III. — Corps étranger de l'estomac
1 cas. — 1 homme : 1 opéré, guéri.
Obs. 115. — Extraction d'urne fourche! le de fi^r par la taille stomacale . (Obs. communiquée à l'Académie de médecine les 24 août et 28 septembre 188G, t. XVI, p. 172 et 240, reproduite en résumé.)
Le nommé C... (Albert), âgé de 25 ans, exerçant la profession de bateleur, exécutait spécialement un tour qui consistait à avaler des sabres et des cannes. Le 8 août 188G, étant à Luchon où il donnait des représentations, il s'amusait à faire disparaître une fourchette dans sou pharynx et son œsophage, lorsque, étant sur le point dé suffoquer, il fit une profonde inspiration et lâcha la fourchette qu'il tenait par l'extrémité de ses piquants. Ayant repris haleine, il chercha Itlusieurs fois à ressaisir la fourchette en enfonçant profondément les doigts dans le pharynx, mais il no put y parvenir.
La fourchette glissa peu à peu dans l'œsophage et pénétra dans l'estomac.
Notre homme eut seulement quelques crachats sanguinolents dus aux excoriations des muqueuses pharyngienne et œsophagienne. Le lendemain il continua ses exercices de gymnaste.
Mais bientôt il éprouva de la gêne à l'épigastre et consulta plusieurs médecins. Le Lavergne l'engagea à aller à Pans pour faire extraire sa fourchette et eut l'extrême obligeance de me l'adresser.
Il entra dans mon service de la Pitié, le 14 août, six jours après son accident.
0... (Albert) a une taille au-dessus de 'la moyenne. Il est bien musclé, quoique ses membres soient assez grêles. Son ventre est plat, sans aucune surcharge graisseuse, et on voit se dessiner sous la peau les saillies et les méplats des muscles abdominaux.
Il explique très bien que la fourchette a pénétré dans l'estomac par son extrémité arrondie, et qu'il la sent à la partie supérieure du ventre. D'après lui, elle est placée obliquement suivant une ligne qui passerait un peu au-dessus de l'ombilic et qui se dirigerait de gauche à droite et de haut en bas. Son extrémité piquante est profondément cachée dans Thypocondre gauche ; son extrémité arrondie est logée, un peu audessous et en dehors de l'ombilic, dans la région hypocondriaque droite.
Cette fourchette est, dit-il, en fer étamé et de grande dimension.
Le patient a remarqué qu'il souffrait dans l'intervalle des digestions, lorsque l'estomac, revenu sur lui-même, s'applique sur le corps étranger. Aussi a-t-il pris le parti de manger très souvent pour diminuer ses douleurs. Les fonctions digestives se font, d'ailleurs, normalement. Pas de vomissements ni de crachats glaireux.
En explorant l'abdomen aplati, mince, dépourvu d embonpoint, je fus surpris de ne point sentir distinctement un corps étran'o-er aussi volumineux qu'une grande fourchette. Le refoulement de la paroi abdominale à droite, un peu au-dessous
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et en dehors de l'ombilic, permettait d'arriver sur un point un peu dur, mobile, profondément situé, que le malade disait être la queue de la fourchette. La pression sur ce point déterminait chez lui une sensation douloureuse du côté du cœur, sensation qu'il attribuait aux piquants de la fourchette venant irriter cet organe. Mais ce n'étaient là que des signes fugaces et subjectifs, qui ne pouvaient me donner une opinion positive sur l'existence d'un corps étranger dans l'estomac.
L'introduction de la sonde oesophagienne, qui porte une olive métallique reliée à un résonnateur, fut sans résultat. Cette sonde, imaginée par M. CoUin, est destinée à transmettre à l'oreille du chii'urgien un bruit très distinct, dès que l'olive vient à toucher un corps étranger situé dans l'estomac. Comme elle ne m'avait rien fait entendre, je commençais à concevoir des doutes sur la présence de la fourchette en question.
Ce qui paraissait confirmer mes doutes, c'est le malaise et l'angoisse que l'introduction d'une sonde œsophagienne causait à mon patient. Il était invraisemblable, en effet, qu'un homme, habitué à avaler des sabres, supportât avec tant de peine le passage d'une sonde petite et flexible à travers son œsophage.
Je songeai alors à employer une sonde œsophagienne construite par M. Trouvé, d'après le principe de son stylet qui est pourvu d'une sonnerie électrique pour reconnaître la présence des corps étrangers métalliques cachés dans les tissus. Au moment où l'extrémité de cette sonde pénétra dans l'estomac, un de mes internes, M. Trouvé et moi, entendîmes, pendant i une fraction de seconde, le bruit révélateur de la pile électrique. Mais ce bruit, qu'il me fut impossible de reproduire, avait été si fugitif, que ma conviction n'était pas encore faite.
Cependant le diagnostic fut complètement établi par les explorations suivantes, que M. Trouvé voulut bien organiser lui-même :
1° Une aiguille aimantée, d'une extrême délicatesse, s'orientait vers la région stomacale du malade, lorsque ce dernier s'approchait d'elle. Le malade faisait-il quelques mouvements, l'aiguille aimantée suivait ses mouvements ;
2° Un fort électro-aimant, placé à quelques millimètres de la paroi abdominale du malade, produisait tout à coup, lorsqu'on faisait passer le courant, une voussure brusque de la peau, comme si un corps situé dans l'intérieur du ventre se précipitait vers l'électro-aimant. Suspendait-on l'électroaimant à une corde, de manière à ce qu'il fût placé en face de notre homme, on voyait l'électro-aimant osciller, puis s'appliquer sur la peau, toutes les fois qu'on fermait le courant.
Ces curieuses expériences indiquèrent clairement qu'un corps étranger en fer existait à la partie supérieure de la cavité abdominale.
En rapprochant cette notion expérimentale positive, du .dire et des sensations du malade, de mes explorations par le palper abdominal et par l'introduction de la sonde œsophagienne électrique, j'arrivai à un ensemble de , preuves établissant avec certitude la présence d'une fourchette en ter
dans l'estomac.
Le diagnostic une fois posé, restait la tâche d'extraire ce corps étranger, qui produisait des douleurs de jour en jour plus vives, et qui n'aurait pas tardé à amener les accidents
les plus graves.
Comme les chirurgiens n'ont jamais réussi à retirer^ un corps étranger aussi volumineux avec des pinces ou d'autres instruments introduits par des voies naturelles, je ne m'arrêtai pas à faire des tentatives dans ce sens et je me déterminai à pratiquer de suite la taille stomacale.
Le 23 août le patient est endormi par le chloroforme.
Toutes les précautions antiseptiques pour les instruments et les mains des aides sont prises. Spray phéniqué dans la
Sclllo
A partir de la neuvième côte gauche et à un centimètre en dedans du rebord des cartilages costaux, je pratique une incision, qui se dirige vers l'appendice xyphoïde, dans l'étendue d'environ sept centimètres. Cette incision est exactement celle que M Léon Labbé a indiquée, le premier, en 1876, conwne permettant d'arriver sûrement à l'estomac. Les tissus sont coupes couche par couche. Les muscles sont très épais. La partie
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externe du grand droit est intéressée par l'incision. Il faut pincer trois ou quatre vaisseaux qui seront liés plus tard.
L'incision du péritoine donne issue à un paquet d'épiploon que je réduis immédiatement et que je maintiens dans le ventre avec une éponge phéniquée.
Le doigt, introduit de bas en haut, rencontre facilement l'estomac et le corps étranger qu'il contient. Je n'éprouve aucune difficulté à attirer une portion de sa paroi antérieure entre les lèvres de la plaie. Cette paroi, qui est très épaisse, forme un gros pli dont je traverse la base avec deux broches de fer, pour le fixer au niveau de l'incision.
Après avoir bien protégé la plaie abdominale avec des éponges, j'incise la partie saillante du repli stomacal dans l'étendue de trois centimètres. Un doigt plongé dans l'estomac rencontre tout de suite la fourchette, qui est exactement placée comme le malade l'indiquait. Son dos regarde en arrière. Son extrémité arrondie est située eu bas et à droite. Je saisis cette extrémité avec une forte pince à mors étroits, et très rapidement je la fais évoluer de manière à l'amener vers la boutonnière stomacale et à l'extraire.
Trois vaisseaux coupés par Pincision de l'estomac donnent du sang. Ils sont pincés, puis liés avec des fils de soie très jQne.
Une suture en surjet, avec un fil de catgut assez fin, adosse exactement les deux feuillets séreux de l'incision de l'estomac et ferme complètement la cavité de cet organe.
Après avoir attendu quelques minutes pour bien étancher le sang de cette suture, j'enlève les broches, et j'abandonne l'estomac dans la région épigastrique.
Au moment où je retire l'éponge intra-abdomiuale, l'épiploon fait de nouveau hernie et me cause quelques difficultés, pendant que je pratique la suture de la paroi du ventre. Je place trois fils profonds en argent et quatre fils superficiels. • Pansement de Lister, Epaisse couche de coton autour du ventre, maintenue par un bandage de corps assez serré. L'opéré est ensuite placé dans son lit.
La fourchette que j'ai extraite, mesure vingt et un centimètres de longueur et pèse cinquante-neuf grammes.
Le jour de l'opération, le patient éprouva, au niveau de l'estomac, une douleur assez vive pour gêner les grandes inspirations,' pour empêcher l'expulsion des crachats et pour rendre difficiles les petits efïbrts, tels que ceux qui consistent à émettre les urines. Aussi il fallut pratiquer le cathétérisme vésical pendant plusieurs jours. La douleur stomacale alla progressivement en diminuant, et ne se compliqua d'aucune autre douleur dans l'abdomen .
Il n'y eut aucun vomissement, aucun ballonnement du ventre, ni aucun phénomène de péritonite. L'alimentation fut conduite de la manière suivante : Pendant les premières vingt-quatre heures, le patient fut soumis à une diète absolue. Il calmait sa soif en humectant, de temps en temps, sa bouche avec du Champagne coupe d'eau glacée. Il n'absorba que deux cuillerées à soupe de ce breuvage Mais il reçut deux lavements de bouillon qu'il garda.
Dès le second jour, il avait faim. On lui donna sept ou huit cuillerées de bouillon glacé et un peu de Champagne; puis trois lavements de bouillon. T. 38%5. P. 100. ^
Le troisième jour, la petite quantité de bouillon mgeree la veille ne paraissant pas avoir été bien supportée, je ne permis que du Champagne glacé et coupé d'eau, et trois lavements de bouillon additionnés de peptone et de vin. T. 36°,8. P. JO.
Ces lavements de bouillon avec peptone et vin furent continués chaque jour, jusqu'à ce que l'alimentation par les voies supérieures fût suffisante. Ils soutenaient le malade et calmaient très manifestement sa faim et sa soif.
Le quatrième jour, deux ou trois cuillerées de lait froid furent avalées et digérées. ^
Le cinquième jour, le malade prit une cuillerée a bouche de lait toutes les deux heures.
Le sixième jour, la sensation de la faim étant très accusée, on augmenta la quantité du lait*
Les jours suivants, on y ajouta des petits potages, une côtelette (le dixième jour), du vin de Bordeaux.
Bref l'alimentation fut progressivement et prudemment augmektéejusqu'à ce quelle eût atteint son degré habituel. ' L'opéré resta sans aller à la garde-robe pendant une se-