‹ Adrienne Lecouvreur;Chapitre 9 sur 69 · ACTE I, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE

MAURICE

Ne craignez rien, la différence diminuera bientôt. Les portes bien barricadées avec tous les meubles dorés du palais... je place mes gens aux fenêtres avec leurs mousquets et ma jeune marchande avec une chaudière...

l'abbé.

Nous l'aviez enrégimentée aussi?

MAUBICE.

Sans doute. Un feu de mousqueterie dont tous les coups portaient dans la masse des assiégeants qui, après une perte de cent vingt hommes, se décidèrent enfin à l'assaut... c'est là que je les attendais; sous le pavillon de droite, le seul où l'escalade fût possible, j'avais placé moi-même deux barils de poudre, et au moment où trois cents Cosaques qui l'avaient envahi, hurlaient hourra et victoire... je fis sauter en l'air les vainqueurs avec une moitié du palais.

ATDÉNAÏS.

Et vous?

MAURICE

Debout sur la brèche au milieu des décombres... appelant aux armes les citoyens de Mittau que l'explosion avait réveillés... Les cloches sonnaient de toutes parts, et Menzicoff effrayé se retira en désordre sur son corps principal... Ah ! si j'avais pu les poursuivre, si j'avais eu deux régiments français... un seulement! C'est là ce qui me manque et ce que je viens chercher.

LA PRINCESSE

Tel est le but de votre voyage?

MAURICE

Oui, Madame ! Que le cardinal de Fleury m'accorde, à moi, officier du roi de France, quelques escadrons de houzards... le nombre ne me fait rien, la qualité me suffit, et par Arminius, mon patron,- j'espère,, l'année prochaine, Mesdames, vous recevoir et vous traiter dans la royale demeure des ducs de Courlande.

LA PRINCESSE

En attendant, vous nous permettrez de vous faire les honneurs, de notre hôtel.

LE PRINCE

Je l'invite pour demain.à notre soirée. (Maurice s'incline.)

ATHÉNAÏS

Vous me donnerez la main ; je serai Gère d'avoir pour cavalier le vainqueur de Menzicoff. (Souriant.) Et puis l'on vous réserve ici un plaisir de roi.

MAURICE

Je serai avec vous, duchesse.

ATHÉNAÏS

Vous entendrez mademoiselle Lecouvreui.

(Mouvement de Maurice.) La connaissez-vous, Monsieur le comte?

Maurice, avec réserve.

Oui, un peu... lors de mon dernier voyage.

ATHENAÏS.

C'est admirable. Elle a amené toute une révolution dans la tragédie... elle y est simple et naturelle, elle parle.

LA PRINCESSE

Le beau mérite !

athénaïs, à Maurice.

Je vous préviens que madame de Bouillon ne partage pas mon enthousiasme, elle est passionnée pour mademoiselle DuClos, dont la déclamation emphatique n'est qu'un chant continuel. la princesse.

C'est la vraie tragédie.

l'abbé.

Certainement! les poètes disent tous : Je chante... Je chante...

le prince.

Arma virum que cano...

Qu'est-ce que c'est que cela?

l'abbé.

C'est de l'Horace ou du Virgile.

ATHÉNAÏS

Ah! l'abbé, vous devenez pédant!

la princesse.

Donc plus la tragédie est chantée... mieux cela vaut.

l'abbé.

C'est sans réplique.

ATHÉNAÏS

Eh bien! moi, je m'en rapporte à Monsieur le comte ?

LA PRINCESSE

Je ne demande pas mieux, qu'il prononce?

MAURICE

Moi, Mesdames! je serais un juge bien peu compétent. Un soldat qui ne sait que se battre... un étranger qui connaît à peine votre langue.

ATHÉNAÏS.'

Laissez donc! on prétend que vous vous formez... que vous faites des progrès étonnants, que vous étudiez nos bons auteurs. (A la princesse.) Oui, vraiment, dans la dernière campagne, Florestan l'a surpris sous sa tente, récitant seul des vers de Racine ou de Corneille.

la princesse, riant.

C'est fabuleux.

athénaïs, poussant un cri.

Ah! mon Dieu! deux heures, et mon mari, M. le duc d'Aumont qui m'attend pour aller à Versailles.

le prince.

Depuis quelle heure?

ATHÉNAÏS

Depuis midi.

LA PRINCESSE

Ce n'est pas trop.

ATHÉNAÏS

Venez-vous avec nous, l'abbé? Nous avons une place à vous offrir.

le prince, retenant l'abbè par la main. Non !.. je le garde!., j'ai à lui lire ce malin la moitié du dernier volume de mon traité... l'abbé, bas à la princesse d'un air misérable. Vous l'entendez ?..

LE PRINCE

Impossible de remettre... l'imprimeur attend... et je l'emmène dans mon cabinet !

ATHÉNAÏS

Pauvre abbé!.. Adieu, Messieurs! (A la princesse.) Adieu, ma toute belle, à demain ! (Athénais sort par le fond, l'abbé et le prince par la porte à droite.)

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