‹ Afrique esquisse générale de l'Afrique et Afrique ancienneChapitre 123 sur 246 · PAR M. BUREAU DE LA MALLE · texte numérisé non relu

PAR M. BUREAU DE LA MALLE

MEMBRE DZ l/lNSTlTUT.

■ARTHAGE eut le triste destin de ne jeter un grand éclat qu'au moment de sa ruine, et de voir le soin de sa gloire abandonné à des historiens étrangers. La mémoire de ses écrivains nationaux s'est perdue depuis longtemps; et, parmi les étrangers, il rren est aucun gui ait écrit d'une manière suivie l'histoire de cette république.

Origine et fondation de Cab-

THAGE , 878 AVANT JÉSUS-CHBIST. —

Il est certain que Carthage est une colonie de Tyr , car la langue punique , comme plusieurs auteurs anciens I ont affirmé , et comme l'ont prouvé plusieurs savants modernes , est la même que la langue phénicienne. Selon la tradition poétique, recueillie par Virgile et Trogue- Pompée, cette ville aurait dû sa fondation a Didon , femme de Sichée et sœur de Pygmalion , roi de Tyr. Ce prince ayant fait mourir injustement Sichée, Didon, que les Tyriens appelaient aussi Elisa , s'enfuit avec ses trésors , suivie d'une petite troupe de ses partisans, et vint aborder en Afrique, à six lieues de Tunis, dans le golfe où s'élevait déjà

Livraison. (Cabthage.)

tJtique. Cette princesse demanda, dit-on, aux naturels du pays qu'ils voulussent bien lui vendre, pour l'établissement qu'elle méditait, autant de terrain qu en pourrait renfermer une peau de bœui. On ne crut pas devoir lui refuser une grâce si petite en apparence. Alors Didon divisa sa peau ae bœuf en lanières fort étroites, et les étendit à la suite les unes des autres, de manière à former une vaste enceinte, où elle construisit d'abord une citadelle qui , de là , fut appelée Byrsa (*).

Que les fondateurs de Carthage soient Zorus et Karchedon , ainsi que le prétendent Philistus , Appien , Eusèbe et saint Jérôme; que ce soit Élisa ou Didon, comme presque tous les auteurs anciens nous Pont transmis, on peut admettre , comme un fait histo-

(*) Bûp«a , en grec , signifie peau. C'est ce qui a donné lieu à celte ridicule étymologie dont les savants versés dans les langues sémitiques onl montré la fausseté en faisant remarquer que bosra , qui , en hébreu ■et en syriaque , signifie citadelle, a été changé par les Grecs en pôp<rx.

3 L'UNIVERS

rique , qu'elle a été fondée par une aussi vraisemblable qu'il est possible colonie de Tyriens , et comme une de l'entrevoir à travers les nuages de opinion vraisemblable , que cette fon- la fable et le long espace des siècles, dation a eu lieu avant celle de Rome, Formation et accroissements environ 878 ans avant l'ère vulgaire, de Carthage , de 878 a 543 avant Ceux qui adoptent cette date ont J. C. — Carthage, qui avait eu de reproché à Virgile l'anachronisme qu'il très-faibles commencements , s'accrut a commis en faisant paraître à la cour d'abord peu à peu dans le pays même, de Didon un prince troyen qui aurait et forma plusieurs établissements de existé plus de trois cents ans avant commerce à Test et à l'ouest sur la cette princesse. Cependant d'habiles côte septentrionale de l'Afrique. Mais critiques ont cru pouvoir justifier le sa domination ne demeura pas longpoète latin, en faisant remonter la temps enfermée dans ces bornes étroifondation de Carthage à l'année 1255 tes. Cette ville ambitieuse porta ses avant J. C. , qui est à peu près celle conquêtes au dehors , envahit la Sarde la guerre de Troie. Dans cette der- daigne , s'empara d'une grande parnière hypothèse , Didon et Karchedon tie de la Sicile, soumit presque auraient seulement agrandi l'enceinte toute l'Espagne, et, ayant envoyé de et augmenté la puissance de Carthage. tous côtés de puissantes colonies, elle Cette opinion , soutenue par des demeura maîtresse de la mer pendant savants distingués, s'appuierait encore plus de six cents ans, et se fit un état sur les autorités d'après lesquelles qui le pouvait disputer aux plus grands Procope raconte l'origine des Maures empires du monae par son opulence, et l'établissement des colonies phéni- par son commerce, par ses nombreuses ciennes en Afrique. L'auteur bysan- armées, par ses flottes redoutables, tin , invoquant le témoignage unanime et surtout par le courage et le mérite de tous les historiens anciens de la de ses capitaines. La date et les cir- Phénicie , assure que , lors de l'inva- constances de plusieurs de ces consion de la Palestine par Josué, fils de quêtes sont peu connues : à partir de Kavé (1590 ans avant J. C), tous les la mort de Didon, il existe une lacune peuples qui habitaient la région mari- de pfès de trois cents ans dans l'histime, depuis Sidon jusqu'à l'Égypte, toire de Carthage. et qui étaient soumis à un seul roi , Guerre entre Cyrène et Carles Gergéséens, les Jébuséens et plu- thage. — C'est entre l'époque de sa sieurs autres tribus , dont les noms fondation et l'année 509 avant Jésussont inscrits dans les livres histori- Christ, que Carthage s'affranchit du ques des Hébreux , abandonnèrent tribut qirellc avait consenti à payer leur patrie et se portèrent, à tra- aux Libyens, et qu'elle étendit ses vers l'Egypte, dans l'Afrique. Pro- conquêtes dans l'intérieur de l'Africone ajoute qu'ils s'étendirent jus- que et sur le littoral de la Méditerraqu aux colonnes d'Hercule, qu'ils occu- née. Le fait historique le "plus ancien pèrent la région septentrionale tout que nous connaissions avec quelques entière, et qu'ils fondèrent dans ce détails est une contestation entre vaste pays un grand nombre de villes, Carthage etCyrène au sujet des limites dans lesquelles , de son temps, la lan- de leur territoire. Cyrène était une gue phénicienne était encore en usage, ville fort puissante située sur le bord Ces récits s'accordent assez bien avec de la Méditerranée , vers la grande ce que les anciens nous ont transmis Syrte, qui avait été bAtie par Battus, sur la fondation d'Utique , qu'ils pla- de Lacédémone. «Entre les deux États, cent deux ou trois cents ans avant «dit Salluste, se trouvait une plaine celle de Carthage, et il nous semble «sablonneuse, tout unie, où il n'y que le rapprochement de ces autori- « avait ni fleuve ni montagne qui put tés présente , de rétablissement et de « servir à marquer les limites , ce qui la formation de Carthage , un tableau « occasionna entre eux une guerre Ion-

CARTHAGE

« gue et sanglante. Les armées des « deux nations , tour à tour battues et « mises en fuite sur terre et sur mer, « s'étaient réciproquement affaiblies.

« Dans cet état de choses , ces peuples « craignirent de voir bientôt un en- « nenii commun attaquer tout ensem- « ble les vainqueurs et les vaincus , « également épuisés. Ils convinrent « d une trêve , et réglèrent entre eux « que de chaque ville on ferait partir « deux députés ; que le lieu où ils se « rencontreraient , serait la borne reste pective des deux États.

« Carthage choisit deux frères nom- « més Phîlènes. Ceux-ci firent la plus « grande diligence. Les députés de Cy- « rêne allèrent plus lentement , soit « que ce fdt leur faute, soit qu'ils eus- « sent été contrariés par le temps ; « car il s'élève souvent dans ces déce serts , comme en pleine mer , des « tempêtes qui arrêtent les voyageurs : « lorsque le vent vient à souffler sur «cette vaste surface toute nue, qui « ne lui présente aucun obstacle, il y « élève des tourbillons de sable, qui, « emporté avec violence, entre dans la « bouche et dans les yeux et empêche « les voyageurs de marcher. Les Cy- « rénéens se voyant un peu en arrière, et craignant d'être punis à « leur retour du tort que leur retard « aurait causé à leur pays , accusent « les Carthaginois d'être partis avant « le temps , et font naître mille difli- « cultés. Enfin , ils sont décidés à tout « plutôt que de consentir à un partage « aussi inégal. Les Carthaginois leur « offrant un nouvel arrangement, égal « pour les deux partis , les Cvrénéens « leur donnent 1 option , ou d'être en- « terrés tout vifs dans le lieu dont ils « voulaient faire la limite de Carthage , « ou de les laisser , aux mêmes condi- « tions, aller jusqu'où ils voudraient.

« Les Philènes acceptèrent la proposi- « tion, heureux de faire à leur patrie « le sacrifice de leurs personnes et de « leurs vies : ils furent enterrés tout « vivants. »

Les Carthaginois élevèrent deux autels en leur nom au lieu de leur sépulture, leur rendirent chez eux les hon-

neurs divins, et depuis ce temps-là ce lieu fut appelé les autels des Philènes, aras Philenorum, et servit de borne à l'empire des Carthaginois, qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes d'ilercule.

L'Art de vérifier les dates place l'histoire des Philènes en l'an 460 avant Jésus-Christ , sans s'appuyer sur aucune autorité. Comme le premier traité de Rome avec Carthage est de 509 , et qu'il peut être range au nombre des faits les mieux avérés, nous avons cru devoir reporter à une époque antérieure cette légende du dévouement des frères Philènes, qui, de même que le combat des Horaces et des Curiaces, semble appartenir à l'histoire fabuleuse plutôt qu'à l'histoire positive.

Guerre contre les . Phocéens , avant J. C. 543. — La marine de Carthage qui, dans les siècles suivants, devint si formidable, paraît s'être montrée avec avantage dans la Méditerranée dès l'époque de Cyrus et de Cambyse. Une victoire remportée en ce temps-là par les flottes combinées des Étrusques et des Carthaginois sur les Phocéens, qui étaient alors une des plus redoutables nations sur la mer, nous présente Carthage comme la digne fille de Tyr dans l'art de la navigation. Les vainqueurs, après la retraite des vaincus , restèrent maîtres de l'île de Cyrne , aujourd'hui la Corse.

Entreprise des Carthaginois sur la. Sicile, 536 avant l'ère vulgaire. — Bientôt l'ambition lit.

aspirer les Carthaginois à de nouvelles conquêtes. Malchus, qui avait déjà remporté des avantages signalés sur les princes africains , voisins de Carthage, s'empara de la presque totalité de la Sicile. Ce général est le premier qu'on trouve dans l'histoire avoir occupé la dignité de suflete. Peut-être est-ce à l'époque où il vivait, ou quelque temps auparavant, que la monarchie, à Carthage, a fait place à un gouvernement républicain, composé de trois pouvoirs.

- Peste a Carthage et guerrb

I/UNIVfcRS

DE SaHDAIGNE, 530 ANS AVANT J. C.

— La joie qu'avait répandue à Cartilage le succès de ses armes en Sicile , fut bientôt troublée par une peste horrible qui désola les Carthaginois.

Ceux-ci, voyant dans le fléau dont ils étaient victimes un signe non équivoque de la colère des dieux , crurent les apaiser en immolant sur leurs autels des victimes humaines. Justin, qui rapporte ce fait, assure que cette atrocité, loin de rendre le ciel favorable à Carthage, lui attira de nouveaux malheurs. « La haine des dieux, « dit-il , vint punir ces forfaits. Long- « temps vainqueurs en Sicile , les Carthaginois, ayant porté leurs armes « en Sardaigne, y perdirent, dans une « cruelle défaite , la plupart de leurs « soldats. Ce revers fut attribué à Mal- « chus , et ce général , injustement ac- «cusé, fut banni avec les débris de « son armée vaincue. Indignés de ces « rigueurs ^ les soldats envoient des « députés a Carthage , d'abord pour « solliciter leur retour et le pardon de « leurs revers, et bientôt pour déclarer « qu'ils obtiendraient par la force des « armes ce que l'on refuserait à leurs « prières. Prières et menaces sont éga- « fement dédaignées. Aussitôt ils s'em- « barquent et paraissent en armes de- « vant la ville. Là , ils jurent au nom «de Dieu et des hommes, qu'ils ne « viennent point asservir , mais recou- « vrer leur patrie, et montrer à leurs «concitoyens que c'est la fortune, et « non le courage, qui leur a manqué « dans le dernier combat. Les com- « munications sont coupées, et la ville « assiégée est réduite au désespoir.

« Cependant Carthalon, fils du gé- « néral exilé, à son retour de Tyr, où « les Carthaginois l'avaient envoyé « pour offrir a Hercule le dixième du « butin que Malchus avait fait en Si- « cile, passe près du camp de son «père, et» appelé devant lui, il fait « répondre qu'avant d'obéir au de- « voir particulier de fils, il satisfera « au devoir public de la religion. In- « digné de ce refus , Malchus ne vou- « lut cependant pas outrager dans son « fils la majesté même des dieux. Mais

« peu de jours après, Carthalon, ayant « obtenu du peuple un congé, retourna « vers son père , et se montra à tous « les regards couvert de la pourpre et « des bandelettes du sacerdoce. » Malchus le prit à part, lui reprocha de venir insulter, par le luxe de ses ornements, à ses malheurs et à ceux de ses concitoyens, lui rappela son refus outrageant de comparaître devant lui quelques jours auparavant, et, oubliant qu'il était père pour ne se souvenir que de sa qualité de général , il fit attacher son malheureux fils , revêtu de ses ornements , à une croix très-élevée, en vue de la ville.

Au bout de quelques jours , il s'empare de Carthage, assemble le peuple, se plaint de son injuste exil qui l'a forcé de recourir aux armes, et déclare que, content de sa victoire, il se borne à punir les auteurs de ces désastres , et pardonne à tous les autres de l'avoir injustement banni. Il fit mettre à mort dix sénateurs et rendit la ville à ses lois. Bientôt, accusé lui-même d'aspirer au trône, ii fut puni du double parricide commis contre son fils et contre sa patrie.

• Tbaité entre les Carthaginois Et les Romains, 509 ans avant l'ère vulgaire. — Polybe nous apprend qu'une année après l'expulsion des Tarquins, et vingt-huit ans avant l'irruption de Xerxès dans la Grèce, sous le consulat de J. Brutus et de M. IIoratius, se fit le premier traité entre les Romains et les Carthaginois. Je rapporterai en entier ce monument si curieux de l'antiquité. Polybe l'a traduit en grec sur l'original latin, le plus exactement qu'il lui a été possible; car, dit-il, la langue latine de ces temps est si différente de celle d'aujourd'hui, que les plus habiles ont bien de la peine à entendre ce vieux langage

« Entre les Romains et leurs alliés, « et entre les Carthaginois et leurs al- « liés , il y aura alliance à ces condi- « tions : que ni les Romains ni leurs « alliés ne navigueront au delà du beau « promontoire, s'ils n'y sont poussés par « la tempête , ou contraints par leurs « ennemis : qu'en cas qu'ils aient été

CARTHAGE

«poussés malgré eux, il ne leur sera « permis d'y rien acheter ni d'y rien «prendre, sinon ce qui sera précisé- « ment nécessaire pour le radoube- « ment de leurs vaisseaux, ou pour le «culte des dieux, et qu'ils en parti-

• ront au bout de cinq jours ; que ceux « qui y viendront faire le commerce « ne pourront conclure aucune négo- « ciation si ce n'est en présence d'un « crieur et d'un greffier : que tout ce « qui sera vendu devant ces deux té- « inoins, la foi publique le garantira au « vendeur; qu'il en sera ainsi pour tout « ce qui se vendra en Afrique ou dans

• la Sardaigne : que si quelques Ro- « mains abordent dans la partie de la « Sicile qui est soumise aux Carthagi- « nois , ils yjouiront des mêmes droits « que les Carthaginois : que ceux-ci « n'inquiéteront en aucune manière « les Autiates, les Ardéates, les Lau- «rentins, les Circéens, les Terraci- « niens (*) et aucun des peuples latins « qui obéissent aux Romains; que s'il «y en a même quelques-uns qui ne « soient pas sous la domination ro- «maine, les Carthaginois nf attaque- « ront point leurs villes; que s'ils en « prennent quelqu'une, ils la rendront « aux Romains dans son entier ; qu'ils « ne bâtiront aucune forteresse dans « le pays des Latins ; que s'ils y en- « trent à main armée, ils n'y passeront

• pas la nuit. »

Ce traité, dont la simplicité et la précision sont remarquables , montre que, sous le consulat du premier Brutus, il y avait des Romains qui s'appliquaient au commerce; que la marine ne leur était pas inconnue ; que l'usage des vaisseaux marchands était commun chez eux, et qu'ils faisaient des voyages d'assez long cours , puisqu'ils allaient jusqu'à Carthage. Il nous montre aussi quelle était à cette époque la puissance des Carthaginois, lesquels étant maîtres de la mer, de la Sardaigne et d'une partie de la Sicile,

(*) Les peuples ou villes dont il est parlé ici bordaient la côte de la mer et- couvraient Rome sur ce point depuis l'embouchure du Tibre jusqu'à Tcrracine.

pouvaient facilement infester les côtes maritimes de l'Italie.

Accroissements de Carthage sous magon, de 509 a 489 avant l'ère chrétienne. — Magon, qui succéda à Malchus comme suffète et comme général, accrut, par ses talents, sa prudence et son adresse, l'empire et la gloire de Carthage. C'est lui qui, le premier, introduisit la discipline militaire parmi les Carthaginois ; il recula les frontières de la république, étendit son commerce, et laissa en mourant deux fils , Asdrubal et Amilcar, qui, suivant les traces glorieuses de leur père , firent voir qu'il leur avait transmis son génie avec son sang.

Expédition en Sardaigne et en Sicile; guerres contre les Africains, SOUS LE COMMANDEMENT d'Asdrural et d'Amilcar, FILS DE Magon ; de 489 a 460 avant J. C.

— Sous les ordres des deux fils de Magon , Carthage porta la guerre en Sardaigne et combattit les Africains, qui, depuis longtemps, lui demandaient en vain le tribut annuel promis pour prix du sol qu'elle avait occupé. Mais, pour cette fois, les Africains virent la justice de leur cause couronnée par le sort des combats, et Carthage, posant les armes, finit la guerre en acquittant sa dette. Asdrubal , grièvement blesse en Sardaigne, laissa en mourant le commandement à son frère Amilcar.

Asdrubal s'était vu onze fois revêtu de la dignité de suffète, et quatre triomphes avaient été le prix de ses victoires. Les regrets de ses concitoyens et le souvenir de ses actions glorieuses honorèrent ses funérailles; et, comme s'il eût emporté dans le tombeau la puissance de sa patrie, les ennemis de Carthage reprirent confiance.

Quelques années après le traité de 509, entre Carthage et Rome, les Carthaginois firent allia7ice avec Xerxès, roi des Perses. Ce prince voulait exterminer les Grecs, et les Carthaginois s'emparer du reste de la Sicile.

Ils saisirent avidement l'occasion favorable qui se présentait d'en achever la conquête. Le traité fut donc conclu : on convint que les Carthaginois atta-

L'UNIVERS

qucraient avec toutes leurs forces les Crées établis dans la Sicile, pendant que Xerxès en personne marcherait contre la Grèce.

Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. S'il faut en croire les historiens de Sicile, qui ont peut-être, par un sentiment de vanité nationale, éxagéré le nombre de leurs ennemis, l'armée de terre ne montait pas à moins de trois cent mille hommes, et la flotte comptait deux mille vaisseaux et plus de trois mille petits bâtiments de charge. Amilcar, le capitaine de son temps le plus estimé, partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborde à Palerme, et, après y avoir fait prendre quelque repo à ses troupes, il marche contre la ville d'Hymère, qui n'en est nas fort éloignée , et en forme le siège. Théron , gouverneur de la place, ayant vainement imploré le secours de Léonidas , roi de Lacédémone, députe à Syracuse, vers Gélon , qui s'en était rendu maître. Ce général accourt aussitôt au secours de la ville assiégée , avec une armée de cinquante mille hommes de pied et cinq mille chevaux, j Gélon était un général fort habile et savait employer à propos la force et la ruse. On lui amena un courrier chargé d'une lettre que les habitants de Sélinonte adressaient à Amilcar, pour le prévenir que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée arriverait un certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il fit partir au temps dont on était convenu.

Ayant été reçus dans le camp des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent sur Amilcar, qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment même de leur arrivée, Gélon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, qui se défendirent d'abord fort vaillamment; mais quand ils apprirent la mort de leur général , et qtfils virent la flotte en feu, le courage et les forces leur manquèrent, et ils prirent la fuite.

Le carnage fut horrible : il y périt, dit-on, eent cinquante mille hommes.

Les autres s'étant retirés dans un en-

droit où ils manquaient de tout , ne purent pas s'y détendre longtemps, et se rendirent a discrétion. Ce combat, suivant quelques historiens, se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles. Hérodote et Aristote disent au contraire que ce fut le jour de la bataille de Salamine. Le témoignage de ces deux écrivains mérite sans doute la préférence. Le premier de ces deux auteurs raconte même d'une autre manière la mort d' Amilcar : il dit que le bruit commun parmi les Carthaginois était que ce général, voyant la défaite entière de ses troupes, pour ne pas survivre à sa honte, se précipita lui-même dans le bûcher où il avait immolé plusieurs victimes humaines.

Les Carthaginois, imputant à leur général la défaite qu'ils venaient de recevoir, bannirent de Carthage Giscon, son 01s, qui, dans la suite, périt de misère à Sélinonte. Quelques siècles après, ils rendirent à Amilcar des honneurs presque divins.

La victoire complète que Gélon venait de remporter, loin de le rendre fier et intraitable, ne fit qu'augmenter sa modestie et sa douceur, même à à l'égard de ses ennemis. Il accorda la paix aux Carthaginois, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour les frais de la guerre*deux mille talents (11 millons âe francs), et qu'ils bâtissent deux temples où l'on exposerait en public et où l'on garderait les conditions du traité.

Puissance de la famille de Magon; création du centumvirat; de 460 a 440 avant l'ère vulgaire.

— Amilcar, mort dans la guerre de Sicile, laissa trois fils : Imilcon, Hannon et Giscon. Asdrubal avait un pareil nombre d'enfants : Annibal , Asdrubal et Sapnho. Toutes les affaires de Carthage étaient alors confiées à leurs mains. On fit la guerre aux Maures; on combattit les Numides; on força les Africains à renoncer au tribut que leur avait promis Carthage naissante. Cette famille de généraux , qui réunissaient dans leurs mains le pouvoir exécutif et l'autorité judiciaire,

parut dangereuse à la liberté. On forma un tribunal de cent sénateurs, à qui les généraux, au retour de leurs campagnes, devaient rendre compte de leur conduite, pour que la crainte salutaire des lois et l'attente d'un ju-

§ement servissent de frein à l'arbitraire u commandement militaire.

Continuation de la guerre de Sicile; maladie contagieuse dans l'armée; de 440 a 410 avant l'ère chrétienne. — En Sicile, Imilcon succéda à Amilcar. Après avoir remporté plusieurs victoires sur terre et sur mer, et pris un grand nombre de villes, il perdit tout a coup son armée par les ravages d'un mal contagieux.

Apportée à Carthage, cette nouvelle plongea les habitants dans le deuil.

Les maisons et les temples se ferment; on court au port; on ne voit sortir des vaisseaux qu'un petit nombre de soldats échappés à ce désastre.

Cependant, dit Justin, qui nous a transmis ce fait, le malheureux Imilcon sort de son vaisseau dans l'abandon de la douleur, couvert d'une tunique d'esclave. A son aspect, les roupes de citoyens éplorés se rnssemlent autour de lui. Il élève les mains vers le ciel, déplorant tour à tour son triste sort et les désastres de sa patrie. Il reproche aux dieux de lui ravir ses triomphes, ses norflbreux trophées qu'il devait à leur appui; de détruire par la peste et non par le fer cette armée qui avait pris tant de villes, et si souvent vaincu sur terre et sur mer. Il apportait du moins, disait-il, à ses concitoyens ce motif de consolation, que l'ennemi pouvait bien se réjouir, mais non se glorifier de leurs désastres.

Ceux qui étaient morts n'avaient pas succombé sous ses coups ; ceux qui revenaient dans leur patrie n'avaient pas fui devant lui. Le butin que le Grec avait enlevé dans un camp abandonné n'était pas de ces dépouilles que l'orgueil d'un vainqueur se plaît à étaler, mais de celles que la mort fortuite de leurs maîtres a laissées vacantes et livrées aux mains qui s'en emparent. Vainqueurs de leurs ennemis, ses soldats n'avaient été vaincus

que par la peste; mais son chagrin le plus vif était de n'avoir pu mourir au milieu de tant de braves, et de se voir réservé, non pour goûter les douceurs de la vie, mais pour servir de jouet à l'adversité; que cependant, après avoir ramené dans Carthage les tristes débris de son armée, il allait à son tour suivre ses compagnons d'armes , et montrer à sa patrie que s'il avait prolongé jusque-là ses jours, ce n'était point par amour de la vie, mais par crainte d'abandonner, en mourant, au milieu des armées ennemies, ceux qu'avait épargnés le terrible fléau. Déplorant ainsi son malheur, il entre dans la ville, arrive à sa maison, salue d'un dernier adieu le peuple qui le suivait, et , faisant fermer les portes sans permettre à ses fils eux-mêmes de paraître devant lui, il se donne la mort.

Continuation de la guerre de Sicile ; prise de Sélinonte 4et d'Hymère par les Carthaginois ; environ 410 avant l'ère vulgaire.

— Après la défaite des Athéniens devant Syracuse, où Pîicias périt avec toute sa flotte , les Ségestains, qui s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, craignant le ressentiment de leurs ennemis, et se voyant déjà attaqués par Sélinonte, implorèrent le secours de Carthage, et se mirent, eux et leur ville, à sa discrétion. Les Carthaginois, après avoir longtemps balancé à s'engager dans cette guerre, que la puissance de Syracuse et l'éclat de ses dernières victoires devaient lui faire redouter, y furent poussés par les conseils d'Annibal leur suffète, et envoyèrent du secours aux Ségestains.

Annibal tira de l'Afrique et de l'Espagne un grand nombre de mercenaires; il y joignit un nombre considérable de Carthaginois , et débarqua en Sicile avec une armée qù'Éphore porte à 200 mille fantassins et 4 mille cavaliers, mais queTimée etXénophon, historiens plus dignes de foi , réduisent en tout à 100 mille combattants.

Annibal, petit-lils d'Amilcar crai avait été défait par Gélon et tue devant Ilymère , et fils de Giscon , qui avait

été condamné à l'exil , était animé d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie , et d'effacer la honte de la dernière défaite. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut très-vive, et la défense ne le fut pas moins : les femmes mêmes, les enfants et les vieillards montrèrent un courage au-dessus de leur âge et de leurs forces. Après une longue résistance, la ville fut prise d'assaut, et livrée au pillage. Le vainqueur exerça les dernières cruautés, sans avoir é^ard ni au sexe , ni à l'âge. Il fit démanteler la ville , qu'il rendit aux habitants que le fer avait épargnés, à condition qu'ils se reconnaîtraient sujets de Carthage et lui payeraient un tribut.

Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut , après avoir été traitée avec encore plus de cruauté, fut entièrement rasée. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominies et de supplices à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous dans l'endroit même où son grand-père avait été tué, pour apaiser et satisfaire ses mAnes par le sang de ces malheureuses victimes.

Après cette expédition, Annibal retourna à Carthage, chargé d'un immense butin. Toute la ville sortit audevant de lui, et le reçut au milieu des cris de joie et des applaudissements unanimes : car en quelques jours il avait plus fait que les généraux qui l'avaient précédé dans le cours de plusieurs campagnes.

Fondation de la. ville de Thermes, en Sicile , environ 408 avant l'ère chrétienne. — Ces brillants succès inspirèrent aux Carthaginois le désir et l'espoir de s'emparer de la Sicile entière. Mais avant de commencer la guerre, ils fondèrent sur la côte septentrionale, auprès d'une source d'eau chaude , une ville à laquelle sa position fit donner le nom de Thermes; ils la peuplèrent de Carthaginois et d'Africains.

Expédition d' Annibal et p'Imil-

CON, SIEGE d'AGRIGENTE, 407 ET

406 avant l'ère vulgaire. — Quelque temps après, les Carthaginois

nommèrent encore pour général Annibal. Comme il s'excusait sur son grand âge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui était de la même famille. Les préparatifs de la guerre furent proportionnés au grand dessein que les Carthaginois avaient conçu. Le nombre des troupes montait, selon Timée, à plus de 120 mille hommes; Éphore les porte à 300 mille. Les ennemis , de leur côté , s'étaient mis en état de les bien recevoir, et lesSyracusains avaient envové chez tous les alliés pour y lever des troupes , et dans toutes les villes de la Sicile , pour les exhorter à défendre courageusement leur liberté.

Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. C'était une ville puissamment riche , et environnée de Donnes fortifications. Annibal commence, en effet, la campagne par le siège de cette place, située, de même que Sélinonte, sur la côte de Sicile qui regarde l'Afrique. Ne la jugeant -prenable que par un endroit, il tourne tous ses efforts de ce côté-là, fait approcher des murs deux tours d'une hauteur extraordinaire , ordonne la démolition des tombeaux qui environnaient la ville, *t fait construire, avec leurs décombres, un aager qui s'élève jusqu'à la hauteur des murailles. Bientôt une peste effroyable ravage l'armée carthaginoise ; Annibal même périt victime du fléau. Les soldats superstitieux croient voir dans les ravages de cette terrible maladie une punition des dieux, qui vengeaient ainsi les morts de l'outrage qu'on avait fait à leur dernière demeure. On cesse de toucher aux tombeaux ; on ordonne des prières d'après le rit de Carthage , et, suivant la coutume barbare observée dans cette ville, on immole un enfant à Saturne, et l'on jette plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune.

Cependant les Syracusains, avec une armée de trente mille hommes et de cinq mille chevaux, viennent au secours d'Agrigente. Ils remportent une

grande victoire sur l'armée des Carthaginois ; ils les tiennent bloqués dans leur camp, leur coupent les vivres,-et les réuuisent à la plus déplorable extrémité. Effrayés de leur dernier échec, les assiégeants n'osaient sortir de leurs retranchements pour livrer bataille. Déjà la famine avait fait périr un grand nombre de soldats, déjà les mercenaires menaçaient de passer à l'ennemi , lorsqu'un événement imprévu vint changer la face des affaires. Imilcon apprend par un transfuge que les Syracusains envoient par mer à Agrigente un convoi considérable de vivres. Aussitôt, ce général, avec quarante trirèmes, leur dresse une embuscade. Les Syracusains naviguaient sans ordre , persuadés que les Carthaginois, tant a cause de leur défaiterécente qu'à cause de la saison des tempêtes qui approchait , n'oseraient pas se mettre en mer. Imilcon profite de leur négligence , détruit toute leur flotte et s'empare du convoi.

La famine passa alors du camp des assiégeants dans la ville. Les Agrigentins se trouvèrent tellement pressés, que, se voyant sans espérances et sans ressources", ils prirent le parti d'abandonner leurs murailles. On marqua la nuit suivante pour le départ. Alors une foule innombrable d'hommes , de femmes, d'enfants, protégés par les soldats, sortent de la ville au milieu des gémissements et des sanglots, abandonnant à la merci du vainqueur leurs richesses, leurs foyers, leurs dieux domestiques, et, ce qui augmentait encore leur douleur , les blessés, les malades et les vieillards. Ces infortunés se réfugièrent d'abord à Géla, et obtinrent ensuite de la pitié des Syracusains la ville des Léontins pour "asile.

Cependant Imilcon entra dans la ville, et lit égorger tous ceux qui y étaient restés. On peut se faire une idée de l'immensité du butin d^ns une des cités les plus opulentes de la Sicile, peuplée, selon Diodore, de deux cent mille habitants, et qui n'avait jamais souffert de siège, ni par consé-

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Suent de pillage. On y trouva un nomre infini de tableaux , de vases , de statues de toute sorte; car les arts d'imitation étaient très-florissants dans Agrigente. Parmi ces monuments précieux qu'Imilcon envoya à Carthage, était le fameux taureau de Phalaris, qui, 260 ans plus tard, après la ruine de cette ville, fut. rendu aux Agrigentins par Scipion Émilicn.

• Siège et puise de Géla. pab Imilcon; tbaité enter les Carthaginois et Denys l'ancien , tyban de Syracuse, 404 avant l'ère chrétienne. — Le siège d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon avait épargné les maisons particulières pour servir de quartier d'hiver à ses troupes. Lorsqu'elles se furent reposées de leurs fatigues , il en sortit au commencement du printem|)s et rasa entièrement la ville. Imilcon assiégea ensuite Géla , et la prit malgré le secours qu'y mena Denys le Tyran , qui s'était emparé de l'autorité à Syracuse. Ce prince éprouva un échec considérable dans une attaque dirigée contre le camp des Carthaginois. Le seul résultat qu'il put obtenir, fut de sauver, de la colère du vainqueur, les habitants de Géla et de Camarine, dont il protégea la retraite avec ses troupes , et qu'il établit sur le territoire de Syracuse. Cependant, une maladie contagieuse qui se déclara dans le camp des Carthaginois et leur enleva la moitié de leur armée , engagea Imilcon à proposer aux Syracusains des conditions de paix. Denys, qui venait d'éprouver de grands revers, et dont la puissance n'était pas encore solidement établie à Syracuse, accepta avec joie ces propositions.

Les conditions du traite furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes dans la Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens, de Sélinonte, d'Agrigente et d'Hvmère, comme aussi de celui de Gela -=et de Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes démantelées, en payant tribut aux Carthaginois; que les Léontins , les Messéniens et tous les Siciliens vivraient

L'UNIVERS

scion leurs lois et conserveraient leur liberté et leur indépendance ; qu'enfin les Syrncusains demeureraient soumis à Denvs.

Imtlcon, après la conclusion du traité, retourna à Cartilage, où les débris de son armée apportèrent la peste , qui fit périr un grand nombre de citoyens.

Renouvellement des hostilités par Denys lk Tyran, 399 avant l'èrr vulgaire. — Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour se donner le temps d'affermir son autorité naissante, et de travailler aux préparatifs de la guerre qu'il méditait contre eux. Ses préparatifs furent immenses. Syracuse entière était devenue un vaste atelier, où , de toutes parts, on était occupé à fabriquer des armes , des machines de guerre (*) et des vaisseaux. Corinthe avait , la première , construit des vaisseaux à trois rangs de rames; c'est du temps de Denys que Syracuse, colonie de Corinthe, perfectionna cette invention en construisant des navires à quatre et à cinq rangs de rames.

Denys animait le travail par sa présence, par des libéralités et des louanges qu'il savait dispenser à propos, et surtout par des manières populaires et engageantes, moyens encore plus efficaces que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient dans leur genre.

Quand tous ces préparatifs furent achevés, et qu'il eut levé un grand nombre de troupes en différents pays, il fit sentir aux Svracusains que les Carthaginois n'avaient d'autre but que

(*) Parmi les machines de guerre, Diodore mentionne les catapultes. Élien et Plutarque disent qu'elles furent inventées alors en Sicile. Mais il est sûr que cette arme terrible fut empruntée par les Grecs aux peuples orientaux ; car les livres sacres en font mention en 8io avant l'ère vulgaire , sous le règne d'Os i as , roi de Jérusalem. Voy. sur l'époque de cette invention la Poliorcctique des anciens , par M. Bureau de la Malle, pag. 356 et suiv. Paris, 1819, cher F. Didot

d'envahir toute la Sicile; que si l'on n'arrêtait leurs progrès , leur capitale se verrait bientôt elle-même attaquée ; qu'il fallait profiter, pour se délivrer ae ces barbares, du moment 'où la peste qui ravageait leur pays les mettait hors d'état de se défendre. Les Syracusains applaudissent le discours et les projets de leur premier magistrat.

Sans aucun sujet de plainte, sans déclaration de guerre, il abandonne au pillage et à la fureur tlu peuple les biens et les personnes des Carthaginois , qui , sur la foi des traités , exerçaient le commerce à Syracuse; on force leurs maisons , on pille leurs effets, on leur fait souffrir toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants du pays , et cet horrible exemple de perfidie et d'inhumanité fut suivi dans toute l'étendue de la Sicile.

Denys, après cette sanglante infraction des traités, osa envoyer des députés aux Carthaginois, pour demander qu'ils rendissent la liberté à toutes les villes de Sicile , et leur déclarer qu'en cas de refus , ils y seraient traités comme ennemis.

Cette provocation jeta une grande alarme à Carthase, surtout à cause de l'état déplorable où elle se trouvait.

Siège de Motya par les Syracusains, 397 ANS AVANT L'ÈRE CHRÉ- TIENNE. — Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya , qui était la place d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce siège, sans qu'Imiicon, qui commandait la flotte ennemie , put s'y opposer. Denys avait sous ses ordres quatre-vingt mille fantassins, trois mille cavaliers; deux cents vaisseaux de guerre et cinq cents vaisseaux de charge. Débarqué devant la place , il fit avancer* ses machines , la fit battre avec le bélier, approcha des murs des tours à six étages, qui étaient portées sur des roues et qui égalaient la hauteur des maisons. De là, il incommodait fort les assiégés par ses catapultes , ma-

CARTILAGE

chines jusqu'alors inconnues aux Carthaginois, et qui leur inspiraient une grande terreur par la force et le nombre des traits et des pierres qu'elles lançaient. La ville fit une longue et vigoureuse résistance. L'enceinte prise, les habitants barricadèrent leurs maisons, et s'y défendirent avec opiniâtreté. Ce nouveau siège coûta plus de monde aux Syracusams que le premier. Enfin, la ville fut prise, et tous les habitants passés au fil de Fépéc, excepté ceux qui se réfugièrent (lans leurs temples. On abandonna le pillage aux soldats. Denys, y ayant laissé une bonne garnison et un gouvernement sûr, retourna à Syracuse.

Siège de Syracuse par les carthaginois, 396 ET 395 AVANT L'ÈRE chrétienne. — Pendant que Denys assiégeait Motya, Imilcon, que les Carthaginois avaient nommé suffète , occupé en Afrique des apprêts de la guerre , conçut un projet ae diversion qui fut exécuté avec une audace remarquable. Il met un commandant actif à la tête de dix vaisseaux légers , et lui ordonne de partir secrètement la nuit , de voguer à toutes voiles vers Syracuse, de forcer l'entrée du port et de détruire les vaisseaux qu'on y avait laissés. L'officier entre la nuit , sans être aperçu, dans le port de Syracuse , coule à 'fond tous les vaisseaux qui s'y trouvaient, et reprend la route de Carthage.

L'année suivante, Imilcon revint en Sicile avec une armée composée , suivant Éphore,de trois cent mille hommes de pied et de quatre mille chevaux ; mais que Timée, dont l'assertion nous paraît plus probable, ne fait monter en tout qu'à cent mille combattants. Sa flotte était composée de trois cents vaisseaux de guerre , et de six cents vaisseaux de transport pour les vivres et les munitions. Il aborda à Païenne, recouvra Éryx par composition, Motya par la force , prit et rasa Messine , et s'empara de Catane et de quelques autres villes. Animé par ses heureux succès, il marche vers Syracuse pour en former le siège, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa

flotte, sous la conduite de Magon, côtoyait les bords de la mer.

L'arrivée des Carthaginois jeta un grand trouble dans la capitale de la Sicile. Magon, à la tête de ses navires de guerre, chargés des dépouilles de ta flotte ennemie, sur laquelle il venait de remporter une victoire signalée, entra comme en triomphe dans le grand port, suivi de ses vaisseaux de charge. On vit en même temps, du côté de la terre, arriver la nombreuse armée que conduisait Imilcon. Ce général fit dresser sa tente dans le temple même de Jupiter. Le reste de l'armée campa dans les environs à douze stades, c'est-à-dire , un peu plus d'une demilieue de la ville. Bientôt il range ses troupes en bataille sous les murs de la place, et s'efforce, mais en vain, d'attirer les Syracu sains au combat. Non content d'avoir ainsi obtenu des assiégés l'aveu de leur faiblesse sur terre, il veut encore leur montrer que, sur la mer, ils ne sont pas moins inférieurs aux Carthaginois. Du grand port qu'il occupait, il envoie cent vaisseaux d'élite qui s'emparent des autres ports sans résistance. Pendant trente jours , il porte le ravage et la désolation dans tout le territoire de Syracuse. Il se rend maître du faubourg d'Achradine, pille les temples de Cérès et de Proserpine, et, pour fortifier son camp, il abat tous les tombeaux qui environnaient la ville, et, entre autres, celui de Gélon et de Démarète sa femme , qui était d'une magnificence extraordinaire.

Cette impiété, dit Diodore, attira sur Imilcon le courroux des dieux. La fortune changea de face, et d'affreux revers suivirent les brillants succès

aui avaient signalé le commencement e la campagne. D'abord les Syracusains, ayant repris confiance, avaient eu l'avantage dans quelques légères escarmouches. Des terreurs paniques troublaient chaque nuit le camp des Africains. Imilcon l'entoura de nouveaux ouvrages et construisit trois forts , l'un à Plemmyre , l'autre vers le milieu du port , et le dernier près du , temple de Jupiter II les approvisionna

L'UNIVERS

de blé , de vin et de toutes les choses nécessaires à la défense; car il prévoyait que cette guerre serait plus longue et plus difficile qu'il ne l'avait cru d'abord.

Peste horrible dans le camp des Carthaginois. — Mais bientôt une maladie contagieuse se déclara dans son armée et y fit des ravages incroyables. On était dans le fort de l'été, "et la chaleur, cette année, était excessive. De plus, son camp était placé dans une vallée basse et marécageuse, circonstances favorables au développement de l'épidémie qui, dans I ; même emplacement, avait décimé les Athéniens lorsqu'ils assiégèrent Syracuse.

l a contagion commença par les Africains qui mouraient par centaines.

D'abord on enterrait les morts, on soignait les malades; mais tous les remèdes étant inefficaces, le mal se communiquant à tous ceux qui assistaient les pestiférés, et le nombre des victimes s'a croissant tous les jours, les cadavres demeurèrent sans sépulture et les malades sans secours. Bientôt , l'infection causée par la putréfaction de ces cadavres augmenta l'intensité du fléau.

Celte peste, dit Diodore, indépendamment des bubons, des fièvres violentes et des engorgements glandulaires, signes caractéristiques de cette maladie, était accompagnée de symptômes extraordinaires , de cruelles dyssenteries, de pesanteurs dans les jambes, de douleurs aiguës dans la moelle epinière, de frénésie même et de fureur telles qu'ils se jetaient sur quiconque se trouvait sur leur passage et les mettaient en pièces.

Denys, connaissant le déplorable état dé l'armée des Carthaginois , les attaque de trois côtés à la fois avec toutes ses forces. Dans la confusion où cette triple attaque jette les Africains, il emporte a'assaut deux des forteresses qu'ils avaient construites.

En même temps la flotte syracusaine vient fondre sur leurs vaisseaux. Les * Carthaginois , qui pensaient n'être attaqués que sur terre et qui avaient

porté toutes leurs forces à la défense de leur camp, se précipitent en tumulte vers le port pour tâcher de sauver leur flotte. Mais la diligence des ennemis les a prévenus. Ils n'ont pas eu le temps de se mettre en défense que déjà la plupart de leurs vaisseaux sont pris, coulés à fond ou consumés par les flammes. Ces premiers succès augmentèrent tellement la confiance des Syracusains , que les enfants et les vieillards se mêlèrent à l'armée et à la flotte, et voulurent aussi avoir leur part des périls et de la victoire.

La nuit mit tin au combat, et Denys plaça son camp en face du camp ennemi , près du temple de Jupiter.

Imilcon , vaincu à la fois sur terre et sur mer, envoya secrètement vers Denys pour lui demander la permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui lui restait de troupes. Il offrait pour obtenir cette grâce tout l'argent qu'il possédait encore, et qui ne se montait pas à plus de trois cents talents (1650 mille francs). Il ne put obtenir cette grâce que pour les Carthaginois avec lesquels il s'échappa pendant la nuit, laissant tous les autres soldats à la discrétion de l'ennemi.

Ainsi, dit Diodore, ces conquérants qui s'étaient emparés de toutes les villes de Sicile, à l'exception de Syracuse que même ils regardaient déjà comme une proie assurée, se voyaient réduits à trembler pour le salut de leur patrie. Ceux qui avaient détruit les tombeaux des Syracusains laissaient étendus sur la terre étrangère, et privés des honneurs de la sépulture , cent cinquante mille cadavres de leurs concitoyens que la peste avait moissonnés. Ceux qui avaient porté le fer et le feu dans le territoire de Syracuse avaient vu, par un juste retour du sort, leur flotte immense consumée par les flammes. Ceux qui avec toute leur armée étaient entrés orgueilleusement dans le port de Syracuse, parés des dépouilles ennemies et dans tout l'éclat du triomphe , ne prévoyaient pas gu'ils seraient forcés de s'échapper furtivement au milieu de la nuit, abandonnant leurs alliés, leurs compagnons

CARTHAGE

d'armes aux vengeances d'un ennemi justement irrité. Le chef lui-même d'une armée si nombreuse, ce fier Imilcon qui avait osé dresser sa tente^ dans le temple de Jupiter olympien," et porter sur les trésors du dieu une main sacrilège, est réduit à implorer une capitulation honteuse pour ramener du moins à Carthage quelques restes de ses concitoyens. Les dieux lui infligent pour peine de son impiété une vie misérable, déshonorée, en butte aux reproches, aux outrages, à la malédiction universelle. On Te voit, contraint d'humilier son orgueil , couvert de misérables haillons, se prosterner dans les temples, faire l'aveu public de son impiété, implorer le pardon de ces mêmes dieux qu'il avait outragés ; enfin, ne pouvant échapper aux remords de sa conscience, il s'impose la faim pour supplice et se laisse expirer d'une mort lente et douloureuse.

révolte des africains contre les Carthaginois, 395 avant l'ère vulgaire. — Un nouveau surcroît de malheurs vint accabler les Carthaginois. Les Africains, qui depuis longtemps supportaient avec peine la domination de Carthage, irrités alors jusqu'à la fureur de ce que le général de cette république avait lâchement abandonné leurs compatriotes, et les avait livrés aux vengeances des Syracusains, se préparèrent à la révolte.

L'état de détresse de leurs dominateurs leur inspirait l'espoir de recouvrer facilement leur indépendance. Ils se liguent entre eux, arment jusqu'aux esclaves, forment en peu de temps une armée de deux cent mille hommes, s'emparent de Tunis, et après avoir vaincu les Carthaginois en rase campagne, dans plusieurs combats, ils les forcèrent à se renfermer dans leurs murailles. La ville se crut perdue : on regarda ce soulèvement imprévu comme un effet et comme une suite de la colère des dieux, qui poursuivait les coupables jusque dans Carthage même.

Les peuples, dans leurs malheurs, sont poussés par la crainte à la superstition. Cérès et Proserpine étaient des divinités inconnues jusque-là dans le

pays : pour réparer l'outrage gui leur avait été fait par le pillage ae leurs temples, on leur érigea de magni6ques 6tatues; on leur donna pour prêtres les citoyens les plus distingués de la ville; on leur offrit des sacrifices et des victimes selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'on croyait pouvoir rendre ces déesses propices à la république. Après s'être acquitté envers les dieux, on s'occupa activement des préparatifs de la guerre. Heureusement pour les Carthaginois, la nombreuse armée des rebelles était sans chefs; nulles provisions, nulles machines de guerre, point de discipline ni de subordination : chacuii voulait commander ou se conduire à son gré.

La division s'étant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant tous les jours de plus en plus dans leur camp, ils se retirèrent chacun dans son pays , et délivrèrent Carthage d'une grande terreur.

Expédition dbMagon en Sicile; traite entre les carthaginois et Denys, tyran de Syracuse; de 395 A 383 avant J. C. — Cependant les Carthaginois, ayant eu le temps de rétablir leurs forces , fent passer Magon en Sicile, à la tête d une nouvelle armée. Ce général reconquit les anciennes possessions carthaginoises , fit révolter plusieurs villes soumises à Denys, et s'avança jusqu'à Agyris (*).

Denvs s'y était porté de Syracuse, et les forces des deux partis étant balancées , les Siciliens et les Carthaginois s'accordèrent sur les bases d'un traité de paix. Les conditions furent les mêmes que celles du traité conclu entre Imilcon et Denys, après la prise d'Agrigente et de Géla, dont nous avons déjà rapporté la substance. 11 n'y eut d'ajouté que ces deux clauses : que Magon abandonnerait Tauromim'um aux Syracusains, et que les Sicules, jusqu'alors libres et indépendants, seraient à l'avenir sujets de Denys.

Ce traité dura neuf années consécutives.

(*) Entre Enna et Cat&ne, à ao lieues environ de Syracuse.

L'UNIVERS

Renouvellement de la guerre en Sicile; mort de Magon, suf-

PÈTE ET GÉNÉRAL DES CARTHAGI- NOIS; 383 AYANT l'ère chrétienne.

— Cependant Denys excite à la défection les villes soumises aux Carthaginois, et les reçoit dans son alliance.

Ceux-ci, craignant pour leurs possessions, envoient de nouveau Magon en Sicile, à la tête de quatre- vingt mille hommes. Après quelques combats, où les succès furent balancés, une bataille décisive se livra auprès de Cabala. Denys y fit des prodiges de courage et d habileté, tua dix mille hommes aux ennemis, et fit cinq mille prisonniers.

Magon perdit la vie dans cette bataille, et les Carthaginois effrayés demandèrent la paix a Denys. Celui-ci leur ré*

[>ondit qu'il ne poserait les armes que orsque les Carthaginois auraient consenti à évacuer la Sicile entière , et à payer les frais de la guerre.

Expédition de Magon II en Sicile, 382 AVANT L'ÈRE VULGAIRE.

— Ces conditions leur semblèrent extrêmement dures , et, pour les éluder, ils recoururent à leur adresse accoutumée. Ils feignent d'accepter ce traité désavantageux et humiliant ; mais, sous prétexte qu'ils ne peuvent livrer les villes sans l'ordre du gouvernement, ils obtiennent une trêve assez longue pour envoyer demander la ratiGcation a Carthage. On y profite de ce répit pour lever et exercer de nouvelles trou-

Ses. On leur donne pour chef Magon, ls du général qui avait péri dans la dernière bataille. Il était encore dans la première jeunesse ; mais déjà son habileté, son courage, sa prudence, l'avaient fait distinguer. Pendant le court espace de la trêve, ses encouragements et ses leçons établirent la ois- * cipline dans son armée, et lui inspirèrent une juste confiance dans ses forces.

Aussitôt après l'expiration de la trêve, il livra contre Denys une bataille , où Leptine, l'un des plus habiles généraux du tyran, fut tue, et où les Syracusains, a qui les ennemis ne faisaient point de quartier, laissèrent plus de quatorze mille morts. Le jeune

Magon se montra prudent et modéré dans la victoire. Il accorda à Denys une paix honorable. Les Carthaginois conservèrent toutes leurs possessions en Sicile, y acquirent en outre Sé!inonte et une partie du territoire d'Agrigente , et exigèrent mille talents (*) pour les frais de la guerre.

sénatus-consulte qui interdit aux Carthaginois d'apprendre et de parler les langues étrangè- RES. — Ce fut à peu près vers ce tempslà , dit-on , qu'un citoyen de Carthage ayant écrit en grec à Denys pour lui donner avis du départ de l'armée car-

pour les mettre hors d état d'avoir aucun commerce avec les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix.

L'existence de ce décret , dont Justin seul fait mention, me semble peu probable. Du moins, s'il a jamais existé, il dut bientôt tomber en désuétude.

Les relations de guerre et de commerce que Carthage avait avec la Sicile et les provinces voisines rendaient son exécution presque impossible. Nous savons d'ailleurs qu'Amilcar Barca et.

le fameux Annibal haranguaient leurs auxiliaires dans leur propre langue; que ce dernier, suivant Cornélius Népos et Plutarque, cultiva la littérature grecque, et composa dans cette langue les mémoires de ses campagnes et l'inscription du temple de Junon Lacinia qui a été vue et mentionnée par Polybe.

Peste a Carthage ; nouvelle révolte des Africains et des Sardes;

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