UN BILLET
• M. de Marny, tie jugeant plus convenable de se servir de la maison de madame d'Auray comme d'une auberge, ou plutôt d'un touroebride ppur arriver chez madame de Pontanges, se souvint d'un de ses camarades de collège qui demeurait dans le voisinage; c'était un certain M, de Méricourt, qu'il avait déjà rencontré chez madame d'Auray, et auquel, il n'avait fait d'abord aucune attention. Maintenant que M. 'de Méricourt pouvait lui devenir utile, Lionel se rapprocha de lui; il trouva moyen de lui rendre service, et bientôt il s'établit à la campagne chez lui, après Tavoir présenté chez madame de Pontanges, afin que l'assiduité de ses visites parût moins extraordinaire.
Leur intimité n'était plus alors qu'un voisinage insignifiant.
Un soir que l'ami n'avait pu venir, ce qui arrivait souvent, on apporta les lettres et les journaux* -
Gomme madame de Pontanges décachetait une petite lettre parfumée, dont l'écriture lui était inconnue :
— De qui est cette lettre? demanda M. de Marny.
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Je ne sais pas encore ; voyez la signature.
— Pourquoi rougissez-vous?... Vous n'oseriez pas me donner ce billet à lire avant vous, je parie.
— Moi ! si vraiment; le voilà.
Lionel prit la lettre.
« Merci, ma chère cousine, de votre aimable intérêt, il m'a porté bonheur; du jour où j'ai reçu votre lettre, j'ai été guéri. Cependant ma sœur veut que je me soigne encore ; elle m'emmène à Champigny, où l'on m'ordonne de passer deux mois.
» Deux mois près de vous, quel avenir !
» Gaston. »
Lionel, en Iisartt ces mots, devint pâle ; son visage se contracta de colère. Ce billet pour lui était un cartel.
Laurence se s'entait troublée.; elle n'avait pas écouté la lecture de ce billet sans émotion/
— Ah ! vous lui av^z écrit, dit Lionel avec amertume.
— Je le devais : M., de Loïsberg est mon cousin-germain...
— Belle raison* pour se jeter a sa tête !...
Laurence ne répondit pas; elle leva sur Lionel un regard plein de dignité, et se rapprochant de la table de piquet, elle parut s'intéresser vivement au jeu de sa tante. Madame Ërmangard avait beau jeu.
— Je laisse une carte, dit-elle ; qu'en penses-tu î
— Je ferais comme vous, ma tante, répondit Laurence.
— Vous savez jouer au piquet? demanda M. de Marny.
— Oui, monsieur...
Un domestique entra en ce moment.
— Frédéric est-il là? demanda Lionel.
— Oui, monsieur.
— Dites-lui, je vous prie, de mettre les chevaux tout de suite.
— Je croyais que vous ne deviez repartir que demain? demanda madame Ërmahgard.
— Oui, madame, mais, depuis j'ai réfléchi qu'il fallait que je fusse à Paris demain à six heures, et j'ai pris à regret la résolution de vous quitter plus tôt, et de retourner ce soir chez }L de Méricourt.
Si madame de Pontanges avait dit un mot, il serait resté ; mais elle était offensée. % .
Elle le laissa partir. * \ '
M. de Marny était contrarie^ de partir; citait une fausse sortie qu'il espérait voir déconcertée.* ^ ..
Il vint saluer Laurence. . , ' •
— Bonsoir, monsieur, <yt-elle sans le regarder. Il s'éloigna. , • '
Au moment de monter en voiture:
— Il va pleuvoir, je croîs, dit-il à son cocher...
— Oh! non, non, monsieur; voyez les belles étoile?, répondit le cocher, qui s'ennuyait à Pontanges. ..
— Alors, partons ! s'écria Lionel avec humeur. Et il monta eh voiture.
La nuit était fort sombre, malgré les belles étoiles du cocher.
Il avait beaucoup plu depuis quelques jours ; les chemins étaient fort mauvais, les ornières étaient profondes ; un des chevaux tomba; il se heurta la jambe cor» (re une pierre, et se couronna.
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Il fallut s'arrêter. On était à moitié chemin, et trop loin de Pontanges pour y retourner,
— Voilà un cheval perdu, dit le cocher... Déshonoré, ajouta-i-il.
Et Ton entendit de beaux blasphèmes.
— Maudit pays ! s'écria Lionel ; quels chemins ! Aussi pourquoi partir cette nuit ?
— Et puis des bêtes qui ne mangent pas, reprit le cocher.
— Gomment ! les chevaux n'ont pas mangé?...
— Est-ce que des chevaux comme ceux-là peuvent, se plaire dans une étable, manger à des râteliers de vaches? Ah ! si monsieur vient souvent chez madame la marquise, il ferait mieux de vendre ses chevaux.
— Il est certain, pensa Lionel, que les pauvres bêtes y sont bien mal logées!.,, je n'y suis guère mieux, moi; mais qu'importe? je n'y retournerai plus.
— Quel château ! dit ironiquement le cocher.
— Voilà un dépit qui me coûte mille écus, pensa M. de Marny ;
Sans compter un autre cheval qu'il lui fallait acheter.
Total:
Six mille francs : ça ne les valait pas!!! Non, certes, pour un homme positif comme l'était Lionel, le plaisir do se venger d'une femme ne valait pas six mille francs.
7â MONSIEUR LE MARQUIS
— Relevez-vous.
Il obéit, il se releva, et s'assit sur une petite ofeaise
auprès d'elle.
— Quel bonheur d'être venu ici ! Je ne m'en Tais plus! Madame de Pontanges sourit.
— Avez-vous pensé à moi depuis hier?
— Oui, mal.
— Je m'en doutais bien.
— Je vous détestais.
— Àh ! je ne le méritais pas. J'ai tant souffert ! C'est que je vous aime comme je n'ai jamais rien aimé. Vous trouvez cela tout simple, vous ; mais moi qui me croyais insensible, je suis tout' étonné d'avoir un cœur, un cœur qui bat si vite; je le crojais mort depuis longtemps, et je le retrouve près de vous avec délices.
Madame de Pontanges regardait Lionel.
Quelle jolie figure ! pensait-elle.
Peu à peu sa tendresse se réveillait. Les nuages qui avaient enveloppé son amour s,e dissipaient. Lionel redevenait ce qu'il avait d'abord été pour elle vfilie recommençait à l'aimer. '>*•'..
— Vous ne me ferez plus de chagrin?, dit Laurence.
— Non, j'aurai confiance en vous. Mais ne ïne tourriientez pas. Ayez pitié de moU je vous aime à en devenir fou.
Ce mot fit pâlir madame de Pontanges. Mille pensées douloureuses l'assiégèrent. Ce mot lui rappelait la tristesse de sa position, l'affreuse réalité de sa vie.
— Non^ dit-elle d'une voi* tremblante, Je ne vous ren- j drai pas malheureux. ' . • . i
— Je ne. demande qu'à vous aimer, qu'à, être là ; près de vous ; à entendre votre voix qui - est si douce $• à vous
DK PONTANGES 7&
voir, vous regarder vivre ; je ne demande qu'un peu de bonne affection pour toute une vie de dévouement. Mais, de grâce, ne soyez point coquette. Aimez-moi peu... mais* n'aimez que moi...
Les hommes certains de plaire sont toujours très-modestes dans les commencements. Ils n'ont garde d'essayer leur empire ; ils s'établissent d'abord ; ils s'imposent par l'habitude ; et puis quand ils sont devenus indispensables à notre vie, quand on ne peut plus se passer d'eux, alors ils se fâchent; ils feignent de se décourager; dans leur menteur désespoir ils s'éloignent... bien confiants, mon Dieu! car ils savent qu'on les rappellera... hélas! à tout prix.
Laurence ne répondit pas ; pourtant son émotion était profonde.
C'était la première fois qu'on lui parlait d'aimer.
Ce langage si tendre enivrait son cœur.
Er Lionel parlait si bien cette langue ; il était si aimable quand il voulait plaire ! Sans être convaincu, il savait déjà persuader. Qu'était-ce donc lorsqu'il disait vrai , lorsque sa voix, son regard, son âme, étaient en harmonie avec, ses paroles !
C'était un charme irrésistible
— Oui, vous m'aimez! s'écria Laurence avec passion, je le sens!...
Et lui leva les yeux au ciel pour toute réponse.
— Je suis heureuse, dit-elle.
Et elle essuya ses larmes.
— Laurence ! s'ecria Lionel en saisissant sa main.
* M. LE PRINCE DE LoiSBERG !
dit un valet de chambre, annonçant une visite.
— Que le diable l'emporte! pensa Lionel. Et il se leva pour saluer le prince.
— C'est vous... mon cousin... vous êtes bien aimable, dit madame de Pontanges avec embarras; mais quelle imprudence de venir si tôt!
— C'est une indiscrétion peut-être, dit le prince avec amertume; puis se reprenante Car vous ne m'aviez pas invité, ajouta-t-il.
— Vous serez toujours le bien-venu à Pontanges, mon cousin. Mais asseyez-vous donc; je crains que vous ne soyez fatigué.
M. de Loïsberg prit un fauteuil.
— Je devais venir de meilleure heure, dit-il; mais il est arrivé beaucoup de monde chez ma sœur; elle n'a pas voulu me laisser partir; il est plus tard que je ne le croyais, et je vois avec peine que j'ai peu d'instants à rester près de vous.
Ce qui voulait dire :
— Rassurez- vous, je ne vous gênerai pas longtemps. M. de Loïsberg observait Laurence et M. de Marny avec
attention.
— Elle l'aime... Ferdinand a raison, pensait-il. Lionel affectait un air tranquille, l'air d'un homme qui
n'a rien à redouter d'un rival : sa politesse envers le prince était prévenante et pleine de grâce; il semblait faire les honneurs du château. Le maintien embarrassé de madame de Pontanges, au contraire, faisait pitié, et M. de Marny venait au secours de cet embarras avec une adresse vraiment compromettante.
Lionel savait éloigner le prince en agissant ainsi; son
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attitude heureuse, sa fatuité naïve, devaient le décourager.
Lionel — triste, — le prince restait... Lionel joyeux, le prince devait lui céder les armes; il n'était pas homme à combattre un rival aimé. — Et Lionel, qui excellait dans l'art de spéculer sur toutes les délicatesses, vit tout de suite le parti qu'il pouvait tirer de la modeste fierté de*M. de Loîsberg, et comprit qu'il était urgent d'affecter devant lui une confiance qu'il n'avait pas.
Cependant la conversation était traînante; Laurence questionna le prince sur son duel, sur sa blessure; il évita de répondre. Gomme tous les gens de bon goût, M. de Loîsberg n'aimait pas qu'on s'entretînt de lui. Lionel alors évoqua le souvenir de M. de R..., et Ton discuta quelques instants sur ses ridicules et sur son talent.
Dès qu'il put convenablement repartir, le prince se leva, et fit à madame de Pontanges un salut très-respectueux, mais très-expressif aussi, — peut-on se servir de ce mot pour un salut? Il était impossible de dire plus clairement : J'ai tout deviné, vous ne me reverrez plus.
Et madame de Pontanges éprouva un sentiment pénible en lui disant : Au revoir. — Elle sentait que ce mot était sans avenir.
Oh! s'il était venu une heure plus tôt!
Lui qui se réjouissait tant d'une journée passée près d'elle !
Que d'événements ne seraient pas arrivés!
Si Laurence l'avait revu le premier ce jour-là, Lionel n'aurait peut-être pas reçu son pardon... il n'aurait pas repris son empire... peut-être même ne l'aurait-elle pkis aimé.
0 destinée!...
Toute la vie dépend d'un hasard.
L'homme qui doit décider de tout votre avenir vient le jour où vous êtes sortie... Le soir ou vous l'attendez, unt: visite imprévue, une affaire prolongée, le retiennent... Cestun indifférent qui vient...
Et de grands malheurs s'amassent !...
Et les événements se compliquent.
Et les cœurs s'engagent séparément.
Puis , un beau jour, le sort vous repousse l'un vers l'autre;
Vous ramène le bonheur manqué...
Trop tard!...
Hélas! il est flétri, empoisonné d'avance.., et vous n'avez plus à offrir à ses fêtes qu'un front pâli par 1rs inquiétudes, des yeux fatigués par les larmes, un cœur épuisé par la douleur!