‹ Afrique esquisse générale de l'Afrique et Afrique ancienneChapitre 151 sur 246 · PORT MILITAIRE OU COTHÔN · texte numérisé non relu

PORT MILITAIRE OU COTHÔN

Le port militaire, connu sous le nom de Cothôn (**), n'avait pas d'autre entrée que celle du port marchand : il communiquait avec lui par un canal voûté, semblable à celui qui unissait l'un à l'autre les deux ports d'Alexandrie. Le Cothôn était moins étendu que le port marchand : il n'avait que quatre cents mètres de longueur sur trois cents de largeur, et une île de cent cinquante mètres de diamètre en rétrécissait encore la surface. Voici, au reste, la description qu'en a donnée Appien : « Au milieu du port intérieur « s'élève une île ; l'île et le port sont « bordés de vastes quais, sur lesquels « sont bâties des loges ou cales qui « contiennent deux cent vingt vaisseaux « et des magasins de bois et d'agrès.

« En avant de chaque loge s'élèvent « deux colonnes ioniques; ainsi le port « et l'île présentent l'apparence de deux « portiques. C'est dans cette île qu'é- « tait placé le palais de l'amiral, qui, « de ce point, pouvait tout voir dans « l'arsenal. C'est de là qu'il faisait donci ner le signal par la. trompette , ou « ses ordres par la voix du héraut. En

(*) ao mètres G décimètres. Le pied romain valait o",2g45.

(**) Servi os , qui donne l'étymologie de ce mot , dit qu'il signifie un port creusé de main d'homme.

« effet, cette fie était située près de « l'entrée qui communiquait avec le « port extérieur, et assez élevée pour a que l'amiral pût voir tout ce qui ar- • rivait par la mer, sans que les navi- « gateurs vissent ce qui était dans le « Cothôn. Les marchands , même en « entrant dans leur port, ne pouvaient «apercevoir l'intérieur de l'arsenal, a car il était entouré d'un double mur, « et il y avait des portes qui introdui- « saient les commerçants du premier « port dans la ville, sans passer par « le Cothôn.» Le même historien nous apprend que le second port n'était pas comme le premier, de forme elliptique , mais qu'il avait une partie circulaire du côté de la ville et une partie rectangulaire du côté de la mer. C'est par ce dernier côté que les Carthaginois ouvrirent une nouvelle entrée, lorsque Scipion eut fermé celle du port marchand. Ils choisirent cet endroit, dit Appien , parce que la profondeur de l'eau et la violence des vagues qui s'y brisent n'auraient pas permis aux Romains d'y construire une seconde digue. Cette nouvelle entrée subsista après la destruction de Carthage , et lorsque cette ville se releva de ses ruines et devint une colonie romaine , elle n'eut plus d'autre port que le Cothôn, qui reçut plus tard le nom de Mandracium.

Forum. — La place où se tenaient les assemblées du peuple était située près de Cothôn : elle étaitde forme rectangulaire et entourée de maisons très-hautes. C'est Diodorequi nous a fourni ce détail, en racontant la conjuration de Bomilcar. Sur l'une des faces du Forum s'élevait le temple d'Apollon.

Curie. — Le lieu ordinaire des assemblées du sénat était voisin du Forum; et peut-être était-ce une des salles du temple d'Apollon. Dans les circonstances importantes, le sénat se réunissait à Byrsa, dans le temple d'Esculape.

Principales rues de Carthage; noms de quatre de ces rues. — le- Forum communiquait à la citadelle par trois rues de quatre ou cinq cents mètres de longueur. Ces rues étaient

CARTHAGE

bordées de maisons à six étages ; elles étaient assez étroites pour que, lors de la prise de ce quartier, les soldats romains pussent communiquer d'un côté à l'autre , en plaçant des planches et des solives sur les terrasses des maisons.

Lorsque Scipion fut maître de ces trois rues, il y fit mettre le feu ; puis, afin de se ménager une esplanade pour attaquer la citadelle , il entreprit de faire enlever tous les débris qui couvraient le terrain. L'armée romaine , composée de cent vinçt mille hommes , y travailla jour et nuit; et le septième jour, lorsque les Carthaginois retranchés dans Byrsa demandèrent à capituler, elle n'avait encore enlevé qu une partie des décombres. Ce fait , rapporté par Appien, suffit pour donner une idée du nombre et de la grandeur des édifices qui se trouvaient dans ce quartier. Les rues de Carthage étaient dallées. Servius, dans son commentaire, à propos de ce vers de Y Enéide y

« 3liralur portas, strepitumque et ttrata viarum, »

prétend que les Carthaginois furent les premiers qui imaginèrent de paver les rues.

On connaît les noms et la direction de quatre rues ; mais comme elles appartiennent à Carthage colonie romaine, et que rien ne prouve qu'elles aient existé avant la destruction de l'ancienne Carthage, nous nous contenterons de les nommer. Ce sont les rues iïEsmuii ou Sains (via salutaria)-, û'dstarté ou Cœlestis (via cœlesiis)\ des M appâtes ( via mappaliensis ) ; et enfin , la voie des tombeaux.

Position de la citadelle, ou Byrsa. — La citadelle, connue sous lé nom de Byrsa , était située au nord du Forum et des ports, sur une colline de deux cents pieds de hauteur.

Elle avait vingt-deux stades de tour (*) , suivant Servius, et seulement deux milles romains (**) , s'il faut s'en rap-

torter au témoignage de Paul Orose.

ta double mur la séparait de la ville

(*) 3$6o mètres.

(**) a$45 mètres.

basse et de Mégara ; son enceinte , du côté de l'ouest, se confondait avec Penceinte générale de la ville. Le point le plus élevé de la colline était occupé par le temple d'Esmun-Esculape, le plus célèbre et le plus riche de Carthage. A côté se trouvait le palais dont la tradition attribuait la construction à Didon, et d'où, suivant Servius, on découvrait la mer et toute là ville.

C'est dans l'enceinte de la citadelle qu'étaient situés le temple d'Astarté et celui de Baal-Moloch , où l'on offrait des sacrifices humains.

Mégara. — La nouvelle ville, ou Mégara (*), s'étendait au nord delà citadelle, jusqu'à la mer et aux premières pentes du cap Qamart. Ce quartier, le plus étendu de Carthage , était cependant le moins populeux. Il était rempli de jardins plantes d'arbres fruitiers, et séparés par des clôtures en pierres sèches et par des haies vives.

Un grand nombre de canaux profonds le coupaient dans tous les sens. Ils n'avaient sans doute été creusés que pour servir à l'irrigation des jardins et à la défense de la ville; car les eaux qui coulent sur le territoire de Carthage et dans toute cette partie du littoral de l'Afrique sont généralement saumâtresetne peuvent servir aux usages alimentaires. Le faubourg de Mégara était protégé, du côté de l'isthme, par l'enceinte générale de la ville , qui , comme nous le dirons, se prolongeait jusqu'à la mer. Il était entouré d'une simple muraille du côté de la mer et du cap Qamart; un mur particulier le séparait de Byrsa et de l'ancienne ville.

nécropoles de Carthage. — Le nord et l'est du faubourg de Mégara étaient consacrés à la sépulture des morts. On trouve encore, en cet endroit, de nombreux vestiges de tombeaux. Les Carthaginois ne brillaient point leurs morts; ils les enterraient, suivant l'usage de tous tes peuples de race sémitique.

(*) C« nom , suivant Isidore de Séville, vient du mot punique Magar , qui signifie nouvelle ville.

L'UNIVERS

Cibconfbbence; population de

Carthage. — Les murs de Carthage, suivant Strabon, présentaient un développement de trois cent soixante stades (*) dans toute leur étendue , et de soixante stades (**) dans la partie qui traverse l'isthme, du côté du continent. Les auteurs anciens sont loin d'être d'accord avec Strabon. Appien ne donne à l'isthme que vingt -cina; stades (***) de largeur , et Tite-Live , a la ville entière, seulement vingt -cinq milles romains (****) de circonférence.

Elle n'en avait que vingt (*•***) suivant Paul Orose. On a cherché à expliquer ces contradictions en supposant que Strabon avait mesuré le développement des murailles , en ayant égard à toutes leurs sinuosités. Quoi qu'il en soit , en supposant même que telle ait été Tidée de Strabon , la mesure qu'il nous donne de la circonférence de Carthage est évidemment exagérée, et l'état des lieux démontre qu'il faut s'en tenir à celles que nous trouvons dans Tite-Live et Appien. Strabon n'exagère pas moins la population de Carthage.

Elle était, suivant lui, de sept cent mille âmes au commencement de la troisième guerre punique. Cependant Appien nous apprend qu'après la prise de Mégara et du Cothôn , par Scipion fimilien , tous les habitants se retirèrent à Byrsa , et que , lors de la capitulation de la citadelle , il n'en sortit que cinquante mille individus, hommes et femmes. Ce nombre toutefois nous parait beaucoup trop faible, et il ne faut peut-être pas prendre à la lettre l'assertion d'Appien, Quand il nous dit que tous les habitants s'étaient réfuiés dans la citadelle. Un autre passage e cet auteur a fourni à M. Dureau de la Malle un moyen de calculer plus exactement la population de Carthage.

Lorsque Scipion , par ses lignes de circonvallation , eut intercepte toutes les communications des assiégés avec le

(*) 64800 mètres.

(**) 10800 mètres.

(***) 45oo mètres.

(*•••) 368 ci mètres.

(**•**) 29450 mètres.

continent , la famine commença à se faire sentir parmi eux, et Asdrubal ne distribua plus de vivres qu'aux seuls combattants, qui étaient au nombre de trente mille. En évaluant à vingt mille le nombre de ceux qui avaient péri depuis le commencement de la guerre, et en supposant que les hommes en état de porter les armes formassent le cinquième de la population, on voit que celle de Cartrnge devait s'élever environ à deux cent cinquante mille âmes.

On peut supposer encore, avec beaucoup de vraisemblance, que, dès le commencement de la guerre , et lorsque la ville se vit menacée d'un siège, un grand nombre d'habitants la quittèrent pour aller chercher de nouvelles demeures.

Triple défense. — Carthage, maitresse de la Méditerranée par ses flottes, protégée d'ailleurs du coté de la mer par la violence des vagues qui se brisent avec fureur contre les rochers, et rendent impossible toute tentative d'abordage, n'avait à craindre une attaque sérieuse que du côté de la terre. C'est aussi de ce côté qu'elle avait élevé ses meilleures fortifications. De l'extrémité septentrionale du lac de Tunis jusqu'au bord de la Sebka{*), s'étendait une triple défense. On voyait d'abord un fossé bordé d'une paiissade, puis un premier mur en pierres, d'une élévation médiocre, et enfin un mur d'une hauteur considérable, protégé par un grand nombre de tours. Tous ces ouvrages suivaient les sinuosités des collines sur lesquelles la ville était assise , et faisaient de nombreux angles rentrants. Appien nous a laissé une description des hautes murailles oui formaient la partie principale de 1 enceinte de Carthage. Voici cette description : « A partir du midi , vers «le continent, du côté de l'isthme, « où était placée Byrsa , régnait une

(*) La Sebka formait autrefois un golfe qui s'étendait jusqu'aux dernières pente» du cap Qamart. Comblée peu à peu par les alluvions de la Medjerdah , elle ne présente plus aujourd'hui qu'y ne suite de laguuei d'eau salée.

CARTHAGE

« triple défense. La hauteur des murs n était de trente coudées (*) , sans les • créneaux et les tours, qui étaient dis- « tantes entre elles de deux plèthres(**), « et avaient chacune quatre étages, et « trente pieds (***) , depuis le sol jus- « qu'au fond du fossé. Les murs avaient «aussi deux étages; et, comme ils « étaient creux et couverts, le rez-de- « chaussée servait d'écurie pour trois « cents éléphants, et de magasin pour « tout ce qui était destiné à leur notir- « riture. Le premier étage contenait « quatre mille chevaux , avec le four- « rage et l'orge suffisants pour les «nourrir; et, de plus, des casernes « pour vingt-quatre mille soldats. Telles « étaient les ressources pour la guerre, « que les murs seuls contenaient dans « leur intérieur. » Toutes ces constructions , suivant Paul Orose, étaient formées de pierres de taille. Les ruines n'ont pas tellement disparu, qu'on ne puisse encore suivre la trace des murs dans la plus grande partie de leur étendue.

Quais. — Le rivage de la mer, près du Cothôn, était bordé de larges quais où les marchands déposaient leurs denrées. Ces quais étaient en dehors de l'enceinte de la ville. Les Carthaginois, pendant le siège, y construisirent un ouvrage avancé , à égale distance du rempart et de la mer, afin que, si l'ennemi venait à s'emparer de ce quai, il ne pût lui servir d'esplanade ou de place d'armes pour attaquer la • ville. Cette précaution fut inutile; on sait , en effet , que c'est précisément de ce côté que Scipion dirigea sa dernière attaque, dont le résultat fut la prise du Cothôn et de toute la ville basse.

Les autres parties de la presqu'île n'étaient point garnies de quais. Elles étaient inabordables à cause des écueils et des bas-fonds qui en défendaient l'approche.

(*) 1 3 mètres 5 décimètres, la coudée valant oro,45.

(**) 6o mètres. Leplèthre valait ioo pieds grecs.

(*•*) 9 mètres. Le pied grec valait om,3o. 10# Livraison. (Cabthagb.)

Poètes. — - Parmi les portes de Cartilage, nous en connaissons cinq, dont la position nous est indiquée par des textes formels ; ce sont celle de Mégara, dont s'empara Scipion, lors de fa prise de ce faubourg; celle qui est désignée par Appien sous le nom de porte d'Utique; celle de Theveste , qu'une inscription nous fait connaître; celle de Furnos, dont parle Victor de Vite ; et enfin celle qui conduisait à Thapsus, et par laquelle Annibal s'enfuit, lorsque des envoyés romains vinrent à Carthage pour "demander qu'il leur fdt livré. Cette dernière porte devait se trouver près de la Taenia et de la partie faible des murs.

Places publiques. — Nous avons parlé du Forum et de son emplacement entre les ^orts et la citadelle.

Dans le récit de l'attaque dirigée par le consul Censorinus contre la partie faible des murailles, Appien nous apprend que , près de là , au point de jonction de la Taenia et de la presqu'île, se trouvait une seconde place. Elle était, comme le Forum, environnée de hautes maisons. Victor de Vite nous fait connaître une troisième place, à laquelle il donne le nom de place neuve, Platea nova; celle-ci était ornée de gradins, et située au centre de la ville.

Temple d'Astabté. — Nous avons dit que le temple d'Astarté était compris dans l'enceinte de la citadelle. Cet édifice était situé sur une colline , au nord de celle où s'élevait le temple d'Esmun-Esculape. Un immense hièron lui servait d'avenue. Cette cour, qui n'avait pas moins de deux milles romains (*) de longueur, était revêtue de larges dalles en pierre , ornée de mosaïques, de belles colonnes, et environnée de tous les temples des divinités inférieures. Parmi ces temples secondaires, on distinguait celui d'Élisa ou Didon. Le temple d'Astarté, relevé par les Romains avec une grande magnificence, reçut sous les premiers empereurs de nombreuses et riches offrandes. Son principal ornement était

(•) 294'» mètres,

LUMVERS.

un voile ou péplos d'une grande beauté.

Temple db Baal-Moloch ou Saturne. — Ce temple était situé entre ceux d'Astarté et d'Esmun -Esculape , et donnait son nom à un quartier de la Tille {vicus senis). Saint Augustin nous apprend que le dieu Baal-Moloch inspirait aux Carthaginois une terreur religieuse sî profonde , qu'osant à peine prononcer son nom , ils se contentaient de le désigner par l'épithète d'ancien (senex). «La statue de ce a dieu , suivant Diodore , était d'airain ; « elle avait les bras pendants ; ses « mains, dont la paume était en dessus, « étaient inclinées vers la terre, afin « que les enfants qu'on y plaçait « tombassent immédiatement dans un « gouffre plein de feu. »

Le temple de Baal-Moloch contenait les archives de la république. Le roi Hannon y avait déposé la relation de son voyage.

Temple d'Apollon ; statue colossale de ce dieu. — Nous avons déjà dit que sur l'une des faces du Forum s'élevait le temple d'Apollon.

Cet édifice, qui, selon M. Dureau de la Malle , échappa à la ruine de Carthage, et, plus tard, fut consacré au culte chrétien , sous le nom de Basilica perpétua restituta, était orné, lors de la prise de la ville par Scipion Émiiien , d'une statue colossale revêtue de lames d'or. Le lendemain de la prise du Cothôn , des soldats pénétrèrent dans le temple, s'emparèrent de ces lames d'or, et se les partagèrent. La statue fot emportée à Rome, où elle fut placée près du grand cirque, à côté de la statue en bronze de Titus Quinctius Flamininus. Elle portait le nom de grand Apollon de Carthaye, et subsistait encore au temps de Plutarque.

Temples de Melcaeth- Héraclès, DE CÉBÈS ET DE PROSERPIPïE.

— Comme nous l'avons dit plus haut, les Carthaginois transportèrent dans leurs colonies le culte de Melcarth, qui était le génie tutélaire de toutes les villes d origine phénicienne. Nous nous croyons fondé? à penser qu'il y

avait à Carthage un temple élevé en l'honneur de Melcarth, quoique les auteurs anciens n'aient jamais mentionné cet édifice.

Les Carthaginois empruntèrent aux Grecs le culte de Céres et de Proserpine. Diodore de Sicile , qui parle longuement des statues et des prêtres de ces deux déesses , ne nous donne aucun renseignement sur l'emplacement des temples qui furent consacrés à ces divinités étrangères.

Il nous est impossible aussi de déterminer l'endroit où se trouvaient les deux temples que, suivant le même historien , les Carthaginois s'obligèrent à élever la première année de la quatre* vingt-cinquième olympiade, pour y dé* poser le traité qu'ils avaient conclu avec Gélon.

Citernes publiques; gymnase; théâtre. — Outre les citernes particulières, dont chaque maison devait être pourvue, dans Un pays où les puits ne fournissent que de reau saumatre, Carthage possédait encore plusieurs citernes publiques, dont les ruines, grâce à leur situation souterraine et à fa solidité des constructions, sont à peu près tout ce qui a survécu de la ville phénicienne. La plus considérable de ces citernes était située au nord-ouest de Byrsa , à l'extrémité et dans l'enceinte même de la citadelle.

Le village moderne de Maiqa est construit sur ses ruines. « On y voit encore, dit le voyageur Shaw, un ensemble de vingt réservoirs continus, dont chacun avait cent pieds de long sur trente de large. » Le P. Caroni, qui a fait à Tunis un long séjour, donne à ces réservoirs les mêmes dimensions.

Au treizième siècle, ce monument était encore presque intact; voici la description qu'en a faite Édrisi, géographe arabe de cette époque , qui était né en Afrique, et dont on s'accorde à reconnaître la véracité et l'exactitude.

« Parmi les curiosités de Carthage, «dit -il, sont les citernes, dont le « nombre s'élève à vingt-quatre , sur « une seule ligne. La longueur decha- « cune d'elles est de cent trente pas» « et la largeur de vingt-six. Elles sont

CARTHAGE

« surmontées de coupoles ; et , dans les « intervalles qui les séparent 1rs unes «des autres, sont des ouvertures et « des conduits pratiqués pour le pas- «sage des eaux. Le tout est dis- « posé gépmétriquement avec beaucoup « d'art. » Lorsque l'empereur Adrien voulut conduire dans l'intérieur de Carthage les eaux de la source deSchoukar, pour mettre cette ville à l'abri des longues sécheresses , la citerne de Malqa changea de destination; elle devint le réservoir du grand aqueduc dont nous allons parler. Sa position au centre de la ville la rendait propre à cet usage.

Les autres grandes citernes publiques étaient situées près de la mer, à 1 est de Byrsa. Leurs ruines sont parfaitement conservées. Elles ont, suivant le père Caroni, plus de cent quarante pieds de longueur, sur cinquante de largeur et trente de hauteur. Les murs ont cinq pieds d'épaisseur et sont flanquas de six tours, aux angles et au milieu. Nous empruntons à un écrivain du onzième siècle, Abou-Obaïd-Bekri , un passage, où Ton trouve, avec la description de ces citernes, celle de deux autres édifices qui méritent aussi de fixer l'attention ; nous voulons parler du gymnase et du théâtre. « On voit «à Carthage, dit l'auteur arabe, un « palais appelé Moallakah, qui se dis- « tin§ue par une étendue et une élé- <* vation prodigieuses. Il est composé « de galeries voûtées qui forment plu- « sieurs étages, et il domine la mer.

« Du coté de l'occident s'élève un autre « monument appelé le Théâtre. II est « percé d'un grand nombre de portes «et de fenêtres, et s'élève également « par étages ; sur chacune des portes « s'élèvent des figures d'animaux et « des représentations de toute espèce « de professions. L'édifice appelé Hou- • mas ( lisez Djoumnas ) se compose « également de plusieurs étages ; il est « orné de piliers de marbre de forme « carrée, dont la grosseur et la hau- « teur présentent des dimensions pro- « digieuses. Sur le chapiteau d'une de « ces colonnes on voit douze hommes » assis autour d'une table. Près de là

« commencent de vastes réservoirs ap- « pelés citernes des diables , encore « remplis d'une eau fort ancienne, qui « existe là depuis une époque incdh- « nue. » M. Dureau de la Malle pense oue les citernes des diables et l'édifice appelé Moallakah par Bekri sont le même monument, et qu'ils ne diffèrent pas de celui dont les ruines ont été mesurées par le père Caroni.

Les deux grandes citernes dont nous venons de parler sont évidemment de construction punique ; tout le prouve : la nature des matériaux qui y sont employés, les détails de leur architecture, et l'usage généralement répandu chez les peuples de race sémitique , de n'employer que l'eau des pluies aux usages alimentaires. En effet, il existait de grandes citernes à Utique, qui était, comme Carthage, une colonie phénicienne. Tyr et Jérusalem qui, par leur position au pied des montagnes, pouvaient se procurer avec tant de facilité des eaux de source , n'employèrent cependant pour leurs usages que des eaux de pluie. Au moins pouvonsnous dire qu'il en fut ainsi jusqu'à l'époque où pénétrèrent en Syrie les mœurs grecques et romaines.

Virgile attribue à Didon la construction du théâtre de Carthage. Toutefois, nous ne pensons pas que la fondation de cet édifice remonte à une époque aussi ancienne (*). Tout nous

()orte à croire que le théâtre, comme e gymnase, n'appartinrent pas à la ville punique, mais bien à la colonie romaine. Suivant la conjecture de M. Dureau de la Malle, Carthage, reconstruite et embellie par Auguste, devait ces deux édifices à la munificence de cet empereur.

Amphithéâtre. — Nous ne pouvons nous dispenser de faire ici men-

(•) Nous citons ici les vers* de Virgile. Ces vers ne prouvent pas assurément l'origine phénicienne du théâtre , mais ils donnent du moins une haute idée de la grandeur de ce monument

Hic ait» Thentrt Pundamenta IncMtt alii , irainantsquc coluinna* Rupibua «xoidunt, Mania daaora alla futnria.

Anrid. I, 43»,

L'UNIVERS

tion de cet édifice, qui, selon toute apparence, appartient, comme les deux précédents , a l'époque romaine , mais dont les ruines sont au nombre des plus importantes de Cartilage. Voici la description qu'en a donnée le géographe arabe dont nous avons déjà invo-

3ué le témoignage u propos des citernes e Malqa : « Cet édifice est de forme « circulaire et se compose d'environ « cinquante arcades subsistantes. Cha- •« cune d'elles embrasse un espace d'en- « viron vingt-trois pieds, ce qui fait « onze cent cinquante pieds pour la « circonférence totale. Au-dessus de «ces arcades, s'élèvent cinq autres « rangs d'arcades de même forme et de '* même dimension. Au sommet de « chaque arcade est un cintre où se «- voient diverse* figures et représen- « tations curieuses d'hommes, d'ani- « maux et de navires sculptés avec un «art infini. En général, on peut dire

* que les autres et les plus beaux édi- « lices en ce genre ne sont rien en « comparaison de celui-ci. » Tel était encore, au treizième siècle de notre ère, l'état de conservation de l'amphithéâtre de Carthagc. « Il ne se recon- « naît maintenant, dit M. Falbe, que « par l'excavation intérieure, qui a en- « viron deux cent quarante pieds dans « la plus grande longueur de l'el- « lipse. La profondeur, qui n'est pas « moindre de quinze pieds, au-dessous « du chemin , montre jusqu'à quel point « sont accumulées les ruines de Car-

• thage. »

Cirque. — M. Falbe a reconni au sud-ouest de la colline de Byrsa , à peu de distance de la triple défense, les ruines d'un cirque, avec sa spina et ses carceres. Nous savons, en effet,

f>ar s%int A uçustin , que , de son temps , es Carthaginois étaient passionnés pour les jeux du cirque. En outre, nous lisons dans Procope, que sous le règne de Justinien , il y eut une révolte de soldats dans le cirque de Cartilage.

Thermes. — Nous savons par Valère Maxime qu'il existait à Carthage des bains réservés aux sénateurs, et où les hommes du fwuple n'étaient point admis. C'est là l'unique rensei-

gnement que nous possédions sur les bains de la ville punique. En ce qui concerne Carthage romaine, les documents abondent. Sous les empereurs, il y eut dans cette ville un grand nombre de thermes. Nous citerons, parmi les principaux établissements de ce genre, les thermes de Maximien {Maximianse) , ceux de Gargïlius (Gargilianœ) , où se tint , en 41 1 , le synode qui condamna le schisme des donatistes; enfin ceux de Théodora (Theodorianœ), que les habitants de Carthage durent à la munificence de Justinien.

Aqueduc d'Adrien. — En parlant des citernes publiques, nous avons dit que celle de Malqa devint, sous la domination romaine, le réservoir ou le château d'eau d'un immense aqueduc.

Ce monument, bien que d'une époque postérieure à la prise de Cartilage, doit cependant obtenir ici une courte mention , parce que d'abord il explique la conservation d un importantouvrage punique, qui ne fit que changer de destination, et aussi parce que ses ruines sont les plus belles et les plus imposantes que l'on voie à Carthage.

On en jugera par cette description qui est empruntée à l'ouvrage de Shaw : « On voit jusqu'à ZowAVann « et Zung-Gar, à cinquante milles pour « le moins dans les terres, des vesti- « ges du grand aqueduc qui fournissait « l'eau à Carthage. Cet ouvrage avait « coûté beaucoup de peine et d'argent, « et la partie qui allait le long de la « péninsule était fort belle et revêtue « de pierres de taille. On voit encore à « Ariana, petit village à deux lieues « au nord de Tunis, plusieurs arches « qui sont entières, et que j'ai trou- « vées , en les mesurant, avoir soixante « et dix pieds de haut. Les pilastres « qui les soutenaient avaient seize pieds « en carré. Au-dessus de ces arcades, « est le canal par lequel les eaux pas- « saient. Il est voûté par-dessus et re- « vétu d'un bon ciment. Une personne « détaille médiocre pourrait y marcher « sans se courber. L'eau y montait, à «ce qu'il parait, par les marques «qu'elle a laissées, à près de trois « pieds. Il y avait des temples à Zow-

CARTHAGE

« Wann et à Zung-Gar, au-dessus des « sources qui fournissaient d'eau l'a- « queduc. »

Prisons; palais proconsulaire.

— Lorsque Carthage romaine fut devenue la capitale de la province d'Afrique, les proconsuls établirent leur demeure sur la colline de Byrsa. Les rois vandales, maîtres de Carthage, choisirent pour habitation le palais proconsulaire. L'historien Procope nous apprend que les prisons étaient situées au-dessous de ce palais, et que, de leurs soupiraux, on pouvait apercevoir la mer et les vaisseaux qui s'avançaient vers le port. M. Falbe a reconnu t sur la colline où était située Byrsa, à une hauteur de cent quatre-vingt-huit pieds au-dessus de la mer, des voûtes de vingt à trente pieds de largeur, dont la construction lui a paru plus ancienne que celle des édifices dont les débris se voient encore au-dessus. Ces voûtes sont, à n'en pas douter, de construction punique. A l'époque de la domination romaine, elles devinrent les prisons que l'on remarquait au-dessous du palais proconsulaire.

Nous avons essayé de donner ici, d'après les auteurs anciens et modernes, la description de l'ancienne Carthage. Cette description demandait peut-être de plus longsdéveloppements.

Toutefois, nous croyons avoir présenté, dans le court résumé qui précède, les principaux renseignements qui ont été rassemblés jusqu'à ce jour sur la topographie et les édifices de cette ville célèbre.

conclusion, carthage sous la domination romaine.

Caïus Gracchus conduit une

COLONIE BOMAINE SUR l'eMPLACE-

ment de Carthage punique. — Au moment où l'armée de Scipion quitta l'Afrique, Carthage n'offrait plus aux regards qu'un amas de ruines. Toutefois , le temps manqua aux Romains pour tout détruire, et, comme l'a démontré de nos jours un savant criti-

3ue, il restait encore, au milieu des écombres. quelques édifices intacts ou

à moitié ruinés, qui pouvaient donner asile aux derniers et faibles débris du peuple carthaginois. Les commissaires envoyés par le sénat romain pour assister à la destruction de Carthage avaient expressément indiqué les quartiers de Byrsa et de Mégara, dans la défense qu'ils avaient taite d'habiter dorénavant l'emplacement de la ville vaincue. On peut induire de cette mention toute spéciale, que Rome, dans les premières années qui suivirent la victoire de Scipion, tolérait au moins, si elle n'autorisait pas , les nouveaux établissements fondés en dehors des quartiers de Byrsa et de Mégara. Il paraît même quê le Cothôn , ancien port militaire des Carthaginois , fut transformé par les Romains eux-mêmes en port marchand (*). On comprend aisément que les vainqueurs n'aient point voulu perdre tous les avantages que l'admirable position de ce port pouvait procurer, par le commerce, à la province qu'ils venaient de conquérir.

Les historiens racontent que les Romains prononcèrent, au nom des dieux, de terribles imprécations contre ceux qui essayeraient de relever et d'habiter Carthage. Mais on ne saurait établir, à l'aide de ce fait, que la ville resta pendant quelques années entièrement déserte; car, il est trop évident que les Carthaginois, qui avaient échappé à la mort ou à l'esclavage,, ne devaient avoir aucune crainte de violer les prescriptions d'une religion étrangère et de braver les menaces des dieux romains qui n'étaient point leurs dieux. D'ailleurs, les Romains euxmêmes ne se montrèrent point scrupuleux, et , comme le remarque Appien , Caïus Gracchus, sans tenir compte des imprécations prononcées par les vainqueurs sur les débris encore fumants de la ville prise et saccagée, vint établir une colonie à l'endroit même où s'élevait, vingt années auparavant, la cité punique. Voici comment Plutarque raconte cet événement :

« Rubrius, un des tribuns du peuple,

(*) Voye* M. Dureau de la Mail© , Recherches sur la topographie de Carthage.

L'UNIVEKS.

ayant proposé par une loi le rétablissement de Carthage ruinée par Scipion , et cette commission étant échue

Car le sort à Caïus Gracchus, il s'emarqua pour conduire cette nouvelle colonie en Afrique.... Caïus était occupé du rétablissement de Carthage qu'il avait nommée Junonia, lorsque lés dieux lui envoyèrent plusieurs signes funestes pour le détourner de cette entreprise. La pique de la première enseigne fut brisée par l'effort d'un vent impétueux, et par la résistance même que fit celui qui la portait pour la retenir. Cet ouragan dispersa les entrailles des victimes qu'on avait déjà posées sur l'autel, et les transporta hors des palissades qui formaient l'enceinte de la nouvelle ville. Des loups vinrent arracher ces palissades et les emportèrent fort loin. Malgré ces présages , Caïus eut ordonné et régie en soixante-dix jours tout ce qui concernait l'établissement de cette colonie ; après quoi il s'embarqua pour revenir à Rome (*). »

Histoire de Carthage bomainb depuis l'établissement des colons amenés en afrique par c aï us Gracchus, jusqu'à Tibère. — Marius proscrit par Sylla , se sauva en Afrique et descendit à Carthage. A peine avait-il pris terre , qu'un licteur vint à sa rencontre, et lui dit : « Le

(*) Les patriciens n'avaient qu'un moyen d'accréditer ce récit fabuleux auprès de la multitude , c'était de montrer que les sinistres présages qui avaient accompagné Téta* blissewent de la nouvelle colonie étaient un effet de la colère des dieux contre celui qui s'était fait un jeu des imprécations prononcées sur les ruines de Carthage. Ne pourrait-ou point dire que le passage de Plutarque prouve d'une manière indirecte que Caïus Gracchus établit ses colons sur l'emplacement même de la ville détruite ? Mais, nous ne sommes point réduits, comme l'a démontré M- Durcau de la Malle , dans une savante discussion , à ce genre de preuves. Pline et Paul Orose nous apprennent d'une manière positive que Carthage romaine était placée là où s'élevait jadis Carthage puni-

Sue. Nous pourrions citer encore VÉpitome u hvre 60 de Tite-Live,

réteur Sextilius te défend, ô Marius, 'entrer en Afrique. Si tu n'obéis point, à ses ordres , il mettra à exécution » contre toi, le décret du sénat qui te condamne comme ennemi du peuple romain. — Dis au préteur, répond I illustre proscrit ? que tu as vu Marius assis sur les ruines de Cartilage. »

Ce récit prouve évidemment gue le préteur Sextilius avait sa résidence dans la colonie romaine, puisque, au moment même où Marius descendait en Afrique, il fut informé de son arrivée et lui envoya un licteur. Marius s'était probablement réfugié dans une des parties de la ville punique qui n'avaient point été relevées. Depuis l'arrivée de Caïus Gracchus , la colonie n'avait pas encore pris des accroissements assez considérables pour couvrir tout l'emplacement de l'ancienne Carthage.

A son retour d'Égypte, César poursuivit dans l'Afrique carthaginoise les partisans de Pompée. Suivant une ancienne tradition, il campait non loin de Carthage, lorsqu'une nuit, pendant un sommeil agité, il vit en songe une grande armée qui l'appelait en gémissant et en pleurant. Le lendemain , à son réveil , César écrivit sur ses tablettes le nom de Carthage. Lorsqu'il revint à Rome, les citoyens pauvres lui demandèrent des terres : ce fut alors qu'il envoya des colons à Corinthe et à Carthage. Dion Cassius , en parlant de César, s'écrie avec une sorte d'enthousiasme : « Relever deux villes illustres, sans tenir compte de leur ancienne inimitié contre Rome, et cela seulement en souvenir de leur puissance et de leur splendeur passées ; c'est une gloire qui n'appartient qu'à César. » Dion ajoute : « Ce fut ainsi que ces deux cités célèbres, qui jadis avaient été détruites à la même époque, commencèrent à reprendre simultanément une nouvelle vie et redevinrent une seconde fois tres-florissantes. » On pourrait croire, d'après ces paroles d'un grave historien , que César fut le véritable fondateur de Cartilage romaine. Il n'en est rien toutefois César n'envoya en Afrique que

trois mille colons. Un passage de Solin nous explique les apparentes contradictions qui existent pour cette époque entre plusieurs historiens. Suivant cet auteur, la colonie de Caïus Gracchus eut des commencements faibles et sans gloire. Elle n'avait point encore pris de grands développements lorsque , •sous le consulat de Dolabella et de M arc -Antoine , elle brilla d'un vif éclat, et fut vraiment en Afrique une seconde Carthage.

Dion Cassius nous apprend qu'Auguste envoya de nouveaux cotons en Afrique , parce que Lépidus, non content de priver Carthage de ses privilèges de colonie romaine , lui avait encore enlevé une partie de ses habitants. Quelle était la cause des sévérités de Lépidus ? On l'ignore. L'ancien triumvir avait vraisemblablement enrôlé les colons romains dans ses légions , et lorsqu'il avait privé de ses privilèges une ville fondée par Caïus Gracchus et restaurée par Jules César, il avait cru peut-être, lui qui était un des chefs de l'aristocratie , porter un coup à la démocratie, qui était sur le point de triompher dans la personne des empereurs.

Histoire de Carthage romaine depuis Tibère jusqu'à l'arrivée des Vandales en Afrique. — Pomponius Mêla , qui fut le contemporain de Tibère , de Caligula et de Claude, disait en parlant de Carthage : « Cette colonie du peuple romain est déjà brillante et riche pour la seconde fois. »

En effet, Carthage prenait chaque jour de nouveaux accroissements et s'embellissait par les somptueux édifices qui s'élevaient dans son enceinte.

Elle s'enrichissait par le commerce, et, comme autrefois, les vaisseaux qui sortaient de son port allaient trafiquer dans presque toutes les parties du monde ancien. Une chose encore servait à sa prospérité et lui donnait une grande importance , c'est qu'elle était devenue le véritable grenier de l'Italie, et qu'elle pouvait en quelque sorte remplacer, pour le peuple de Rome, l'Egypte et Alexandrie. Elle vivait dans une heureuse paix sans éprouver

HAGKr m

les commotions violentes qui agitaient plusieurs provinces de l'empire, lorsqu'un événement subit vint lui enlever pour quelques instants le repos et la sécurité. Nous reproduirons ici dans son entier le récit de Tacite.

« Rome était en alarmes. L'Afrique, disait-on, était soulevée; la révolte avait pour chef Pison, proconsul et gouverneur de la province. Ces bruits étaient faux ; mais comme des vents contraires (retardaient l'arrivée de la flotte d'Afrique qui portait des blés à Rome, on croyait que Pison avait fermé le port de Carthage et voulait affamer la capitale. D'ailleurs, la province et les troupes regrettaient Vîtellius et n'aimaient nullement Vespasien. Tous deux avaient été proconsuls d'Afrique, et, chose étonnante, Vîtellius avait emporté l'estime etVespasien la haine de cette province. Mucien suscite contre Pison deux agents provocateurs, Sagitta, préfet d'un corps de cavalerie, et un centurion. Le lieutenant de la 4e légion, Valérius Festus, se joint à eux pour l'entraîner à la révolte. Pison repousse les sollicitations du lieutenant et du préfet. Le centurion de Mucien arrive : à peine entré au port de Carthage, il proclame Pison empereur; le peuple se précipite au Forum , et demande que Pison y paraisse. Celui-ci -refuse, tait punir le centurion, réprimande les Carthaginois par un edtt sévère, et se tient renfermé dans son palais , sans même exercer les fonctions publiques de sa charge. Festus, sitôt qu'il apprend l'agitation du peuple et le supplice du centurion , pense à gagner par un crime la faveur de Mucien et envoie des cavaliers pour tuer Pison. Ceux-ci font, pendant la nuit, une marche forcée, arrivent au point du jour, se précipitent, l'épée nue, dans le palais du proconsul, et l'égorgent (*). »

La sédition populaire fut bientôt apaisée à Carthage , et pendant un siècle, sous le gouvernement des Flaviens et des Antonins, cette ville ne cessa de jouir du calme heureux qui

(*) T«cit« , liv. iv des Histoire*.

L'UNIVRRS.

jusqu'alors avait tant contribué à la rendre riche et florissante (*).

Sous Commode, qui voulait que Carthage portât son nom et s'appelât Alexandria Commoda Togata, il y eut quelques mouvements en Afrique.

Nous savons que Pertinax, qui etiiit alors proconsul dans cette province, réprima plusieurs séditions. Le peu- « pie était agité par les prophéties qui émanaient, à Cartilage, du temple de Juno Cœlestis. Mais ces troubles ne furent pas de longue durée , et pendant un demi-siècle encore la ville vécut dans une paix profonde (**).

En 235 , Maximin devint le chef de l'empire. Cet ancien pâtre de la Thrace, qui était Goth d'origine, se rendit bientôt odieux par sou avarice et sa cruauté. L'Afrique carthaginoise fut la première province qui se révolta contre lui. Quelques ennemis de Maximin forcèrent le proconsul Gordien à recevoir le titre d'empereur. Ce fut à Cartilage que ce vieillard, qui était alors âgé de quatre-vingts ans, prit les marques de la dignité impériale. Il associa a son nouveau pouvoir son fils, qui portait comme lui le nom de Gordien. L'élection des nouveaux empereurs fut approuvée à Rome, en haine de Maximin. Mais Capellien, qui commandait en Numidie, rassembla des troupes et marcha contre Gordien. Les habitants de Carthage prirent les armes pour défendre celui qui avait été élu et proclamé empereur au milieu d'eux. Les Carthaginois furent vaincus. Le jeune Gordien fut tué dans la bataille, et son père, qui ne conser-

(*) Le* événement! les plus importants qui signalent, à Carthage, le commencement el le milieu du deuxième siècle de notre ère, sont la construction du grand aqueduc par Adrien et l'incendie du Forum sous le règne d'Anlonin le Pieux.

(**) Septime Sévère, s'il faut en croire Tzeizes, Ut élever un tombeau de marbre blanc au plus illustre des Carthaginois, à Annibal , qui était Africain comme lui. Si Tzelzès dit vrai, ce tombeau de marbre blanc fut vraisemblablement placé à Carthage, qui était la patrie d'Annibal.

vait plus d'espoir, mit fin à ses jours en s'étranglant avec sa ceinture. Peu de temps après, on vit à Rome un jeune enfant de la famille des Gordien revêtu de la pourpre des Césars : il était âgé de douze ans à peine. Après un règne qui fut bien court, il périt, comme son père et son aïeul, par une mort violente.

Après la révolte que nous venons de raconter, l'histoire ne nous dit pas que Carthage ait été le théâtre de quelque grand événement politique.

Nous savons seulement que l'empereur Probus, dans ses courses rapides, visita cette ville et qu'il y comprima des séditions (*). Un auteur chrétien, saint Prosper, nous apprend encore qu'en l'année 424, Carthage fut enclose de murailles : jusqu'alors elle était restée ouverte et non fortifiée.

Quel danger , en effet , menaçait la province carthaginoise et sa capitale > Pendant longtemps les intérêts de Rome et de l'Afrique avaient été si bien liés , qu'une seule légion avait suffi pour garder tout le pays depuis Tanger jusqu'à Cyrène. ï)ès l'établissement de l'empire, la province carthaginoise n'inspirait aucune crainte aux Romains; Auguste l'avait abandonnée à l'administration du sénat, et l'on sait que le prévoyant empereur avait eu soin de se réserver les provinces des frontières qui étaient sans cesse menacées et où campaient de nombreuses légions (**). Pourquoi donc , en 424 , Théodose le jeune lit-il entourer Carthage de fortes murailles? On ne le sait. C'était peut-être par un vague pressentiment des maux qui allaient fondre sur l'Afrique. Mais, certes, on était loin de prévoir que les ennemis qui devaient envahir cette province du vieil empire romain étaient des barbares venus des bords de la Baltique.

Persistance de la bace punique

(*) Sous le sixième consulat de Dioctétien et le cinquième de Maximien , on éleva des thermes à Carthage. On les appela Thermes de Maximien.

(*•) Tillemonl, Histoire des empereurs, t. I,p.8 de l'édition in-ia ; Bruxelles, 1707.

CARTHAGE

dans Cabthage romaine. — Il n'est point inutile de constater ici la persistance de la race punique au sein même de Carthage devenue colonie romaine.

La victoire de Scipion Émilien n'avait pu anéantir d'un seul coup tous les descendants des Phéniciens. D'abord , au commencement du siège que nous avons précédemment raconté, plusieurs familles avaient dû quitter Carthage pour se réfugier dans les villes voisines. Ensuite, on peut croire qu'après le siège, au moment même de la destruction de la cité punique,

filusieurs de ceux qui avaient défendu eurs foyers jusqu'à la dernière extrémité échappèrent à la mort et à l'esclavage.

« Un fait très-curieux pour l'histoire de Carthage romaine, ait M. Dureau de la Malle, se trouve égaré dans le vaste recueil d'Athénée où personne ne s'est avisé d'aller le chercher. Cet auteur rapporte un discours du péripatéticien Athénion, devant l'assemblée du peuple d'Athènes, dans lequel ce

I philosophe affirme que non-seulement es peuples italiques, mais que les Carthaginois même ont envoyé des ambassadeurs à Mithridate, pour conclure avec lui une alliance offensive dans le but de détruire la puissance de Rome. Ce document curieux prouve qu'à cette époque beaucoup de Carthaginois étaient encore mêlés à la colonie romaine, qui, formée d'Italiens , partageait la haine des vaincus contre le sénat obstiné à lui refuser le droit de cité. »

Mais il est une chose qui prouve mieux encore la persistance de la race punique au milieu de la colonie romaine, c'est la transmission non interrompue des idées religieuses venues de l'Orient. La religion des Carthaginois se releva pour ainsi dire avec leur ville. Parmi les anciens temples que les Romains consacrèrent à leurs dieux, il y en eut un qui acquit bientôt un grand renom : ce fut le temple de Juno Cœlestis. La déesse Céleste, comme on l'appelait alors, fut honorée par des cérémonies qui n'avaient rien d'a-

nalogue dans les rits italiques , mais qui se rapprochaient beaucoup des pratiques en usage dans l'Orient. L'empereur Héliogabale comprit aisément la transformation qui s'était opérée; sous le nom romain il distingua l'Astarté phénicienne, et lorsque, par un caprice bizarre, il voulut unir par mariage le dieu Baal et la Juno Cœlestis, il n'ignorait pas qu'il rapprochait ainsi • deux divinités asiatiques qui appartenaient à une seule et même religion.

Ce n'était point seulement par le genre des hommages qu'ils rendaient »

a Jvnon Céleste que plusieurs habitants de Carthage décelaient leur origine phénicienne, mais encore par 1rs sacrifices humains qu'ils faisaient à leurs anciens dieux. Dans la colonie romaine, le sang des hommes coula plus d'une fois en l'honneur de Baal et de Melearth, et nous avons dit précédemment que, sous les empereurs,* on fut oblige de faire des lois sévères pour arrêter ces terribles et sanglantes immolations.

A Carthage et dans le pays qui avoi* sinait cette ville, la langue punique ne cessa point d'être en usage, même à l'époque de la domination romaine.

Nous pourrions peut-être donner ce fait comme une preuve de la persistance de la race vaincue. Apulée nous apprend que, sous le règne d'Antonin , on parlait également à Carthage le punique et le latin; et longtemps encore après le siècle où vécurent Antonin et Apulée, on se servait, en Afrique, de la vieille langue des Phéniciens, si l'on en juge par le passage suivant que nous empruntons à l'un de nos plus savants et de nos plus illustres historiens. « Le premier ouvrage de saint Augustin contre les «donatistes fut un cantique en rimes acrostiches, suivant l'ordre de l'alphabet, pour aider la mémoire. Saint Augustin le fit d'un style très-simple, et n'y observa point la mesure des Latins , de peur d'être obligé d'y mettre quelque mot hors de l'usage vulgaire, car il composa ce cantique pour l'instruction du bas peuple; ce qui fait voir qu'encore que la langue punique

L'UNIVERS

fût encore en usage dans cette partie de l'Afrique, il y avait peu de gens qui n'entendissent le latin (*). »

Carthage chrétienne. — On ne saurait fixer d'une manière précise le temps où le christianisme pénétra pour la première fois dans l'Afrique carthaginoise. Nous savons seulement qu'à la fin du deuxième siècle de notre ère • on comptait déjà dans cette province un grand nombre de chrétiens. C'était l'époque où vivait à Carthage un des plus illustres écrivains de l'Église, Tertullien. Cet homme qui , suivant l'expression de Fleury, avait un génie dur, sévère et violent, une grande chaleur d'imagination , composait dans cette ville , pour l'instruction ou la défense de ses frères en religion, les éloquents traités qui l'ont rendu à jamais célèbre.

Les édits de persécution atteignirent bientôt en Afrique les sectateurs des idées nouvelles. L'an 200 de notre ère, sous le règne de Septime Sévère, on amena douze chrétiens à Saturnin, proconsul de la province cartilagineuse. Nous citerons ici les noms glorieux de ces douze premiers confesseurs de l'Église d'Afrique. Sept hommes : Speratus, Narzal, Cittin, Veturius, Félix, Acyilin, Letantius; cinq femmes :

Januana, Generosa, Vestina, Donata et Secunda, aimèrent mieux, par un sublime dévouement, perdre la vie que renoncer à leurs croyances. Ce fut vraisemblablement à l'occasion de ce martyre que Tertullien écrivit le plus célèbre de ses ouvrages , V Apologétique. Mais le hardi défenseur des chrétiens ne put se faire entendre, et, au moment où circulait dans toutes les mains son éloquent plaidoyer , il vit , à Carthage, le supplice de Perpétue et de Félicité (**).

Au milieu du troisième siècle, Cyprien illustra l'Église de Carthage. C'é»

(*) Voyez Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. xix.

(**) Nulle légende chrétienne n'égale en beauté le récit des longues souffrances de Perpétue et de Félicite. Voyez le» Acta martyrum ùncera.

tait un homme nourri dans les lettres et la philosophie, et qui lisait assidûment les ouvrages de Tertullien. 11 consuma sa vie à ranimer par ses écrits le zèle de ceux qui partageaient ses croyances, et à combattre les ennemis de la religion chrétienne. Il avait échappé bien des fois aux ruses des persécuteurs et à la fureur du peuple qui ne cessait de crier : Cyprien aux lions ! lorsqu'il souffrit le martyre sous l'empereur Valérien.

Après les sanglantes persécutions de Diocletien et de Galénus , la religion chrétienne triompha enfin dans toutes les parties de L'empire. Mais la lutte contre le polythéisme était à peine terminée, que l'Église fut agitée par des dissensions intestines et de grandes discordes. A Carthage, l'élection contestée de l'évéque Ceci lien devint la cause d'un schisme. Les dissidents donatistes se multiplièrent bientôt dans toutes les parties de l'Afrique. Ce fut à l'occasion de ce schisme qu'on vit à alors à Carthage de nombreux conciles, et qu'un des Pères les plus illustres de l'Église, Augustin, évéque d'Hippone, soutint dans ses écrits de longues et célèbres controverses (*). La querelle entre les orthodoxes et les donatistes n'était point encore apaisée lorsque les Vandales passèrent en Afrique.

État florissant jet splbndbui de Carthage sous la- domination romaine; ahrivéb dbs Vandales en Afrique. — Au commencement d* l'empire, Strabon disait déjà de Carthage : « Maintenant il n'existe point de ville en Libye qui soit plus peuplée; » et Poraponius Mêla, peu de temps après, la représentait comme une cité riche et florissante. Sous le règne d'A> tonin, Apulée, en faisant une pompeuse description de Carthage , nous

fiarle de sa nombreuse population , de a beauté de ses édifices • du luxe qui

(*) En ce qui concerne l'Église de Carthage et le schisme des donatistes, nous renvoyons pour de plus amples détails, à la partie de cet ouvrage qui est consacrée à XAfriqut chrétienté.

CARTHAGE

éclatait de toutes parts dans son enceinte, et de la richesse de ses habitants. Hérodien prétend qu'à l'époque de Gordien elle ne cédait qu'à Rome seule, et qu'elle disputait le second rang à Alexandrie. Solin, qui écrivit, comme l'a démontré Saumaise, avant la translation de l'empire à Constante nople, nous dit : « Carthage est maintenant après Rome la seconde ville du inonde. » Un géographe qui vécut sous l'empereur Constance vante la beauté de ses rues et de ses places , la sûreté de son port, et la magnificence du Forum décoré par le superbe portique des banquiers (*). A l'époque de Valentinien et de Gratien , Ausone ne met au-dessus d'elle que Rome et Constantinople.

Les nombreux témoignages que nous venons de citer , peuvent nous donner une haute idée de la splendeur de Carthage romaine. Cette ville , en effet, voyait circuler dans son enceinte une innombrable population. Elle était ornée de superbes édifices. Elle avait un cirque, un théâtre, un amphithéâtre, un gymnase, un prétoire, de beaux temples (**), des rues et des places bien alignées et un immense aqueduc.

Elle s'enrichissait par le commerce et l'industrie. Elle possédait des sculpteurs et des fondeurs habiles, et ses œuvres d'art étaient recherchées. Elle brillait aussi dans les sciences et dans les lettres; Apulée, sous le règne d'Antonin, se faisait gloire d'être sorti des écoles de Carthage; et ce fut dans

(*) Voyez M. Dureau de la Malle , Recherches sur la topographie de Carthage.

(**) A partir de l'établissement du christianisme dans l'empire , on vit s'élever à Carthage plus de vingt églises ou monastères.

cette ville qu'écrivirent et parlèrent Tertullien et Cyprien , et que saint Augustin enseigna la rhétorique.

Pour compléter ce tableau, il nous suffira de donner ici une description de Carthage faite par Salvien , au moment même où l'empire était envahi de tous côtés par les nations barbares. « Je prendrai, dit-il, pour exemple Carthage, la première et presque la mère de toutes les villes d'Afrique, toujours la rivale de Rome , autrefois par ses armes et son courage, depuis, par sa grandeur et par sa magnificence; Carthage , la plus cruelle ennemie de Rome, et qui est pour ainsi dire la Rome de l'Afrique. Là se trou vent des établissements pour toutes les fonctions publiques, des écoles pour les aYts libéraux , des académies pour les philosophes, enfin des gymnases de toute espèce pour l'éducation physique et intellectuelle; là se trouvent aussi les forces militaires et les chefs qui dirigent ces forces ; là s'honore de résider le proconsul qui, tous les jours, rend la justice et dirige l'administration , proconsul quant au nom seulement , mais consul quant à la puissance; là résident enfin des administrateurs de toute espèce, dont les emplofs diffèrent autant que les noms, qui surveillent, en quelque sorte, toutes les places et tous les carrefours , qui tiennent sous leurs mains presque toutes les parties de la ville et tous les membres de la population. »

Quand Salvien écrivait ces mots , dans un ouvrage célèbre, l'instant n'était pas éloigné où , franchissant le détroit de Gadès, les Vandales allaient se répandre en Afrique et faire de Carthage la capitale de leur empire.

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