EXPLORATION S ET DÉCOUVERTES
ANCIENNES CIBCUMNATIOATIONS.
De l'histoire des vicissitudes politiques passons à celle des découvertes et des informations géographiques successivement acquises sur l'Afrique par les nations policées dont nous avons recueilli l'héritage littéraire.
Les Hébreux , qui n'avaient vu que l'Égypte, ne nomment guère dans leurs livres sacrés qu'elle et ses dépendances ; au delà ils indiquent seulement , dans une contiguïté successive, les pays de Kousch ou d'Éthiopie, des Le'hbym ou Libyens, de Faut, dont la synonymie paraît devoir être cherchée dans la Marmarique (*); plus tard ils entendirent le nom de Koub, dont la même contrée nous offre , chez les géographes grecs , une traduction littérale dans la dénomination de Paliouros.
Les Kana'néens de Tyr et de Sidon , ainsi que leurs frères de Cirlhage, maîtres du commerce de la Méditerranée et de la mer Rouge , durent avoir sur l'Afrique des connaissances beaucoup plus étendues; mais ils ne les divulgaient point aux peuples étrangers :
il n'est resté d'eux que le souvenir d'une expédition de circumnavigation accomplie par des marins phéniciens pour le compte du pharaon Kékoh , et le rapport d'un autre voyage maritime, entrepris par le Carthaginois Han-
(*) M. Lenormand, de l'Institut, a fait ressortir l'iderai té du peuple Fout de la Genèse avec les Ni-Phaiat des livres coptes , où ce nom désigne les Libyens; si celte dernière synonymie était rigoureuse. Fout serait un double emploi avec Lthbym dans le livre sacré : il faut les considérer comme désignant, à l'ouest de l'Égypte, deux popvjlcitions VOiSlQCî i
non pour aller fonder des colonies sur les côtes occidentales.
Les Grecs , qui , au temps d'Homère, ne connaissaient guère que de nom la Libye, terminée brusquement au delà des Syrtes par les sources de l'Océan, ne voulaient pas, au temps d'Hérodote, croire à la circumnavigation des Phéniciens, et la même incrédulité n'est point encore complètement vaincue dans l'esprit des savants modernes; mais l'Europe occidentale, à peine sortie , sans traditions , des ténèbres séculaires où la civilisation grecque et romaine la trouva plongée, a mauvaise grâce à se. prévaloir de sa longue enfance pour taxer de mensonge les récits que la vieille Egypte avait transmis à la jeune Grèce sur une expédition que le génie de Tyr avait dès longtemps exécutée. Pour un esprit sans préjugé, cette navigation autour de l'Afrique est un fait incontestable, et le passage de l'équateur demeure hors de doute, par cette circonstance si vraie, mais qu'en sa naïve ignorance Hérodote accueillait avec incrédulité, que le soleil se trouvait à la droite des navigateurs. Les Perses, mieux instruits que nous du vaste commerce et des longs voyages des Tyriens, croyaient à l'accomplissement de cette périlleuse expédition : Xercès accordait grâce de la vie au coupable Sataspes, à condition qu'il refît le tour de l'Afrique; et lorsque, après l'avoir tenté par l'occident, Sataspes revint sur ses pas conter les fabuleux obstacles qui avaient arrêté sa navigation, à quelques mois du détroit de Gadès, le grand roi n'admit point cette chimérique excuse , et Sataspes fut empalé. Possidonius, s'appuyantd'un récit (aujourd'hui perdu) d'Uerodote, énoa.
çait qu'une semblable expédition avait été renouvelée avec un plein succès sous le règne de Darius. Le Carthaginois Hannon , dont nous ne connaissons plus que les premières explorations, avait, au dire de Pline, franchi l'Océan depuis Gadès jusqu'aux confins de l'Arabie, et laissé une relation écrite de ce voyage; de même Goelius A ntipater affirmait avoir connu un marchand qui, dans une expédition commerciale partie d'Espagne, avait atteint l'Éthiopie ; et Héraclide de Pont racontait, mais sans preuves, qu'un mage était venu d'Orient, par la même voie , trouver Gélon à Syracuse. D'un autre côté, Eudoxe de Cyzique avait, au rapport de Possidonius, trouvé sur la côte orientale et rapporté en Egypte les débris d'un navire gaditain; et Pline assure que sous Auguste on reconnut pareillement dans le golfe Arabique des vestiges de vaisseaux espagnolsqui avaient péri. Bien plus, Eudoxe lui-même, sans être découragé par un premier naufrage, serait parvenu, dans une nouvelle navigation, à effectuer le tour entier de PAfrique ; Possidonius, du moins, en était persuadé, et Cornélius Népos affirmait que, de son propre temps , *Eudoxe avait mené à heureuse fin cette entreprise si longtemps et si opiniâtrément poursuivie par l'intrépide navigateur. Tous ces rapports ne méritent sans doute point une égaie confiance, mais ils témoignent hautement des traditions d'a-
f>rès lesquelles la pointe australe de ' Afrique avait été doublée ; en vain suppose-t on les anciens inébranlablement convaincus que le continent se terminait au nord de l'équateur : Pline connaît deux zones tempérées, et Lucain, antérieur à Pline, mentionne les Libyens éloignés qui voient leur ombre se projeter au sud : il faut donc reconnaître , à travers les contes du crédule Mêla , bien moins une hypothèse imaginaire, qu'une vague et confuse notion des périples antiques qui étaient allés doubler au loin ce cap , aujourd'hui réputé découvert seulement vers la fin du quinzième siècle. Il est vrai que les géographes mathématiciens,
Hipparque, Marin de Tyr, Ptolémée supposaient l'Afrique contournée à l'est parallèlement a l'Asie et ceignant la mer des Indes comme une autre Méditerranée. Mais au lieu de conclure qu'ils admissent la réunion complète des deux continents à leurs dernières limites, il faut suivre la trace véritable de leur hypothèse, d'abord sur les planisphères arabes , puis sur ceux des cosmographes européens du moyen âge, Marino Sanuto, Andréa Biancho, Fra Mauro, qui fournissent les termes successifs d'une transition graduelle aux résultats des explorations modernes.
Mais à ne parler que des périples incontestés , de simples reconnaissances nautiques paraissent avoir été le but des voyages de Scyiax, qui décrivit, conformément à la première navigation de Hannon, la côte occidentale jusqu'à l'île de Kerné, au delà de laquelle la mer est couverte de sargasses épaisses qui la rendent impraticable ; d'Euthymême , qui parvint sur la même côte jusqu'à un grand fleuve ( le Sénégal , peut-être ) , soumis comme le Nil à des crues périodiques ; et de Polybe , qui semble n'avoir point dépassé , dans son exploration du littoral , les caps où viennent aboutir les grands rameaux de l'Atlas. Quant à Eudoxe, il était parvenu, dans sa première expédition , jusqu'à un pays où l'on parlait un langage qu'il avait déjà entendu sur la côte orientale, et dont il avait recueilli un vocabulaire. Quant aux notions que l'on possédait sur ce littoral d'Orient, le périple de la mer Érythrée s'avance au sud jusqu'à Rhapta î qu'on croit généralement être la Quiloa moderne, et qui était dès cette époque sous la domination d'un chef arabe de la tribu sabéenne de Mo'affer; Marin de Tyr indique, au delà de Bhapta , la ville et le cap Prasum, que l'on fait coïncider avec Mozanbique.
CONNAISSANCES DES ANCIENS SUR i/lNTÉBIEUR DE l/ AFRIQUE.
A l'intérieur du continent, les explorations étaient plus difficiles, et les
HISTOIRE M I/APR1QUË.'
voyages des Grecs ne dépassèrent pas l'oasis d'Ammon (la moderne Syouan), colonie de la Thèbes égyptienne ; mais Hérodote apprit des Libyens l'itinéraire des caravanes par Aougélah et le Fezzân jusque chez les peuples de l'Atlas. Ils lui racontèrent aussi le voyage de cinq jeunes chefs nasamons, qui, traversant les terres habitées, puis des solitudes infestées de bêtes féroces , et continuant leur route vers l'ouest par des déserts sablonneux d'une longue étendue, arrivèrent chez des peuples noirs , habitants d'une ville où coulait d'ouest en est un grand fleuve rempli de crocodiles. Nous pensons avec Rennel que ce fleuve n'est autre que le Niger, et nous ne faisons point difficulté d'admectre que des nomades qui connaissaient toute l'étendue du Ssahhrâ entre Thèbes d'Égypte et le voisinage des Colonnes d'Hercule, aient accompli dès lors une découverte que les Européens n'ont renouvelée qu'à la fin du siècle dernier. Ne sommesnous point encore aujourd'hui fort en arrière des anciens à l'égard du Nil ? Hérodote savait qu'à quatre mois de route au-dessus d'Èléphantine, ou deux mois au-dessus de Meroé , une colonie égyptienne était établie sur les bords de ce fleuve , lequel en cet endroit venait de l'ouest ; dès le temps de Ptolémée, les sources en sont indiquées dans les montagnes de la Lune, dont l'existence est confirmée par les Arabes , et sur lesquelles nous avons été jusqu'à ce jour inhabiles à nous procurer de nouvelles lumières. •
Les Romains , qui dans leurs démêlés avec Carthage , apprirent d'elle le nom d'Afrique, contribuèrent eux-mêmes par quelques expéditions aux progrès de la géographie africaine , bien qu'il faille restreindre de beaucoup la portée au'on attribue trop légèrement a leurs itinéraires. Suétonius Paulinus, qui le premier traversa dans l'ouest le grand Atlas , arriva en dix étapes jusqu'à un fleuve Ger ou Niger, qu'on a, sur la simple consonnance des noms , voulu identifier au Niger des Soudâns, au lieu de le reconnaître dans le Gir de Léon et de Marmol. Cornélius Bal-
bus porta les armes romaines, par Cydamus et la route de la Phazanie , jusqu'à Garama , ou , en d'autres termes, par Ghadâmes et la route du Fezzân jusqu'à Germah près de Morzouq , en traversant quelques bourgades obscures dont on a, sur de douteuses homonymies , voulu retrouver les traces jusque sur les bords du Kouârah !
Julius Maternus employa quatre mois à se rendre de Leptis à Garama, et de là , vers le midi , au pays d'Agysimba, où l'on trouve le rhinocéros. Septimius Flaccus s'avança chez les Éthiopiens jusqu'à trois mois de route au delà de Garama. Ces deux expéditions, que l'on a voulu rattacher à celle deBalbus, ne sont guère connues que par une simple mention de Ptolémée, et leurs bornes extrêmes semblent difficiles à déterminer. Quelques rapprochements pourraient taire penser que les Éthiopiens de Septimius Flaccus sont les Blemmyes de Pline, c'est-à-dire les Tibbous de Bilmah, et Walckenaer estime que la terre d'Agysimba n'est autre que l'oasis d'Azben, tandis que d'autres la vont chercher jusqu'en Abyssinie, et même encore bien au delà jusque dans la Zimbaoueh de Motapa !
A ces explorations des voyageurs qui allèrent jalonner dans le sud les limites extrêmes des connaissances géographiques des anciens sur l'Afrique, aux indications recueillies par les nommes de la science, tels que Strabon et Ptolémée, et l'encyclopédiste Pline, et leurs abréviateurs Denys le Périégète, Pomponius Mêla, Julius Solinus, il faut joindre deux documents officiels du plus haut intérêt. L'un est la notice des grandes routes militaires de l'empire romain, dont la première rédaction paraît remonter au temps de Jules César, mais qui nous a été léguée dans son état actuel par le dernier âge de la décadence de Rome (*). L'autre est la table ou carte itinéraire qui , de la bibliothèque de Conrad Peu tin ger , dont elle a conservé le nom , est passée dans celle de l'empereur à Vienne :
(*) Cet itinéraire a été compilé vers 37$ par l'ittriote Ethicus.
3" Livraison. (Hist. de l'Afrique.)
L'UNIVERS
la date de sa rédaction est l'année même de la mort de Constantin le Grand (*) ; quant à la copie actuelle, c'est l'œuvre d'un moine du treizième siècle. Les routes détaillées en Tune et l'autre ne dépassent point l'Atlas , mais elles constituent , pour la région qu'elles sillonnent, le réseau géodésique le plus complet que nous possédions encore.