‹ Afrique. Tableau generalChapitre 208 sur 232 · LES ROMAINS ET LES VANDALES SONT · texte numérisé non relu

LES ROMAINS ET LES VANDALES SONT

en présence. — Après cette procla-

mation, Bélisaire fît partir toute la cavalerie, à l'exception de cinq cents hommes qu'il retint auprès de lui. Il avait confié le corps d'élite et le drapeau à Jean l'Arménien, en lui recommandant de ne point reculer devant les combatsd'escarmouche; puis lui-même se mit en marche, le lendemain, avec les cinq cents cavaliers qui étaient restés à Carthage et toute son infanterie.

Les Huns accompagnaient aussi les Grecs; mais ils avaient tenu conseil entre eux, et, après avoir pesé les promesses de Gélimer et celles de Bélisaire, ils avaient pris la résolution de rester neutres au commencement de la bataille, pour se tourner ensuite, quand la fortune aurait prononcé, du coté de l'armée victorieuse.

Les Romains rencontrèrent les Vandales campés à cent quarante stades de Carthage, à Tricamara (*). Comme on était à la fin du jour, ils s'arrêtèrent, à une certaine distance de l'ennemi, pour passer la nuit. Là, dans leurs retranchements, au milieu des ténèbres, une chose vint frapper leurs regards : le fer des lances brillait d'un vif éclat, et Ton eût dit qu'il portait une flamme. Les soldats cherchèrent en vain à se rendre compte de ce prodige; seulement, après la bataille, ils n'hésitèrent point a prononcer que ce feu qu'ils avaient aperçu pendant la nuit, et qui leur avait' inspiré alors quelque frayeur, était un sûr présage de la victoire.

' GÉLIMER ET TZAZON ESSAIENT DE RANIMER LE COURAGE DES VANDA- LES; PRÉPARATIFS DANS LES DEUX

armées; ordre de bataille. — Le lendemain du jour où avait paru la cavalerie romaine, Gélimer prit ses dernières mesures. Il voulut que, pendant le combat, on laissât dans le camp les femmes, les enfants, avec l'or et l'argent que les Vandales avaient pu

(*) « Tricamara devait être à 8 lieues au sud - ouest de Carthage. » RecJierches sur l'histoire de l'Afrique septentrionale , etc. , par une commission de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, tome I, p. 104.

sauver; puis il rassembla ses soldats et les exhorta à bien combattre. Tzazon, qui exerçait sur les troupes revenues de la Sardaigne un grand ascendant, joignit ses prières à celles de son frère, et il adressa à ses compagnons d'armes une pressante allocution. Puis, l'armée entière s'ébranla, et se dirigea, en bataille, vers les Romains, qui se disposaient alors à prendre leur repas.

L'alerte fut vive parmi les troupes im-

fiériales; elles saisirent rapidement eurs armes, et se disposèrent, en un instant, à recevoir l'ennemi. Un faible ruisseau coulait entre les deux armées.

Les Vandales ne le traversèrent point, et s'arrêtèrent à quelque distance de sa rive. Les Romains, de leur côté, arrivèrent sur l'autre bord, et, a leur tour, ils firent halte. Les deux armées étaient rangées en bataille dans l'ordre suivant : la gauche des troupes impériales était commandée par Martin, Valérien, Jean, Cyprien, Althias et Marcellus; la droite, par Pappus, Barbatus et Aigan; Jean l'Arménien s'était placé au centre avec la cavalerie d'élite, les gardes de Bélisaire et le drapeau. Le général en chef lui-même arriva, en temps opportun, avec cinq cents cavaliers; il avait devancé, pour diriger le combat, son infanterie, qui, à son gré, marchait avec trop de lenteur. Les Huns se tenaient à l'écart, de manière cependant à tout observer.

Ils avaient refusé de prendre place à côté des autres troupes, alléguant, pour ne point éveiller les soupçons, que c'était la coutume des guerriers de leur nation de se porter pendant l'action où bon leur semblait, sans se conformer aux mouvements des corps réguliers. Du côté des Vandales, la gauche et la droite étaient confiées à des chiliarques; Tzazon, le frère du roi, se tenait au centre; les Maures, dont les dispositions étaient chancelantes , formaient une espèce d'arrière-garde. Quant à Gélimer, il parcourait les rangs à cheval, et exhortait ses soldats à se comporter avec bravoure; il leur recommanda expressément de ne point user pendant le combat des armes de trait, et

de ne frapper l'ennemi qu'avec l'épée.

la bataille; mort de tzazon.

— Les deux armées s'observèrent pendant quelques instants sans faire un mouvement; enfin Jean l'Arménien passa le ruisseau avec un petit nombre de cavaliers, et se présenta sur le front de l'ennemi. Tzazon se détacha alors avec un corps de Vandales, et se mit en devoir de repousser les Grecs; mais ceux-ci battirent en retraite et repassèrent le ruisseau. Les Vandales n'osèrent le traverser, et, arrivés sur le bord , ils cessèrent la poursuite.

Les cavaliers grecs revinrent à la charge avec un renfort; mais cette fois encore ils furent obligés de se retirer et de se replier sur l'armée. Enfin Jean, bien décidé à ne plus reculer, marcha à l'ennemi pour la troisième fois avec toute la garde de Bélisaire et le drapeau. La troupe, en s'élançant, poussa de grands cris. Les Vandales soutinrent le choc et reçurent les assaillants à coups d'épée. On se battit avec courage, et bientôt on vit tomber les plus braves guerriers des deux troupes, et parmi eux Tzazon, le frère du roi. Cette mort décida du sort des Vandales. Ceux qui avaient lutté avec tant de valeur contre les meilleurs cavaliers de l'armée impériale étaient sans doute les soldats revenus de Sardaigne, les vainqueurs de Godas. Quand ils eurent perdu le chef qui les animait par son exemple, le désespoir les gagna, et le désordre se mit dans leurs rangs. Ce mouvement n'échappa point à Bélisaire, qui fit sonner la charge et lança toute sa cavalerie au delà du ruisseau. C'était au centre que se trouvait la principale force de Gélimer. Au moment où les troupes commandées par Tzazon commencèrent à plier, les soldats placés aux deux ailes abandonnèrent leurs rangs et prirent la fuite. La bataille était gagnée. Ce fut alors que les Huns, qui pendant l'action s'étaient tenus au repos, s'ébranlèrent, et se mirent à la poursuite des fuyards. Le succès les avait tirés d'incertitude, et après la victoire ils n'hésitèrent plus à se rattacher à Bélisaire. Les Vandales rega-

5e Livraison. (Hist. des Vandales.)

L'UNIVERS

gnèrent leur camp, et là ils purent se reposer quelques instants sans être inquiétés. La cavalerie impériale, qui n'était point en mesure de les forcer dans leurs retranchements, se répandit dans la campagne pour dépouiller les morts. Huit cents Vandales environ étaient tombés sous le fer ennemi ; les Romains n'avaient perdu que cinquante hommes, qui tous, il faut le supposer, avaient été frappés sur les bords du ruisseau , au moment où Tzazon soutenait encore les efforts de Jean l'Arménien.

FUITE HONTEUSE DE GÉLIMER", DE- ROUTE; BÉLISAIRE ENTRE DANS LE CAMP DES VANDALES; L'ARMÉE IM- PÉRIALE FAIT UN RICHE BUTIN. —

Quand, vers le soir, Bélisaire eut été rejoint par son infanterie, il marcha, sans plus tarder, sur le camp des Vandales. Gélimer ne l'attendit point; il prit avec lui quelques serviteurs fidèles, sauta à cheval, et se sauva, à l'insu de ses troupes et sans laisser d'ordre, vers la Numidie. Sa fuite demeura cachée jusqu'au moment où chefs et soldats l'appelèrent pour lui montrer l'ennemi qui approchait, et pour lui demander ses conseils et ses ordres; puis, quand les Vandales se virent abandonnés, leur désespoir fut sans bornes, et ils poursuivirent de leurs imprécations le lâche qui , après avoir attiré sur l'Afrique l'invasion étrangère et tous les maux de la guerre, sacrifiait à sa sûreté personnelle la vie d'un peuple entier qui s'était armé pour sa défense. Les femmes et les enfants, rassemblés dans le camp, poussaient des cris qui venaient encore amollir l'âme des guerriers et augmenter la confusion. Bientôt une foule immense s'échappa de l'enceinte retranchée par toutes les issues, et se dispersa dans toutes les directions. Mais déjà il était trop tard, et les Romains étaient arrives. Après avoir pris possession du camp, et des richesses que Gélimer et les siens y avaient entassées, ils s'élancèrent à la poursuite des fuyards et les massacrèrent sans pitié. Les scènes de violence et de carnage se prolongèrent pendant toute une nuit. Les femmes et les enfants n'échappèrent à

la mort que pour servir, comme esclaves, aux caprices et à la brutalité des vainqueurs.

Au témoignage des Byzantins, rien ne pouvait donner une idée des richesses accumulées dans le camp des Vandales. Là, en effet, se trouvait déposé le fruit d'un brigandage qui avait duré un siècle sans interruption ; on y voyait les dépouilles de tous les pays. L'Espagne, la Gaule, l'Italie, la Grèce, les îles de la Méditerranée , et même l'Asie , avaient été visitées , pillées et ravagées tour à tour par les flottes qui sortaient des ports de Cartilage. On eût dit , depuis les premiers succès des Vandales , que l'Afrique était destinée à recevoir, pour ne plus les rendre, les trésors du monde entier. Contre toutes les prévisions de la sagesse humaine , une seule bataille, qui ne coûta pas au vainqueur cinquante soldats , fit passer de Carthage à Constantinople les monceaux d'or et d'argent que la fortune elle - même semblait avoir pris soin d'assurer pour toujours aux héritiers des compagnons de Genséric.

DÉSORDRE APRÈS LA VICTOIRE ; CRAINTES DE BELISAIRE; SES SOL- DATS LE REJOIGNENT ET REPREN- NENT leurs rangs. — Bélisaire passa la nuit qui suivit sa victoire clans d'inexprimables angoisses. Son armée, si longtemps contenue dans l'ordre et la plus sévère discipline , venait de lui échapper et de s'exposer , par son aveugle emportement , à périr tout entière. Dans l'enivrement du succès, les soldats mettant en oubli les conseils de la prudence, et n'obéissant plus à la voix de leur chef, avaient rompu les rangs et s'étaient précipités, cavaliers et fantassins mêlés, à la poursuite des ennemis; bientôt ils s'étaient disséminés sur une vaste étendue de pays. Chacun d'eux , sans se soucier de la présence des autres , s'engageait résolument dans les bois, et pénétrait dans les cavernes où les Vandales avaient pu cacher leurs femmes et leurs trésors. Si le cœur n'eût point manqué à ceux qui fuyaient, s'ils avaient songé à se re-

tourner brusquement , les troupes impériales eussent été anéanties. Bélisaire qui seul , après la victoire , avait conservé du calme, se porta sur tous les points, et pendant cette nuit, qui lui parut bien longue, il chercha, par les prières ou par les menaces, à rallier ses soldats; mais nul ne répondit à son appel. Au point du jour il se retira sur une éminence. Ce fut alors seulement que les troupes commencèrent à le rejoindre et à se ranger autour de lui ; mais avant de se remettre en mouvement elles envoyèrent, sous bonne escorte , leur butin à Carthage. Gélimer perdit ainsi, par sa lâcheté, ses dernières espérances avec sa dernière armée. Il avait livré bataille vers le quinzième jour de décembre de l'année 533. Trois mois, suivant Procope, s'étaient écoulés depuis l'instant où Bélisaire avait pris possession de Carthage (*).

DOUCEUR DE BELISAIRE A L'ÉGARD DES VAINCUS ; SES MESURES ; GÉLI- MER est poursuivi. —Tous les soldats ne revinrent pas au camp avec le jour ; pendant longtemps Bélisaire fut obligé de parcourir à cheval les lieux qui avoisinaient le point du ralliement pour ramener les traînards. Quand, au milieu de ses courses, il rencontrait des Vandales , il les rassurait et leur jurait qu'il ne leur serait fait aucun mal , seulement il les désarmait et les envoyait à Carthage. Il avait donné ordre de les recevoir et de les bien traiter à ceux qui gardaient la ville pendant son absence. Il prit soin également de faire sortir des églises les vaincus qui s'y étaient précipités en foule comme dans un asile inviolable.

Il promit la vie sauve à ceux qui déposeraient les armes et qui se soumettraient à la surveillance des officiers impériaux. Quand , par ces sages mesures, il eut mis les Vandales dans l'impuissance de tenter un nouveau

(*) Procop. de Bel. Vandal, II, 3. Le passage que nous signalons ici établit clairement que les Grecs entrèrent à Carthage, comme nous l'avons dit plus haut, vers le milieu du mois de septembre.

mouvement et de lui nuire , il songea enfin à se rendre maître de la personne de Gélimer.

Déjà deux cents cavaliers, commandés par Jean l'Arménien , s'étaient lancés sur les traces du roi , qui fuyait rapidement vers la Numidie; ils avaient ordre de courir jour et nuit, et de ne s'arrêter qu'au moment où ils auraient en leur pouvoir, vivant ou mort, celui qu'ils poursuivaient.

Bélisaire s'avançait, de son côté, avec toute son armée pour seconder Jean l'Arménien. Les cavaliers grecs mirent tant d'ardeur dans la poursuite , qu'après cinq jours d'une course non interrompue , ils atteignirent presque la troupe qui fuyait, et purent calculer les heures qui devaient s'écouler jusqu'à l'instant où Gélimer serait leur prisonnier; mais un événement imprévu les arrêta et sauva le roi des Vandales.

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