Agadir; ma politique extérieure
Dès le mois de février 1912, quelques semaioes après avoir quitté la Présidence du Conseil, j'entrepris un livre où j'exposais comment était née, comment avait évolué, comment s'était finalement résolue la question du Maroc. L'ouvrage, terminé dans te courant de 1913, est massif, chargé de documents dont certains sont cônfldentiels. Quand je ie rédigeai, j'entendais qu'il ne parût qu'après ma mort, ou tout au moins lorsque se serait écoulé un nombre d'années suffisant pour que la publication des pièces encartées dans le volume ne comportât pas de sérieux inconvénients. J'étais résolu à subir en silence les injures, les ba^es calomnies, dont je jugeais qu'elles sont balayées quelque jour par le grand vent du large, dont je pensais au surplus qu'ailes n'ont pas été épargnées aux meilleurs serviteurs du pays qui firent face à l'outrage, la têtç baute et ta boucke close,
n PRÉFACE
Mes intentions se modtÛèreat en 1014, quand eut éclaté la grande guerre que j'avais réussi à prévenir trois ans plus tôt. II me parut que, dès lors, le récit complet de la lutte diplomatique entre la France et l'Allemagne, à laquelle donna lieu la possession du Maroc, pouvait être publié sans inconvénient et qu'il m'était permis, non pïis sans doute de livrer toutes les pièces que je détiens à raison des fonctions que j'ai exercées, toute la correspondance . (]ui a été adressée au Président du Conseil des Ministres, mais d'en donner une partie, d'en extraire la substance. Je résumai donc et je condensai en quelques deux ou trois cents pages le lourd volume que j'avais bâti. J'en éliminai certaines lettres, certains documents qui verront le jour plus lard. Plus lard aussi paraîtra une correspondance de M. de Kiderlin-Waecbter, aujourd'hui en la possession du gouvernement français, qui m'a été communiquée, que je n'ai pas le droit de publier encore, dont je retiendrai seulement qu'elle esl, quoiqu'eu puissent dire ceux qui l'ont recherchée, pour ma politique'et pour mon action, la plus éclatante des justifications.
Bien que les événements me rendissent ma liberté, ils n'eussent cependant pas fléchi la réserve où le souci d'une dignité, peut-être un peu hautaine, m'engageait, si je n'avais vu que, pour la santé de
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mon pays, et — je puis le dire — de la prisée humaine, il convenait de couper court à des légmdes, ou odieuses, ou stupides, que la passion avait fait éclore, surtout de situer en pleine clarté la politique que j'avais suivie. Ceux qui liront les pages qui viennent apercevront que, en 1911, deux préocupations dominèrent mon esprit ; maintenir la paix du monde, écarter ainsi de |â France un conflit qui, à l'époque impliquait pour nous le plus redoutable des périls — résoudre la question marocaine compliquée, troublée par une longue chaîne d'événements, que je n'apprécie pas pour le moment, antérieurs à mon arrivée au pouvoir.
La connaissance que je crois posséder des faits économiques m'a appris combien sont fragiles les sociétés modernes, où le nationalisme agricole et industriel créé à l'abri des barrières de douane se complète d'un internationalisme économique rendu de jour en jour plus indispensable par la complexité, la variété de la production et des échanges. It m'apparaissait que ce n'était que sous l'empire d'une inexorable nécessité qu'il fallait rompre ou laisser rompre la trame des ententes, des combinaisons d'intérêts, déjà établies par dessus les fron-
tières ou qui se dessinaient, entre producteurs, — ' grands industriels, grands commerçants, financiers — et aussi entre salariés. Pour parler plus largement, il me semblait que le développement de la civilisation avait deux facteurs principaux, qu'il existait au début du vingtième siècle deux forces d'évolution et detransformation : ie monde des grandes affaires, Je prolétariat organisé ; que ces deux forces ne pouvaient vivre, se développer, réaliser avec les tempéraments utiles les constructions et aussi les destructions nécessaires, se rejoindre et s'accorder finalement pour le plus grand bien de l'bumanité que dans le champ des accords internatiouaux.
J'appréhendais que la guerre brisât cette armature des sociétés contemporaines qui conditionne teur progrès, qu'elle mit un terme ou qu'elle n'ajour. nât les grandes espérances qu'on était en droit de nourrir et qu'il fallût de longues années pour restaurer:., si tant est qu'on y parvint.
Je savais, certes, les griefs de peuple à peuple qui existaient en Europe ; je savais l'œuvre de liberté et de justice qu'il y avait à accomplir pour réparer les odieuses violences internationales commises depuis cent cinquante ans, mais j'étais persuadé que c'était seulement dans la paix, par la croissance de la démocratie imprégnée de pénétra-
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Préface V
tioB d'intérêts, que ces problèmes douloureui pouvaient et devaient être résolus. Avec Jaurès, dont sur ce point je partageais l'opinion, je pensais que de la guerre européenne pouvait jaillir soit la Révolution avec ses immenses et redoutables inconnus, soit selon les propres expressions de ce grand esprit, " pour une longue période, des crises de conire-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes... »
Politique réahste, j'étais, d'autre part, convaincu qu'il fallait une France forte pour le service de l'Idée et qu'à ces fins mon pays et le bloc latin qu'il doit unir et cimenter, devaient être étayés par la puissance africaine. J'entendais que se constituât un « imperium » français s'étendant depuis la grande Syrte, comme parlaient les anciens, jusqu'aux rivages où, d'après les croyances antiques, sombra la mystérieuse Atlantide. Pour incorporer, malgré les rivalités, les jalousies, le Maroc que je tenais pour une part de notre chair, pour maintenir en même temps la paix du monde, il fallait ne pas reculer devant les décisions de hardiesse. — Sans hardiesse, à certaines heures de l'histoire, on passe
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