes, de vos fanatiques...

MICHONNET.

Qui donc?

l'abbé.

Ce pauvre comte de Saxe !

ADRIENNE, O part.

Qu'enlends-je ?

l'abbé.

Il lui arrive l'aventure la plus piquante et la plus originale... Mon état est d'apprendre les nouvelles et de les répandre, et je tiens celle-ci de bonne source... Imaginez-vous qu'il ne s'agissait de rien moins, pour lui , que de partir cette semaine pour conquérir la Courlande , et de là, devenir grand duc... roi, que sais-je ? (Riant.) Et vous ne devineriez jamais qui lui enlève sa couronne? qui l'arrête au milieu de sa conquête ?

MICHONNET.

Non!

l'abbé, riant toujours.

Une lettre de change de soixante-dix mille livres.

michonnet, élonné.

Comment dites-vous?

Que l'ambassadeur de Russie a rachetée pardessous main , afin de vaincre par huissier et de faire prisonnier, sans combats, le général qu'il redoutait.

michonnet, étonné.

Ce n'est pas possible !

l'abbé, riant toujours.

Je vous l'atteste! et le plus curieux... c'est que cette lettre de change était d'abord entre les mains d'un comte de Kalkreutz...

michonnet, vivement.

Un Suédois !

l'abbé.

Vous le connaissez?

michonnet, avec colère et regardant Adrienne. Oui... certes...

l'abbé.

Et il paraît que c'est une maîtresse du comte de Saxe, ime grande dame!..

adrienne, vivement.

Une grande dame!..

l'abbé.

Que par malheur je ne connais pas encore, mais que j'espère bien découvrir... qui, dans un transport de jalousie, a dénoncé ce fait à l'ambassadeur tartare ; de sorte qu'en ce moment le héros saxon, sans sceptre et sans armée, gémit sous les verroux , attendant que la politique ou l'amour vienne le délivrer... Voilà l'aventure primitive, je vous la donne... je vous la livre... permis à vous de l'embellir et de l'orner.... Je vais la confier aux méditations de M. de Bouillon... un savant qui aime à traiter ces sujets-là. [Il sort par la porte à gauche; Michonnet remonte après lui le théâtre, le suit des yeux quelques instants, puis redescend à droite.)

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