ÉTAT DU CATHOLICISME
Italie.
Toutes les nations ont été données à Jésus- Christ en héritage ; il est écrit qu'il les gouvernera 1 , et c'est en vertu de ce décret de son Père, qu'avant de remonter vers lui , après avoir accompli sa mission terrestre et consommé sur le Calvaire la rédemption du genre humain, comme il avait été envoyé lui-même2, il envoya ses apôtres leur disant : A liez , enseignez toutes les nations, il n'en excepte aucune . leurenseig nan t à garder to us lescommandemens que vous avez reçus de moi1. Or Dieu ne parle point en vain ; jamais il ne ré-
1 Pm, n, s, 9.
2 Joann., XX, 21.
3 Matth., XXYIII. 19, '20.
DE L'ÉGLISE. 223 vocnie ses promesses ; ce qu'il a résolu demeure immuable ; et dès lors il est certain pour quiconque a foi dans l'Evangile du Verbe incarné , que tous les peuples entendront la bonne nouvelle du salut , et que des quatre vents de la terre ils viendront se reposer à l'ombre de la croix , dans le sein de l'Eglise qu'il a fondée. Si , en effet , le christianisme est la dernière loi de l'humanité, s'il renferme le principe de son développement et le germe de sa perfection , il est impossible qu'il ne finisse pas , après une résistance plus ou moins longue 3 par dompter ce qu'il y a de rebelle à son action dans le cœur des hommes et dans les fausses institutions des sociétés. A peine naissant il se répandit dans presque tout l'univers connu. Dès le premier siècle , l'Inde au-delà du Gange subit son influence aussi bien que les Gaules ; et ces progrès rapides , en ces temps d'une si profonde corruption , parmi des races si diverses , prouvent sa secrète affinité avec la nature humaine. La prodigieuse puissance de civilisation dont il est doué , et que nul aujourd'hui ne contestera prouve encore plus ; de sorte que, même la foi mise à part , il faut nécessairement opter entre ces deux hypothèses : le monde s'éteindra dans la barbarie , ou le monde deviendra chrétien.
Cette dernière , la seule qu'une philosophie éclairée puisse admettre , paraît néanmoins , au premier coup d'œil , non-seulement loin de se
réaliser, mais peu d'accord avec l'expérience de la période sociale qui se termine , ainsi qu'avec la direction présente des esprits et le cours général des choses. Nous montrerons plus tard combien on se tromperait en appréciant la force réelle du catholicisme, et en se hâtant de prononcer sursadestinée future, d'après une vue superficielle del'état où maintenant il nous apparaît; état compliqué et qui d'ailleurs dépend des causes passagères. Cependant on ne saurait se dissimuler que l'époque actuelle est pour lui une époque de souffrance et d'affaiblissement. L'Église est malade , elle languit , elle a cessé d'étendre ses conquêtes : impuissante même à conserver celles des siècles antérieurs , elle ressemble à une mer qui abandonnerait ses rivages. Et c'est , pour ne pas entrer ici dans les explications particulières de ce fait aussi triste que certain , c'est qu'il n'est point dans la création de mouvement continu, de progression sans intermittence ; tout y est soumis à une loi universelle de flux et de reflux , qui ne permet que difficilement à l'homme d'apercevoir ce qu'il y a de constant et d immuablement dirigé vers le même but dans les opérations divines. Quelques vagues mesurent notre durée ; et en voyant chaque flot reculer après avoir épuisé son effort , nous nous imaginons que l'Océan retourne en arrière.
Toutefois , je le répète , l'Église est malade , elle languit ; et bien que cette langueur ne doive
DE L'ÉGLISE. 225 avoir qu'un temps, elle entraîne à sa suite tant de conséquences funestes , la perte de tant d'âmes rachetées du sang de Jésus-Christ, de si profonds désordres dans la société , des commotions , des calamités , des catastrophes si terrihles , que le premier devoir des chrétiens est de chercher à y mettre un terme. Et que la grandeur du mal ne les décourage point : c'est parce qu'il est grand qu'il faut le combattre ; c'est parce qu'il est grand qu'il faut que notre zèle soit encore plus grand , notre dévouement plus actif, notre amour plus ardent , notre foi plus forte. Ceux qui disent : Dieu y remédiera, et puis demeurent tranquilles ; ceuxlà disent vrai , et tout ensemble ils prononcent leur condamnation. Oui, Dieu y remédiera , il sauvera son Église , car il l'a promis : mais sauvera-t-il aussi les lâches qui l'abandonnent dans le péril , qui la délaissent dans ses douleurs , dans sa captivité , dans ses angoisses ? Il leur sera dit : « Retirez-vous de moi , car j'ai eu » faim, et vous ne m'avez point donné à manger; » j'ai eu soif, et vous ne m'avez point donné à ï) boire ; j'étais sans asile , et vous ne m'avez » point recueilli; nu, et vous ne m'avez point » vêtu ; malade, et vous ne m'avez point visité ; » en prison, et vous n'êtes point venu à moi » Voilà ce qui leur sera dit , et ils s'en iront dans leur lieu 2 avec le traître.
1 Matth.^XXV, 42, 43,
m DES MAUX
Mais avant d'examiner les causes de cette déplorable défaillance dans laquelle elle est tombée , et de chercher par quel moyen on peut , aidé du secours d'en-haut , lui rendre sa première vigueur, il est nécessaire de constater, en quelque sorte historiquement , l'état du catholicisme dans le monde.
Son étendue géographique comprend environ les deux tiers de l'Europe , une extrêmement petite partie de l'Afrique et de l'Asie , l'Amérique entière , à l'exception des pays situés entre la Louisiane et le Canada et de quelques îles anglaises ou le protestantisme domine; presque rien dans l'Australasie, rien dans l'Océanie. Il se trouve à peu près dans les mêmes rapports avec la population totale du globe, c'est-à-dire que les catholiques, selon les calculs les plus vraisemblables 3 en forment la sixième partie. Quelque faible que soit déjà ce nombre, il faut en déduire encore, surtout parmi les nations européennes , les hommes qui ayant abandonné la foi de leurs ancêtres, et même toute foi , n'appartiennent au catholicisme que de nom , et chacun sait combien ils se sont multipliés depuis un siècle. Ajoutez-y certaines peuplades à peine converties à moitié, chez lesquelles règne un impur mélange de christianisme défiguré et de superstitions idolàtriques, quelques autres qui croupissent dans une ignorance presque absolue, et voyez ce qui reste de vrais chrétiens. On est effrayé de leur solitude sur cette terre promise tout
DE L'EGLISE. 227 entière au Christ, et chaque jour le désert s'élargit autour d'eux. Chaque jour la religion gémit sur de nouvelles pertes que sont bien loin de compenser les progrès qu'elle fait dans d'autres contrées. A partir d'une époque déjà ancienne, elle a visiblement , et sans interruption , tendu à décliner , comme un vieillard dont le pouls bat toujours plus lentement. Ce dépérissement graduel, nous le croyons, touche à sa fin ; et une vie puissante , dont il est possible à des yeux attentifs d'apercevoir les premiers signes, ne tardera pas à se manifester dans le sein du catholicisme. Mais , en ce moment , il est encore , presque partout du moins , sous l'influence des causes qui ont amené son affaiblissement. Le souffle divin s'est retiré au dedans ; et pendant que se décompose l'enveloppe aride qu'a desséchée l'haleine du temps, il achève de former l'immortelle chrysalide.
Considérons maintenant chaque pays en particulier, et plaçons-nous d'abord au centre où , des extrémités de la terre, viennent aboutir tous les rayons de la catholicité.
Une morne douleur saisit l'âme, lorsqu'on arrête ses regards sur cette Rome jadis si grande , et aujourd'hui si déchue , si faible , triste débris des âges au milieu de tant d'autres débris, ombre silencieuse du passé , assise près d'un tombeau. Qu'est devenue son antique puissance ? Ceux qui baissaient la tête au moindre de ses commande-
mens lui dictent des ordres avec un rire moqueur. Elle croit en eux , et ils ne croient plus en elle. Les mains qui enchaînent et qui tuent se sont élevées au-dessus des mains qui bénissent. Alors a commencé pour les nations chrétiennes l'ère de la grande captivité : alors les vieux prophètes ont pleuré dans le sépulcre, et Ton a de nouveau entendu leurs lamentations. La Reine des provinces est soumise au tribut : les larmes ont baigné ses joues, et nul ne la console : ses amis mêmes l'ont méprisée } et se sont faits ses ennemis \ Dans sa crainte et dans sa stupeur , elle s'est comme oubliée elle-même. La voix qui instruisait et guidait le monde est devenue muette 2 ; les peuples ont écouté et pas une parole n est arrivée à leur oreille; à cause de Y affliction de Juda et de sa servitude profonde 3. L'étranger a planté ses tentes au milieu deSion, il domine dans ses murs ; ses princes lui obéissent : troupeau faible et timide , ils s'en vont où les mène celui qui les chasse devant lui 4. Le peuple gémit et mendie son pain5. Les prêtres et les vieillards cherchent un peu de nourriture , pour ranimer leurs forces défaillantes 6. Au dehors le désert et le
1 Thren.y I, 1,2.
2 Ibid., II, 10.
3 Ibid., I, 3.
h Ibid., F, 6.
5 ibid., 11.
6 Ibid., 19.
DE L'ÉGLISE. 229 silence que fait le glaive : au dedans quelque chose qui ressemble à la mort ». Pleurez, pleurez «ur la reine des cités s sur la veuve des nations , enveloppée de ses ruines comme d'un manteau de deuil ! Quelle est cette foule qui passe , et que veut-elle ? Fille de Jérusalem, ils viennent, ceuxci pour tourner tes fêtes en dérision 2 ; ceux-là pour chercher quelques émotions parmi les décombres de ta gloire. D'autres se promènent en sifflant et en branlant la tête sur toi : La voilà donc, disent ils , celle dont la beauté était parfaite, et qui faisait la joie de la terre 3 ! Non, // nest point de douleur égale à ta douleur 4 : vierge fille de S ion, il est bien vrai y tes meurtrissures sont vastes comme la mer. 5 !
Ce qui frappe d'abord dans la Rome actuelle , c'est le défaut presque absolu d'action et sa dépendance humiliante des souverainetés temporelles. D'immenses questions ont été remuées dans le monde, elles préoccupent tous les esprits, agitent toutes les âmes, fermentent dans la société et la travaillent comme une fièvre ardente : qu'at-elle dit ? Rien. Une révolution profonde s'opère dans le sein de la chrétienté , les peuples émus brisent leurs vieilles lois , leurs institutions an-
1 Thren.y 20 f a Ibid,, 7.
* Ibid., II, i5.
* Ibid., I, 12.
* Ibid , II, i%
tiques, appellent à grands cris un ordre nouveau, et, décidés à l'établir, renversent violemment les obstacles qu'on leur oppose : qu'a-t-elle fait ? Rien. On attaque son pouvoir et on le défend, on dispute sur sa doctrine ; de toutes parts des voix s'élèvent, des voix suppliantes , des voix catholiques : Parlez , disent-elles , afin que vos enfans apprennent de votre bouche ce qu'ils doivent croire, afin qu'ils sachent à quoi s'en tenir sur leur foi, sur leurs devoirs , sur vos droits même : qu'a-t-elle répondu , qu'a-t-elle prononcé ? Rien. Son autorité est méconnue, sa juridiction envahie par les puissances mondaines ; elles entravent, elles rompent ses rapports avec les fidèles et les pasteurs , et poussent de force ou de ruse des populations entières dans le schisme : quels combats a-t-elle livrés pour soutenir son indépendance , pour sauver de la mort spirituelle ces portions infortunées du troupeau de Jésus-Christ? Aucun.
Le gouvernement de l'Eglise se divise aujourd'hui en deux parties totalement distinctes : l'une attribuée aux congrégations qui expédient les grâces et les dispenses canoniques , lorsqu'on daigne encore en solliciter : l'autre qui , de fait , a pour centre unique la secrétairerie d'Etat, où tout se traite diplomatiquement, et où domine dès lors l'influence des cabinets et de leurs ambassa deurs. Le Vicaire de Jésus-Christ se trouve ainsi, dans l'exercice de ses fonctions divines, dépendant des relations et des intérêts du prince te m-
DE L'EGLISE. 231 porel. A cause de sa faiblesse relative dans Tordre purement politique , obligé de ménager les plus dangereux ennemis de l'Église , malgré lui il est entraîné dans un système de concessions qui s'élargit sans cesse, et dont la dernière conséquence serait la ruine du catholicisme : conces sions dans le choix des évêques , concessions sur la discipline, et que sais-je? Il tend les mains, et un autre le ceint, et le conduit ou il ne voudrait pas aller \ On craint chacun de ses actes, et surtout on craint sa parole. Aussi avec quelle anxiété ne surveille -t-on pas ses lèvres divinement destinées à enseigner les nations , et d'où la vérité puissante peut s'échapper à chaque instant l A lui dont la voix devrait retentir avec une énergie toute céleste dans le monde entier , on ne laisse de libre que la prière qu'il répand en secret au pied de la croix. Est-ce donc là le pasteur suprême, le chef de la société universelle instituée par Jésus-Christ, et où en sommes-nous ?
0 Père que Dieu nous a donné pour nous guider dans notre exil , pour nous montrer le chemin de la patrie ; si l'expression de notre douleur a quelque chose d'amer et de rude en apparence , c'est que notre amour pour vous ne connaît point de bornes, et que toute notre âme est en souffrance, en voyant à quel excès d'humiliation on vous a réduit! Pardonnez donc nos plaintes.
* Joan., XXI, 18.
Celui qui discerne ie fond des cœurs , sait avec quelle joie nous sacrifierions et notre vie , et mille vies, afin de vous épargner une seule goutte du fiel dont il permet qu'on vous abreuve.
Pour justifier ces condescendances , ce déplorable assujettissement delà Chaire éternelle aux trônes qui s'élèvent le matin et qui tombent le soir , on allègue l'intérêt de la religion même. Mais quel intérêt peut-elle avoir hors de la liberté du ministère , de la liberté de la prédication , de la discipline et des sacremens ! On la persécu* tera, on l'opprimera. Eh ! n a-t-elle pas été persécutée dès l'origine? N'est-ce pas au sein de la persécution , sur les bûchers et les échafauds, au milieu des cris de rage de la populace et des entraves astucieuses des faiseurs d'édits , qu'elle a pris ses plus grands et ses plus rapides accroisseraens? N'a-t-elle pas des promesses qui ne passeront point , une force que nul ne peut vaincre ? Et en quoi serait-elle plus opprimée sous une persécution ouverte, à laquelle elle résisterait ouvertement, qu'elle ne lest sous la fausse et menteuse protection des souverainetés hypocrites qui traduisent le Christ à leur prétoire , le couronnent d'un diadème d'épines , et , après avoir ensanglanté sa tête sacrée, s'agenouillent devant lui. et disent : Nous te saluons, Roi des Juifs 1 ?
On ne saurait trop louer généralement la régu-
« Matth., X&¥IJj$9$
îarité du clergé romain. Les cardinaux lui en donnent l'exemple \ ainsi que celui d'une piété sincère. Quant aux études, elles sont concentrées presque exclusivement dans les corps religieux. Vous trouverez là des hommes qui unissent les plus hautes vertus aune science théologique profonde et variée. Ce sont les vrais conservateurs de la doctrine et des traditions. Par leurs habiles et sages conseils, ils dirigent les travaux des congrégations qui préparent, pour la soumettre au souverain pontife, la décision de toutes les affaires de l'Eglise universelle. Exempts, pour la plupart, de passions et de préjugés , d'un esprit élevé , humble et calme, ils ont, dans leur génie impartial et naïf, dans la simplicité affectueuse de leurs manières, dans leur suave douceur, quelque chose d'excellemment propre à lier entre eux et au centre commun les membres dispersés par toute la terre de la grande famille chrétienne.
Les ecclésiastiques séculiers , parmi lesquels néanmoins on pourrait citer d'éclatantes exceptions , manquent trop souvent d'un certain degré de culture, que rien ne les excite à acquérir. Les moyens d'instruction sont difficiles et rares, et de carrière il n'y en a point hors delà prélatureoù se jettent les jeunes gens de famille qui aspirent aux charges : corps bizarre , à moitié laïque , et qui , en le supposant sous sa forme actuelle utile à l'Etat , offrirait encore , dans ses relations avec l'Église, matière à de graves réflexions.
Ce qui, dans toutes les classes , se fait le plus désirer , c'est, avec la science moderne, inconnue généralement , la connaissance de l'état présent de la société en Europe et hors de l'Europe, des changemens survenus dans les opinions et l'esprit des peuples, des causes réelles desévénemens,et de la tendance intime des choses. Acet égard, Rome est en arrière et dangereusement en arrière des nations sur lesquelles il serait pressant, pour le bonheur de l'humanité, qu'elle exerçât son influence. Elle n'existe encore que dans le passé , dans un passé qui ne renaîtra point , et de là son isolement , qui croîtra toujours , jusqu'à ce qu'ayant conçu ce qui sera , ce qui doit être , elle s'en empare pour le diriger et le régler , en le pénétrant de son impérissable vie.
Sa rigueur censoriale des anciennes lois peu accommodées à notre époque , la frayeur des livres , des idées nouvelles quelles qu'elles soient , et de presque tout ce qui fait le fonds de l'enseignement public et des études privées chez les peuples aujourd'hui placés à la tête de la civilisation , ont amené, en ce qui touche l'un des premiers besoins de l'homme , un système prohibitif étroit, lequel produit sur la jeunesse deux mauvais effets : ou elle se raidit contre la défense, se nourrit en secret des lectures interdites , y cherche de préférence le poison qu'on a voulu éloigner d'elle P et prend en haine l'Église qui lui
DE L'ÉGLISE. 255 semble oppressive pour l'intelligence : ouelles'abâtardit et s'éteint dans une vie d'oisiveté, dans une indolence fatigante qui la pousse au vice , comme vers la seule distraction qu'on lui ait laissée. Néanmoins l'incrédulité est rare à Rome 1 , à Pvome terre de foi par-dessus toutes les autres , comme il est aisé de l'observer dans le peuple , lequel , doué d'un bon sens exquis, sépare admirablement de la religion le gouvernement temporel , dont il remarque et juge aussi bien que personne les abus. On pourrait regretter que sa croyance, si sincère et si forte , ne suffise pas toujours pour dompter les premiers mouvemens de cette race d'hommes énergiques et passionnés. Mais que serait-elle sans cette croyance ? C'est ce qu'il serait nécessaire d'examiner pour apprécier équitablement l'influence qu'exerce sur elle la religion. La multiplicité des pratiques extérieures , qu'on se hâte beaucoup trop de lui reprocher, tient à son génie propre , ainsi qu'au climat où elle vit : aussi, dans tous les temps, ce penchant, ou plutôt ce besoin fut-il le même. 11 lui faut des cérémonies pompeuses , parce qu'il lui faut des arts , parce que tout arrive à elle par les sens. Mais ceux qui croient que sa piété réside uniquement dans ces dehors et n'a pas de racine au dedans , ceux-là ne connaissent point le secret de
i Elle y fait , d'année en année , de rapides progrès.
l aine de ce peuple; ils ne l'ont point suiv i dans ses dévotions solitaires et naïves, ils ne l'ont point vu, à genoux sur la pierre , dans l'angle obscur d'une petite chapelle, immobile, les mains jointes, prier des heures et encore des heures ; ils n'ont point vu son émotion devant la Madone qu'éclaire une pauvre lampe d'argile , ni ses larmes couler au pied de la croix t.
Pour comprendre combien la foi est encore vivante en Italie et le catholicisme puissant sur les âmes, il faut, laissant là les mœurs delà rue et les mœurs de quelques salons, pénétrer dans une autre sphère et soulever le voile qui couvre les innombrables œuvres de miséricorde qu'inspire l'esprit de charité. Alors se présente aux regards un spectacle merveilleux : des hommes et des femmes du plus haut rang sans cesse occupés du pauvre, le visitant dans son grenier, le soignant de leurs mains sur son grabat, respirant F air infect qu'il respire, et, dans le secret d'un dévouemeut qui jamais ne se lasse, ne se rebute jamais, s'associant à toutes ses misères pour les soulager, à toutes ses angoisses pour les adoucir. Mais voici quelque chose de plus touchant encore : c'est le pauvre lui-même se consacrant au service du pauvre. Le peuple à Naples est partagé en diverses confréries dont les mem-
i Tout cela est vrai , mais il Test aussi que celte dévotion s'allie, dans le plus grand nombre , avec une profonde corruption morale, qui ne choque presque personne tant elle est commune. i836.
DE L'ÉGLISE. 237 bres s'en vont tour-à-tour d'hôpital en hôpital, de maison en maison, porter aux malades les secours que réclame leur état , les veiller, les consoler, remplir en un mot près d'eux tous les offices d'une piété fraternelle , d'une compassion chrétienne et tendre. Les étrangers , curieux de monumens, ou avides de se distraire, ne voient pas cela, mais Dieu le voit. Nulle ville ne possède autant d'établissemens fondés en faveur de l'humanité souffrante que Gênes, Naples, et Home surtout \ Aucun besoin , aucune douleur n'a été oubliée ; et de plus les aumônes particulières de toutes les classes y sont immenses. Aussi ne connaît- on point, dans ces pays vraiment catholiques, cette sorte de dénuement total , effrayant, commun en d'autres contrées, où l'indigence c'est la faim qui tue, et la charité le morceau de pain qui empêche de mourir. Non - seulement ce morceau de pain n'y manque à personne , mais parmi les nécessités du pauvre on compte encore ce que la Providence y ajoute partout pour le soutien de la vie de l'homme, et la chair qui ranime ses forces, et le vin qui réjouit son cœur.
Hors des États-Pontificaux, l'Église a beaucoup
1 II règne, en général, un profond désordre dans l'administration de ces établisseraensde charité, à Rome. Les réglemens en sont admirables , mais on les élude , et le bien des pauvres est devenu, en grande partie, la proie de ceux originairement destinés à en être les simples dispensateurs et les sévères gardiens. i83G.
à souffrir de la jalousie du pouvoir civil. Les anciennes maximes parlementaires de France , exagérées même sur plusieurs points , y règlent ses rapports avec l'administration. Nulle part , excepté peut-être en certaines parties de l'Allemagne , les évèques ne sont plus dépendans de l'autorité séculière , et malheureusement il en est peu qui paraissent sentir le poids de cette honteuse dépendance , laquelle , en dégradant la dignité du ministère et en énervant son action , finit par ruiner dans l'opinion des peuples la religion elle-même. Partout où le prince nomme les premiers pasteurs, cette conséquence est tôt ou tard inévitable. Comment pourraient-ils être les hommes de Dieu, s'ils sont d'abord les hommes du roi ? et comment ne seraient-ils pas les hommes du roi , si c'est le roi qui les choisit, selon les intérêts et les vues de sa politique ? Les c onséquences funestes de ce mode de nomination ne se font pas moins sentir en Italie qu'ailleurs. Là aussi l'on a trop souvent à gémir sur l'affaiblissement de la vigueur évangélique dans certains prélats, qui, énervés par l'esprit de cour, si fatal au sacerdoce , ont entièrement perdu l'habitude de la résistance aux fréquentes et scandaleuses violations de leurs droits divins. En Toscane la police soumet à sa censure les mandemens des évêques et tous leurs écrits , sans qu'on ait jusqu'ici entendu parler de réclamations de leur part. La police de Théodose censu-
DE L'ÉGLISE. W rait elle les lettres pastorales de saint Ambroise , et qu'aur ait-il dit de cette prétention? Le même abus , et bien d'autres semblables, existait , il y a peu de temps encore, en Piémont, où je ne sache pas qu'on Fait aboli. On se figure assez ce que peut être la liberté épiscopale , sous le joug de l'Autriche, dans le pays de Venise et la Lombardie. Là , comme en Toscane , on surveille , avec une défiance jalouse , les relations du clergé avec le Saint-Siège; et le caprice du souverain, ou de son cabinet, interdit ou permet, selon qu'il lui plaît, la publication des actes émanés du Vicaire de Jésus-Christ. Au fond l'Eglise y est gouvernée plus par le prince que par le pape. Discipline , enseignement , tout dépend du premier , et vous pourriez lire à Florence , en grandes lettres , pour qu'on n'en ignore, sur la porte de je ne sais quel établissement d'instruction primaire : Ecole impériale et royale de doctrine chrétienne. Défense aux évêques d'entretenir comme tels aucunes relations avec le nonce., et de s'adresser à lui pour rien de ce qui touche les affaires ecclésiastiques. Modène , Parme et Plaisance sont, un peu plus ou un peu moins , soumises au même régime. On écrirait un volume entier sur les servitudes des malheureuses églises d'Italie. Les maximes de Joseph II, de Léopold et de Giannone, continuent d'y être , à peu de chose près , en pleine vigueur. Et tout cela se passe aux portes de Rome !
L'oppression qui pèse sur l'épiscopat, il est superflu de le dire , atteint également les autres degrés de la hiérarchie ; et bien que partout on pût citer des exceptions honorables, cette oppression n'en produit pas moins son effet naturel sur la généralité du clergé : d'un côté , elle le maintient forcément dans l'ignorance , et, de l'autre , elle l'avilit et le rend impopulaire.
La crainte que le Siège apostolique , ou plutôt le catholicisme réel et pur de tout mélange, inspire aux souverainetés étrangères qui dominent sur l'Italie, est si grand, qu'elles défendent rigoureusement, pour la plupart , aux jeunes gens qui se destinent au ministère sacré , d'aller faire leurs études à Rome : la doctrine qu'ils en rapporteraient serait, à divers égards , trop différente de celle qu'ils croient de leur intérêt d'établir ou de conserver dans leurs Etats. L'instruction qu'on y reçoit doit donc déjà être suspecte par cela seul. Elle le devient encore davantage par l'influence occulte ou publique qu'exercent les gouvernemens sur le choix des professeurs et sur le fonds même de l'enseignement. Ils veulent, de leur aveu former un clergé qui tienne, sur plusieurs points, des maximes opposées aux maximes du chef de l'Église ; un clergé qui lui obéisse en certaines limites, et lui résiste en d'autres limites déterminées par le prince , c'est-à-dire , un clergé qui appartienne au prince avant d'appartenir au pontife ; un clergé dès lors schismatique , non de
DE L'ÉGLISE. 241 fait, mais de droit, en quelque sorte, par le principe de son institution locale. On a vu en Toscane, il y a un demi-siècle , les conséquences de ce système, disons-le sans détour, anti-catholique, et on les voit encore, à présent même , en d'autres contrées.
Ainsi l'éducation cléricale, asservie à la puissance laïque, est , en premier lieu , vicieuse par son fondement. Elle participe , de plus , au vice général des études, étouffées, comme toute espèce de développement intellectuel, sous le sévère régime de censure établi par les souverains pour leurs intérêts politiques. Je dis pour leurs inté rets politiques, car ceux de la religion, même malentendus, n'entrent pour rien dans leurs mesures vexatoires et tyranniques. En voulez-vous la preuve : on peut tout imprimer à Milan contre Rome, ses droits, sa doctrine; et la rigueur n'est guère plus grande contre les écrits où le christianisme en général et les bonnes mœurs sont attaqués. Mais sur ce qui touche aux choses de l'État, sur ce qui peut éveiller une seule idée soit de changement, soit de réforme , soit d'amélioration quelconque; sur ce qui, du plusloin possible, tendrait à former un esprit public , le pouvoir est inexorable ; et par les mêmes motifs il redoute la science, étroitement liée de nos jours aux questions qui occupent les peuples , et dont l'effet d'ailleurs est de produire un certain mouvement de pensée, susceptible de prendre toutes
les directions. Or , pour les gouvernemens de cette époque, le mouvement c'est la mort, ou une menace de mort. A Naples, outre la censure , les énormes droits dont on a frappé les livres à leur entrée dans le royaume, équivalent à une prohibition ; de sorte qu'en peut dire avec vérité qu'ils n'y pénètrent qu'en fraude. Si la douane pouvait parfaitement répondre aux sages vues de l'administration , les habitans de ce beau pays , qu'ont illustré tant d'hommes remarquables , deviendraient en peu de temps les lazzaroni de l'intelligence.
Toutes les sources de l'instruction nécessaire pour acquérir, au siècle où nous sommes , quelque ascendant moral sur les peuples étant fermées au clergé d'Italie , que de vieilles traditions d'enseignement séparent encore , d'une manière plus exclusive, des connaissances qu'exige notre âge , pour le renfermer clans l'étude d'une sèche scolas tique, utile au théologien , mais en dehors de tout ce qui intéresse et remue de nos jours les esprits, il est évident qu'il doit être presque entièrement dépourvu d'action sur certaines classes de la société , et les plus importantes. Ce serait sans doute un mal, mais peu dangereux, s'il était le seul, parce qu'il serait bientôt réparable. Malheureusement à celui-là s'enjoint un autre plus grand. Je ne parle pas des mœurs relâchées ou des habitudes mondaines d'une portion du clergé; car , bien que les conséquences en soient déplo-
j rables , on sait comment réformer ces tristes abus dont la religion , dans tous les temps , a eu plus ou moins à gémir, parce quêtant une suite del'infirmité de la nature humaine , le zèle peut les corriger , les atténuer , mais aucune loi ne peut les
| prévenir. Le mal donc le plus à redouter, le mal dont le catholicisme souffre le plus , et qui le menace chaque jour davantage , a pour principe , dans les États-Pontificaux , l'organisation presque exclusivement ecclésiastique du gouvernement temporel et l'abolition des antiques franchises provinciales opérée par Napoléon , et maintenue par le cardinal Gonsalvi lorsqu'après l'occupation française Pie VII recouvra ses États. De là le mécontentement des peuples, et , à raison de l'accroissement des charges publiques, l'impatience avec laquelle ils supportent ce qu'ils appellent l'administration des prêtres. Ceux-ci, d'une autre part, se sentant haïs de la population, en accusent les opinions nouvelles , les maximes de liberté , l'esprit de révolte et d'irréligion, et, au lieu de recourir à l'unique remède efficace, à une réforme sage du système politique et administratif, laquelle ne serait, en grande partie, qu'un retour à l'ordre ancien , se jettent aveuglément dans les doctrines de l'absolutisme , et cherchent leur appui dans la force , et , qui pis est, dans une force étrangère. Cette position , qui serait pernicieuse , et à la longue mortelle, pour tout pou-
! voir quelconque \ renferme en outre ? à l'égard du
père commun des chrétiens, une sorte de contradiction radicale qui en augmente encore le danger : et comme elle réagit sur le gouvernement de 1 Église même, elle trouble les idées des hommes, et éveille sourdement au fond de leurs âmes un doute terrible.
Dans les autres parties de l'Italie, des conséquences analogues résultent de 1 état de dépendance et d'abaissement où la puissance civile tient le clergé. Ce qui frappe d'abord en lui , lorsqu'on parcourt ces belles et malheureuses contrées, c'est quelque chose de mou, d'apathique , de froid, d'indifférent , en un mot le défaut de vie ; et Rome même, sous se rapport, ne fait pas exception. Tout va comme il peut aller , par une sorte de vieille habitude et de mécanisme à demi usé. Rien de plus rare que le zèle véritable , l'ardent amour du bien, le dévouement, le sacrifice. On vit de sa profession , et puis voilà tout. Mais qui en est là veut bien vivre , veut vivre toujours mieux; et comme , médiatement ou immédiatement , les grâces découlent du souverain , on fait la cour au souverain, on s'accommode à ses désirs , on se plie à ses caprices, on adopte, on justifie ses maximes , ses prétentions , on les consacre au nom de la conscience : on se rend , en un mot . l'instrument docile de sa politique quelle qu'elle soit.
Deux choses , outre l'intérêt si puissant partout sur les hommes, contribuent à précipiter le
DE L'ÉGLISE. 245 clergé d'Italie dans cette funeste voie. La première, c'est, avec le genre d éducation qu'il reçoit et les préjugés dont on l'imbibe sur les droits mal définis du pouvoir temporel,raccoutumance même au joug qui le dégrade, et qui produit une sorte de prostration de l'intelligence. Il voit l'ordre dans ce qui existe , parce qu'il y voit de la soumission. Sa pensée ne va pas plus loin , et une crainte vague l'arrête encore, Le doute , en lui créant d'autres devoirs, déconcerterait sa vie, arrangée pour ce système d'obéissance passive. Or cette vie , telle qu'elle est , lui plaît : elle lui promet des avantages qu'il ne se sent pas la force d'échanger contre le combat. On devine aisément le reste. Ce qu 'il y a de pis dans la servitude, c'est qu'elle engendre l'esprit de servitude. L'esclave abruti finit par se faire un oreiller de ses chaînes, et il ne le trouve pas trop dur : c'est , se dit-il , toujours du sommeil.
Le clergé, en second lieu , sans examiner si lui-même n'en est pas la cause principale, trouvant parmi ceux qui suivent une direction politique différente de celle où il s'est engagé, une vive animosité contre l'Église en prend occasion de s'affermir davantage encore dans ses sentimens ; et croyant servir Dieu en servant tous les despotismes , il aliène peu à peu les peuples et de soi et de la religion. Telle est la vraie raison de l'inimitié profonde qu'en Italie , ainsi qu'ailleurs , il inspire à un grand nombre d'hommes , lesquels
composent sans contredit la classe la plus active, et en général , la pins instruite. Ils ont pris les prêtres en horreur , et , pour mieux se séparer d'eux, ils se jettent dans l'impiété, d'autant plus ardente , d'autant plus farouche, qu'elle leur est en réalité , moins naturelle. Elle revêt dans leur âme la forme d'une passion , plutôt que d'une opinion. Ils haïssent le clergé de tout l'amour qu'ils portent à leur patrie. Et pour hien comprendre le caractèrede cette opposition réciproque, et jusqu'à quel pointles suites en peuvent être lamentables , il faut remonter aux siècles où l'Italie , robuste et pleine de sève , se partageait en deux partis , l'un desquels , dévoué aux empereurs, au fond tendait à la servitude, comme l'a remarqué Jean de Mùller, et l'autre combattait, sous la bannière des Papes, pour l'indépendance nationale. Ce généreux parti , vaincu mais non éteint, s'est réveillé de nos jours après un long sommeil. Les exemples donnés en d'autres pays, quoique loin d'être purs, ont réveillé des sentimens de leur nature impérissables chez les peuples qui ont un passé. Les Guelfes ont reparu : mais sur les ruines de la liberté, sur les ruines des lettres , et des sciences , et des arts, et de la prospérité publique , ils ont trouvé un clergé gibelin. Ce seul mot explique tout.
Pour arrêter le mouvement national qui les inquiète , les gouvernemens emploient la force , et tâchent d'étouffer la pensée : mais , de ces deux
DE L'ÉGLISE, 247 moyens, le premier est insuffisant, et le second impossible. Malgré leurs censeurs et leurs douaniers, les idées circulent rapidement : et quand cette force est mare , nulle autre ne lui résiste ; on le sait assez aujourd'hui. Aussi ont-ils recours à un troisièmemoyen, qui consiste à favoriser, et même, en plusieurs lieux , à provoquer la licence des mœurs dans la jeunesse , certains qu'ils n'ont rien à redouter d'hommes amollis par le plaisir et éner vés par les jouissances. Ils tirent les âmes pour êtreraaitres des corps. Le progrès de l'incrédulité les sert merveilleusement sous ce rapport. 11 leur est encore utile en ce qu'il divise la population que tout sans cela tendrait à unir, et surtout parce qu'il perpétue l'opposition entre leurs adversaires et l'Église. Cette opposition fait toute leur sûreté , parce qu'elle réduit à une impuissance presque égale , et l'Église qui perd sa vigueur quand elle devient impopulaire , et le parti national qui ne peut rien qu'en s'alliant à l'Eglise et s'appuyant sur elle. De là, pour l'intérêt personnel de quelques hommes , un double affaiblissement du catholicisme. La croyance s'en va d année en année, et la haine la remplace. Chaque génération qui s'élève se tient plus éloignée de l'autel, parce que derrière elle aperçoit la baïonnette de l'Autrichien et la lance du Cosaque. Le pouvoir spirituel, d'une autre part, abandonné del'opinion, se réfugie dans le camp de ses ennemis naturels , et là, journellement contraint d'assister à ses pro-
près défaites , il renferme en son sein la parole que le monde attend de lui , ou , s'il essaie de rompre ce timide silence, le tambour aussitôt couvre sa voix.
Au milieu de l'amphithéâtre arrosé du sang des premiers chrétiens , on a planté une croix solitaire. De fois à autre , un pauvre moine s'en vient, au pied de cette croix, parler du Christ et de ses souffrances, et des combats de la foi dans les temps passés , et de ceux qui moururent là , sur cette arène , pour conquérir la liberté du genre humain. Le peuple écoute et pleure. Les derniers rayons du soleil couchant glissent sous les longues voûtes , à travers les arceaux brisés. Des étrangers passent en regardant avec indifférence ces énormes ruines. Un soldat en garde l'entrée. Voilà l'image du catholicisme à Rome et dans toute l'Italie.