CONSIDÉRATIONS SUR L'ÉTAT DE
l'afrique au moment de l'invasion des vandales. — Avant de terminer cette histoire, nous emprunterons à l'introduction des Recherches sur l'Afrique septentrionale le passage suivant, où les causes de ces derniers troubles sont si nettement exposées , et qui fait parfaitement comprendre la situation politique de ce pays au commencement d»cinquième siècle de ' l'ère chrétienne.
« Ces deux ordres de faits , l'accession 6i prompte de l'Afrique entière à l'usurpation de Gildon , sa soumission plus prompte encore à l'empire du faible Honorius, ces deux laits ont une cause générale qu'on a jusqu'ici négligé de rechercher, et qui nous semble évidente et palpable.
* Gildon était Maure et païen, mais protecteur zélé des circoncellions et des donatistes ; il était frère de Firmus, qui était mort en combattant pour la liberté du pays : il représentait donc deux intérêts généraux très-puissants, celui de l'indépendance africaine et
L'UNIVERS
celui d'une secte religieuse fort active et fort étendue : l'accession du pays fut prompte et volontaire.
« Mais la famille de Gildon était chrétienne et orthodoxe; sa femme, sa sœur et sa fille furent des saintes. Son règne dégénéra en tyrannie. Sa cruauté, sa lâcheté, son avarice et ses débauches, plus offensantes dans un vieillard, lui aliénèrent le cœur de ses partisans. Mascézil arrive avec une poignée de soldats ; il représente, aux yeux des Maures, le sang des rois indigènes, fils de Nubel ; aux yeux des chrétiens, la religion orthodoxe, qui, depuis l'épiscopat de saint Cyprien , avait jeté en Afrique de profondes racines. Mascézil trouve des auxiliaires dans la famille même du tyran : il s'appuie à son tour sur des intérêts généraux toutpuissants; l'Afrique entière se soumet sans résistance.
« Aussi , la conquête achevée , Stilichon, politique à la vue perçante, mais peu délicat sur les moyens , se débarrassa de Mascézil par un crime , qu'il déguise sous les apparences d'un accident fortuit. Stilichon, trop instruit des secrets de la faiblesse de l'empire, eut évidemment pour but, en sacrifiant Mascézil, d'ôter un chef redoutable à l'indépendance africaine.
« Un seul chiffre démontre quel appui la rébellion pouvait trouver en Afrique. On compta, en 411 , au concile de Carthage , composé de 576 membres, 279 évêques donatistes; et cette secte , depuis quarante ans , appuyait toutes les tentatives formées pour se séparer de l'empire. Aussi, tous les efforts du gouvernement, toute l'énergie des Pères de l'Église , dirigée par saint Augustin, s'appliquèrent à extirper cette hérésie, qui menaçait à la fois la religion et l'État.
« L Afrique même profita pendant quelque temps des malheurs de l'Italie et du démembrement de l'empire; un grand nombre de fidèles s'y réfugia pour échapper à l'invasion des barbares , et vint accroître les forces du parti catholique et impérial. Enfin , depuis la révolte de Gildon jusqu'à l'arrivée des Vandales , cette partie
du monde ne fut déchirée par aucune guerre civile ou étrangère (*). »
conclusion. — L'établissement des Vandales en Afrique , le sort de la Wumidie et de la Mauritanie sous ces conquérants , la restauration momentanée du gouvernement impérial dans ces contrées jusqu'à l'invasion des Arabes, qui les en sépara pour toujours , sont racontés dans une autre partie de cette histoire (**). La succession de tous ces faits , ces alternatives de con-
3uêtes étrangères et de retour à Finépendance et à la barbarie, cette infériorité constante de la terre et de la race africaine , à l'égard de l'Asie et de l'Europe , sont bien de nature à inspirer, pour ce sol et pour ce peuple si peu privilégiés et vraiment maudits , une compassion profonde. Dans l'histoire du développement de la civilisation humaine, 1 Afrique n'a pas de place ; elle ne contribue en rien à l'œuvre que poursuivent les autres peuples : ses sables sont trop stériles pour produire, trop mouvants pour conserver ; elle se complaît dans son isolement et son ignorance , et se fait hostile et inhospitalière pour tous les autres peuples. Sa haine contre Carthage fut affreuse ; la guerre inexpiable des mercenaires le prouve assez. Cette haine aveugle la rapproche de Rome , qu'elle détesta tout autant quand il fallut subir son joug. Rome pourtant la domina , la transforma même , par l'action du temps et de sa persévérance. Mais l'Afrique frémissait toujours sous la main vigoureuse qui la pressait, et cependant Rome réussit à la rendre brillante et prospère, et à la faire compter parmi les nations. Occupée , après la chute de l'empire, par des conquérants moins civilisés et moins forts , l'Afrique retourne à ses penchants naturels; et après les Vandales, après les Arabes, elle retombe dans une
(*) Recherches sur l'Afrique sept, inlrod., p. 34.
(**) Voy. l'Histoire de la domination des Vandales en Afrique , et l'appendice sur la domination byzantine, par M. J. YanoskL
NUMIDIE ET MAURITANIE
barbarie aussi grande et plus invétérée que la première, car une religion mauvaise la consacre. Toutefois , ne peuton pas espérer pour elle un avenir différent et des jours meilleurs ? Voilà que , de l'autre côté de la Méditerranée , de braves soldats s'élancent sur cette antique patrie des Numides et des Maures, et en recommencent la conquête. Ils luttent avec une ardeur et une constance invincibles contre ces mêmes obstacles devant lesquels Carthage échoua, et qui arrêtèrent les Romains pendant deux siècles. Par une disposition toute providentielle, cette œuvre de conquête et de régénération d'un peuple impuissant à se former lui-même , est confiée à la nation la plus forte , la plus désinté-
ressée, la plus généreuse de l'Europe.
Qu'elle persévère , cette nation , dans la noble et difficile tentative si glorieusement commencée , et gui deviendra la plus grande de notre siècle ! Qu'elle rende à la société , à la civilisation , ce rivage de la Méditerranée appelé si longtemps terre de barbarie! En considérant la rapidité de ses progrès depuis treize aunées seulement d'efforts, et la lente opiniâtreté des Romains dans la même entreprise, elle ne doutera plus du succès , elle achèvera une œuvre qui importe à sa gloire et à sa puissance , et elle réalisera une espérance et un vœu qu'inspirent le sentiment patriotique et l'amour de l'humanité.