D'ANCIENS AMIS
Le lendemain, Lionel était chez madame dePontanges, assis ou plutôt étendu dans un grand fauteuil, causant, riant, jouant avec des livres, attisant le feu, établi enfin dans cette maison où il venaitpour la seconde fois, comme s'il y avait passé sa vie.
Laurence était seule quand il arriva, et cela par le plus heureux ou le plus malheureux des hasards. Le bon curé et sa vieille tante, quijamais ne la quittaient, avaient eu des visites à faire ce jour-là, et ne devaient revenir que pour dîner.
Cette circonstance, insignifiante en apparence, fut cependant décisive. Gomment parler avec liberté, même sur des riens, devant de graves personnages qu'on révère et qui ennuient?
Le moyen d'être galant devant une grand' tante! le moyen d'être coquette devant un curé, son directeur!
Qu'on suppose l'arrivée de Lionel en présence de ces deux Argus; non, le mot Argus a vieilli, de ces deux honorables.
On l'annonce :
— Monsieur de Marky.
DE PONTANGES 47
Madame de Pontanges le salue poliment. Lionel s'approche d'elle d'un air embarrassé, de cet air niais et emprunté d'un homme qui a beaucoup d'humeur et qui est forcé de sourire; il salue le curé et la tante :
— Je suis vraiment confus, madame, de venir encore vous importuner aujourd'hui ; mais, comme un étourdi» hier j'ai oublié...
— Votre canne, aurait interrompu la vieille tante. Ah ! monsieur, quand je l'ai vue, je ne voulais pas croire qu'elle fût à vous. Comment se fait-il qu'un si jeune homme ait une si grosse canne à pomme d'or comme un vieux médecin? Le fameux Vicq d'Azyr, qui me soignait, en avait une absolument pareille lorsque j'eus la petitevérole, et c'était en 92, je me le rappelle.
Madame de Pontanges aurait alors interrompu sa tante, pour épargner à M. de Marny le récit de la Révolution.
— Madame d'Auray n'est pas fatiguée de sa course d'hier? aurait-elle demandé; je craignais que vous n'eussiez de la pluie.
— Non, nous avons eu un temps superbe.
Et l'on aurait causé sur ce ton pendant un quart d'heure, et M. de Marny serait reparti emportant tristement sa canne, avec une très-faible idée de l'esprit de madame de Pontanges.