‹ Adrienne Lecouvreur;Chapitre 52 sur 69 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

LA PRINCESSE, seule et rêvant, puis L'ABBÉ, sortant de la porte à gauche.

la princesse, à part et rêvant.

Que Maurice coure la rejoindre, je l'en défie, et quant à briser mes chaînes, il doit voir à présent que cela n'est pas si facile.. La seule chose qui m'inquiète, c'est ce bracelet,donné hierpar mon mari et perdu dans ma fuite... à quel moment?., sans doute en montant dans ce carrosse de louage qu'il m'a fallu prendre ! Après tout! personne ne sait que ce bracelet m'appartient... quelques diamants de moins, cela regarde M. de Bouillon. L'essentiel, l'important pour moi, c'est de connaître cette femme qui exerce sur lui un tel empire... Celle à qui il confie tout... Et quand je pense que j'ai tenu ce secret, mieux encore ! cette rivale entre mes mains... et que tout m'est échappé, grâce à mon mari, don t le flambeau est venu tout embrouiller... La science n'en fait jamais d'autres... avec ses lumières... Aussi je lui en

ÂDRIENN" LEC0UVREUB,

veux, et vienne l'occasion, (Apercevant l'abbé et, d'un air gracieux.) Eh! c'est vous, l'abbé. l'abbé, sortant de la porte à gauche *. Vous, Madame! déjà superbe, éblouissante...

LA PRINCESSE

J'ai voulu de bonne heure me tenir prête à recevoir tout mon monde.,, et en attendant, je rêvais.

l'abbé.

Non pas à moi... j'en suis sûr.

LA PRINCESSE

Peut-être!., à des projets de vengeance... projets dans lesquels je ne vous ai pas défendu de m'aider... au contraire !

l'abbé, vivement.

Éhbien! Madame!., vous me voyez furieux, je ne sais rien encore !

la princesse, souriant.

En vérité!., vous me rassurez!., je comptais si bien sur vos talents et votre habileté... que je commençais à m'effrayer de la récompense promise.., mais, grâce au ciel !.. et à vous... l'abbé, vivement.

Ah! ne me parlez pas ainsi... car vous me désespérez! un instant j'ai cru connaître la personne, tout me prouvait que c'était la Duclos... La Duclos !

l'abbé.

Votre mari lui-mêmo paraissait convaincu... il me l'avait dit et démontré...

la princesse.

Raison de plus pour ne pas le eroire !.. Eh bien ! moi, je suis plus heureuse eu plus habile que vous, j'ai vu cette beauté mystérieuse!., par un hasard singulier, je me suis trouvée, il y a quelques jours... la semaine dernière, avec elle... à la campagne... dans une allée sombre... très sombre...

l'abbé.

En vérité!

la princesse.

Et sans pouvoir distinguer ses traits... je lui ai entendu prononcer quelques mots... une phrase que j'ai retenue... celle-ci : « Ne craignez rien. « Votre secret m'a été confié par quelqu'un qui « me dit tout. * C'est à coup sûr fort insignifiant; mais le singulier, le voici : c'est que l'accent, le son de la voix, me sont parfaitement connus! plus je me le rappelle et plus il me semble que mainte fois je l'ai entendue retenlir à mon oreille !

l'abbé.

Vous croye»?

la princesse.

A n'en pouvoir douter!., en quels lieux?..

c'est ce que je ne puis dire ! J'avais dabord pensé

* L'abliù, la princesse.

à la duchesse de Mirepoix; j'ai couru ce malin lui faire une visite d'amitié ! une voix aigre et pointue qui fait mal aux nerfs ! Je suis passée chez madame de Sancerre, madame de Beauveau, madame de Vaudemont, pour m'informer de leurs nouvelles, empressement dont elles ont été vivement touchées, sans compter que jamais je ne les avais écoutées avec autant d'attention! Quelles futilités! quel bavardage ! quel ennui !.. j'ai tout subi! courage héroïque dépensé en pure perte! ce n'était pas cela! et pourtant c'est la voix de quelqu'un que je rencontre souvent... habituellement... dans ma société intime!

l'abbé, vivement.

Attendez! avez-vous vu la duchesse d'Aumont ?

la princesse, vivement.

Non, vraiment! et pourquoi?

l'abbé.

Une inspiration ?.. une idée !

la princesse, vivement.

En effet !.. l'intérêt que, malgré elle, elle paraissait prendre hier au comle de Saxe ! tous ces détails intimes qu'elle savait sur son compte .. et qu'elle était censée tenir de Floreslan de Belle- Isle...

l'abbé, riant.

Son cousin.

LA PRINCESSE

Est-ce que vous croyez aux cousins ?

l'abbé.

Du tout... on ne les prend généralement que comme un manteau, contre l'orage.

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