LES JEUNES FILLES
En arrivant à Bléville, chez madame d'Auray, Laurence trouva mesdemoiselles BeUinquise promenaient sur la terrasse.
Les deux jeunes filles échangèrent un regard moqueur en l'apercevant.
La mauvaise humeur qu'avait témoignée madame d'Auray sur la disparition de M. de Marny ne leur avait pas échappé. Elles étaient curieuses de savoir comment Lionel serait reçu, et elles se hâtèrent de rentrer dans le salon pour voir la scène qui allait se passer.
Les jeunes personnes, à Paris, celles du moins qu'on élève dans le monde, sont au courant de toutes les intrigues. La première chose qu'on leur apprend, c'est à
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plaire, et leur coquetterie s'éveille bien avant leur cœur. Leur imagination est corrompue d'avance; elles savent comment, on trompe avant de savoir comment on aime ; elles ne comprennent pas encore ce que c'est qu'une faute, mais elles sauraient déjà la cacher ; elles sont à la fois naïves et fausses, pures et routées; de là vient leur innocence sans candeur, et leur impatience du mariage, qui n'est que de la curiosité. Ce contraste de bien et de mal, ce mélange «d'expérience anticipée et d'innocence involontaire, est très-piquant; il leur donne un air spirituel et original qui est souvent trompeur, et Ton est tout étonné, par la suite, de voir la jeune personne la plus distinguée, la plus citée pour sa gentillesse, ne paraître après son mariage qu'une femme très-ordinaire et sans esprit.
Madame d'Auray reçut d'un air fort gracieux M. de Harny. Son orgueil était blessé mortellement; elle voulut paraître indifférente, et pourtant Lionel avait cruellement offensé son amour-propre. C'était bien mal à lui d'avoir déserté sa cour; madame d'Auray tenait beaucoup à ses élégants; elle n'aimait pas à voir s'éclaicir son cortège.— Et puis être quittée pour la duchesse de Champigny ! pour cette voisine rebelle, qui ne l'avait jamais priée à aucune de ses fêtes. — Quel outrage!
Cette injure était telle, qu'on ne voulut même pas s'en plaindre; qu'on affecta de recevoir le coupable avec bonne grâce, ce qui convint à merveille à M. deMarny. — Les hommes s'arrangent si -bien de notre dignité, et il faut tant aimer une femme pour découvrir qu'elle est fâchée, quand sa délicatesse l'empêche de se plaindre !
Il y avait aussi un peu de méchanceté dans le silence que gardait madame d'Auray sur ce qu'elle avait nommé V enlèvement de M. de Marny; et l'extrême discrétion
U MONSIEUR LR MARQUIS
qu'on ne peut jamais compter sur ses promesses j mais n'importe, venez toujours, ne fût-ce que pour moi.
On fit beaucoup de conjectures sur l'homme illustre que Ton annonçait avec tant de pompe et de mystère. La conversation se prolongea fort tard ; il était près d'une heure du matin lorsque madame de Pontanges se disposa à partir.
Alors M. de Marny se rappela qu'il. avait perdu sa société. Madame d'Auray devait avoir quitté la fête depuis longtemps. Il était venu à Champigpy dans sa voiture, et il m'avait nulle envie de retourner chez elle à pied. On sait que cette façon de voyager ne lui plaisait guère.
— Si vous n'avez pitié de moi, dit-il à madame Ermangard, je ne sais ce que je vais devenir; madame d'Auray m'tit abandonné, et si vous ne me donnez l'hospitalité, je serai forcé de coucher dans les champs.
— Nous ne*souffrirons pas cela, s'écria madame Ermangard; ma nièce et moi vous offrons une chambre à Pontanges et une place dans notre voiture. Aussi bien nous sommes seules, et il nous faut un défenseur.
Laurence, qui n'avait pas entendu ce colloque, fut trèsétonnée de voir M. de Marny monter familièrement dans sa voilure et se placer en face d'elle.
Et Lionel, à son tour, fut très-étonné de se sentir si joyeux en s'asseyant dans ce singulier équipage dont il s'était tant moqué quelques heures auparavant. Certes, il ne croyait pas alors qu'il serait si tôt fier d'y monter.
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LÀ VI&'SÊELLE
Madame de Poritangè? réyinf ; cfaetillA truste, et* dJ&nchantée. Elle était mécontente 'de' Lionel, et* ne pouvait '•* savoir pourquoi. Son roetîrict lui disait qu'ella avait à soi. , plaindre de lui; et cependant elle ne trouvait à lui adresser aucun reproche. ••""*•
Laurence ignorait ces combats de vanité qMi*reflrient : t le monde si piquant et* souvent 1d maussade. Vanité* de- * naissance, vanité de fortune, vanité <rataoui>4 et quel* > quefois mémo vanité, d'esprit ... ?'.'• \-\
JSè sentait qne %, de MarnT avait agi ce soir:l^. mal envers elle; \iei poîUBtajht il« «pmblàit lui avoir tout sa-« crifié. /..'"• '• : •* ; : : ■>.'.. ' '•"• / -
Elle n'avait pa3 le^secret misérable de sa conduite ; elle.. «~ ne se disait pas: tt ra'a reniée parce que je ne suis pas , . une femme élégante comme Içst jolies femmes qui Faccompagnaient; il jirougi de inoi, parce que l'on me
trouvait ridicule: ; ' x \
Mais elle avait perdu toute '.sa eoquahcë en lui. Les * soupçons qui lui venaient à l'idée çtaienC faux ; niais l'irn> • . pression qu'elle ressentait étaifjustç • et, sans s'explique* sa tristesse., elle s'y abandonnait sincèrement) parce que • ' ses impressions tie l'avaient jamais trompée.
N'avez-vous pas éprouvé ciela plus d'une fois ? Une pei> sonne, que vous aimez, voitsconsacre toute sa journée;
qu'elle mettait à n'en point parler à madame de Pootanges était une malice que Laurence devait apprécier. — Laurence avait cela de malheureux, qu'à force d'esprit eUe comprenait toutes les méchancetés dont elle était incapable.
Comme elle se sentait mal à l'aise dans cette maison!
— Nulle sympathie d'idées; des femmes élégantes qui t'examinaient avec malveillance des pieds à la tête; une conversation que rien n'alimentait; l'impossibilité de paraître aimable à ces gens-là... un commérage inanimé sur des personnes qu'elle ne connaissait pas ; tous gens qui avaient en parlant une arrière-pensée qui n'était pas un sentiment.
Laurence sentait son infériorité; — car c'est être inférieure que de n'être pas, semblable à la majorité d'un salon. — Elle comprit pour la première fois qu'elle était mal mise... elle fut honteuse de sa modeste parure... Elle comprit encore quelle distance il y avait entre elle et les femmes qui l'entouraient, comme élégance, comme habitude du monde; enfin elle se sentit provinciale... provinciale jusqu'au fond de l'âme ! Eh! justement c'était là son grand charme à mes yeux.
Enfin cette visite lui devint insupportable; elle la termina.
Tant d'émotions l'avaient agitée; elle avait besoin d'être seule.
Le souvenir de- mademoiselle Bélin la poursuivit néniblement.
Mademoiselle Bélin était fort jolie; puis elle avait cette assurance, cet aplomb des jeunes filles qui n'ont plus leur mère et qui sont à quinze ans maîtresses de maison... Mademoiselle Clémentine gouvernait seule la maison de
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M. Bélin, depuis la mort de' sa femme; elle avait l'habitude de commander; sa sœur Valérie était sous ses ordres. Clémentine avait donc appris de bonne heure à se décider. — Elle était responsable à l'âge où les jeunes filles ne sont ordinairement que soumises, et ses manières distinguées, mais pleines d'assurance, se ressentaient de cette émancipation prématurée.
Laurence, qui était encore en tutelle, malgré cinq années de mariage, se sentit devant mademoiselle Bélin humble et confuse comme une pensionnaire nouvelle devant ce qu'on nomme les grandes en pension; madame de Pontanges trouva Clémentine supérieure à elle en tout; elle pensa qu'une personne si répandue dans le monde, si jolie, devait convenir à M. de Marny. <— Cependant Lionel ne lui avait point parlé ; il paraissait même ne pas la trouver aimable. N'importe, Laurence était jalouse de Clémentine, de sa beauté, de sa parure... elle enviait celte jeune fille qui ne lui plaisait pas.
11 *y a des pressentiments.