UNE APPARITION
Dix-huit mois se passèrent ainsi pour Lionel en plaisirs, en indifférence, en bonheur. H commençait à s'ennuyer.
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Un soir, il retourna à l'Opéra, qu'il avait négligé depuis quelque temps»
— Quelle est cette nouvelle loge? demanda- t-il à M. Rapart, qu'il avait amené au spectacle.
— Je ne sais; c'est, je crois, la loge de lord"*- .11 jest depuis quinze jours de retour à Pari*.
— Cette tenture est de bon goût,..
LespeoiacJte finit.
— Eh bien! il n'est venu personne dansxette logea richement décorée. Votre Anglais est donc resté sous la table? dit en riant M. de Marny.
En cet instant M, Bonnasseau arriva.
— Savez-vous qui a loué cette loge? lui demanda M. Rapart.
— Non; ce doit être quelque grand personnage. C'est une loge de nuit places, ma foi... Qui ça peut-il être? et pourquoi n'y vienUon pas ?... Oh! voilà Ferdinand ; il nous dira cela.
— Connais-tu les gens de cette loge?
— Sans doute; c'est moi qui l'ai louée; jfaieudeJa peine, vraiment, l/arrangemeat est de bon. goût, .n'est-ce pas?
— C'est charmant... Mais dis-nous, quel astre allonsnous voir paraître dans ce boudoir?
— Ah i vous voMà bien, rêvant toujours de bettes femmes... Vous y verrez un vieux Suédois; c'est tout ce que jg vous promets.
En effet, le surlendemain, un vieux personnage enamarré de plaques et de rubans entra dans la loge mystérieuse. Ferdinand Dulac parut bientôt à côté de lui. Mais, plus tard, quand le premier acte Dut joué, à l'heure où il était élégant d'arriver, la porte de la loge s'ouvrit
avec brait... les deux hommes se levèrent avec empressement, et toutes les lorgnettes se braquèrent sur une femme éblouissante de parure et de beauté...
— Laurence! s'écria M. de Marny malgré lui.
Sa femme devint tout à coup très-pâle.
Madame de Pontanges, qui n'était jamais venue à l'Opéra, fut si préoccupée du spectacle nouveau qui s'offrait à ses yeux, qu'elle ne s'aperçut point de l'effet que son entrée avait produit. Elle regardait beaucoup, et ne voyait rien; elle n'avait pas encore l'habitude de chercher quelqu'un dans une saUe d'Opéra; elle ne vit ni Lionel, ni sa femme.
La toile se lève, et la scène captive toute son attention.
— • Est-ce le commencement? dit-elle.
— Non, il y a déjà un acte de joué.
— Eh bienl vous m'avez fait venir trop tard ; pourquoi? Monsieur le duc, vous aviez raison, dit-elle au vieux homme comme il faut qui l'avait amenée. Mais M. Dulac m'avait tant recommandé de ne venir qu'à huit heures et demie...
— Vous ne pouviez venir plus tôt, dit Ferdinand.
— Si vraiment, je n'avais rien à faire. M. Dulac sourit.
— Si l'on vous avait vue arriver à sept heures, vous étiez une femme perdue... comme élégance, ajouta-t-il en riant.
— Ah! c'est vrai, reprit Laurence, j'oublie toujours mon rôle; mais je le trouve difficile, savez -vous. J'ai déjà fait bien des sacrifices à l'élégance... voilà trois représentations que vous me faites manquer pour satisfaire à vos idées... vous êtes un tyran, je crois que je vais me révolter. .
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— C'est le moment, vous n'avez plus besoin de moi.
— Je ne sois pas ingrate. Ce que vous dites là n'est pas bien.
— Ma tâche est finie, continua Ferdinand. J'ai fait arranger votre maison...
— A merveille ! reprit Laurence.
— Grâce à madame de Champigny, je vous ai indiqué les meilleures marchandes de modes et couturières de Paris ; vous êtes mise dans le dernier goût. J'ai choisi vos chevaux; ils sont de pur sang. Vos gens sont les mieux tenus; vous n'avez plus rien à attendre de moi, il est juste que vous me renvoyiez. Allez, il ne vous reste plus qu'à suivre mes instructions et mes conseils.
— J'ai mauvaise mémoire, répondit Laurence, j'ai peur de les oublier. Vous resterez pour me les rappeler.
Puis elle se tourna vers le théâtre, et bientôt rien ne put la distraire de son attention.
On donnait Gustave III.
Madame de Pontanges se serait amusée à moins; elle était tout yeux, tout oreilles... Laurence s'amusait; elle s'amusait à faire envie. Le lustre serait tombé qu'elle ne l'aurait pas remarqué, je crois.
Les personnes qui la lorgnaient, et elles étaient en grand nombre, se divertissaient beaucoup de cette naïveté de plaisir. M. Dulac s'en aperçut. On va se moquer d'elle, pensa-t-il; il voulut la distraire.
— Madame, dit-il, madame...
Elle n'entendit pas.
— Madame la marquise!
Elle ne répondit pas.
•—Madame de Pontanges!
Enfin, elle entendit.
246 MONSiecft le marquis
— Que me voulez-vous?
— Vous vous amusez trop; on ne regarde pas ainsi. On dirait que vous n'êtes jamais venue au spectacle.
— Eh bien! on dirait vrai, puisque c'est la crémière fois que j'y viens.
Ferdinand fut désarmé par celte réponse.
— Que faire, pensa-t-il, contre une femme qui ne rougit pas d'être une provinciale?
— Mais vous avez vu l'Opéra de Londres?
— Non.
— Gomment! vous êtes restée deux mois à Londres, et vous n'êtes pas allée à l'Opéra?
— J'étais en deuil. '
— Je vous reconnais bien là : des délicatesses encore! A Londres, où personne ne vous connaissait!...
— J'étais triste.
— A la bonne heure, voilà une raison.
Laurence se remit à écouter de nouveau, d'abord la sorcière, qui l'intéressait beaucoup, puis le roi déguisé, puis la musique du trio, qui est ravissante.
M. Dulac commençait à s'impatienter. Il faut la distraire à tout prix, se dit-il. Nous verrons si elle résistera à cette épreuve-là ; et il s'écria :
— Ah ! voici M. de Marny avec sa femme... Laurence tourna vivement la tête.
— Enfin !!! dit SI. Dulac.
— Où est-elle? demanda Lawrence.
— Je vais vous le dire ; mais ne les regardez pas tout de suite ; ils vont s'apercevoir qu'on parle d'eux... Regardez aux secondes, cette loge où il y a im grand turban.
— C'est elle ?
— Non ; mais c'est là qu'il faut regarder, et puis, par degré, baissez les yeux vers la loge de dessous. Voyezvous cette jeune femme en bonnet, avec des roses?
— Ah!...
— Contraignez-vous.
-«Comme elle est paie!
— Elle est grosse de six mois, et très-souffrante. Laurence rougit.
— Comme vous voilà troublée ! Pauvre femme, vous Faimez encore !
<■— Non, oh ! non, je vous assure» Il serait là que je lui parlerais comme à vous.
— Merci, reprit M. Dulac en riant ; je voudrais vous être aussi indifférent que lui.
— C'est trop fia pour moi, Ait-elle.
— Gageons mie vous ne pourrez le revjwrsans une vive émotion?
— Si vous êtes là, je serai sans doute embarrassée; mais c'est vous qui me ferez peur.
j— Ab ! vous reculez déjà.
— Non; je me sens très-brave.
— Voulez-vous en faire l'épreuve? je vais le chercher.
— Pas oesoir, dit-etie vivement.
— Ah ! ttiadame, vous voyez bien que j'ai raison.
— • Eh bien ! j'y consens ; j'aime mieux le revoir toutde suite et n'y plus penser.
— Alors, préparez-vous.bien, il va venir.
M. Dulac sortit de la loge. Quelques moments après, il y rentra accompagné de M. de Marny.
Madame de Pontanges fît bonne contenance; elle soutint le défi courageusement.
Lionel fut moins brave; il pâlit, se troubla; scnicour
batlait avec violence. Chose incroyable!... lui qui avait oublié, trahi son amour, le retrouvait en cet instant tout entier, n revoyait cette femme qu'il avait trompée, après dix-huit mois d'absence et d'oubli ; il la revoyait avec la même émotion, la même tendresse que le jour où il l'avait quittée pour la dernière fois. — Et elle était... presque indifférente. La passion de Laurence s'était usée dans le chagrin; — celle de Lionel, au contraire, s'était conservée pure et intacte dans l'infidélité. 0 mystère ! son amour s'était suspendu et non éteint.
Cest à peine si M. de Marny peut articuler quelques mots de politesse. Laurence parle librement.
— Vous viendrez me voir, dit-elle, je suis chez moi tous les matins.
Il s'inclina avec respect. En ce moment, la porte de la loge s'ouvrit, et la duchesse de Ghampigny arriva. Lionel profita de cette occasion pour s'éloigner. Il étouffait.
Elle n'a jamais été plus séduisante, pensa-t-il.
n retourna dans sa loge, sa femme venait de partir.
— Elle s'est trouvée mal, dit quelqu'un, elle a prié son père de l'emmener.
Cette circonstance n'avait rien d'étonnant, madame de Marny était grosse, et le spectacle la fatiguait.
— Je vous fais mon compliment, dit M. Dulac à Laurence, vous vous êtes conduite à merveille, je commence à croire que nous ne l'aimons plus.
— Savez- vous ce qui a fait mon courage? c'est que je l'ai trouvé bien changé, enlaidi : comme il est engraissé ! 11 a des joues affreuses, on ne voit presque plus ses yeux, qui étaient si beaux !
— Oh ! c'est charmant ! s'écria Ferdinand en éclatant de rire. Dites donc que vous ne l'aimez plus ! 11 a toujours
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été comme cela. Vous le voyiez autrement quand vous l'aimiez, voilà tout.
— Non, il était mieux aussi. Je le trouve engraissé, et ce n'est pas très-romanesque, après dix-huit mois d'absence.
— Ahl les femmes, les femmes ! continua Ferdinand; elles n'ont jamais le dernier mot. Elles disent que vous êtes changé, elles vous trouvent laid sitôt qu'elles sont infidèles. Mais voilà qui mérite votre admiration, on vous permet d'être attentive.
Laurence tourna ses regards vers la scène, et la superbe décoration du bal masqué de Gustave f éblouit.
Elle se livra au plaisir du spectacle; charmée de se convaincre par le plaisir qu'elle était guérie de son amour, et fière de se croire dégagée, elle répétait dans sa joie : Quel bonheur ! je ne l'aime plus !