SCÈNE VI
BAPTISTE, BI.A.NCHE.
UI.ANCUE.
M. Gastop deNangis?
HAPTISTE.
C’est ici, mademoiselle.
BLANCHK.
C'est bien lui le directeur de l’agence matrimoniale ?
BAPTISTE, vivement.
Oh 1 est-ce que mademoiselle voudrait se marier ? ‘
DLANCHE.
Comme vous dites cela! Vous m’avez fait peur.
BAPTISTE
Ah! si vous saviez, mademoiselle !
BLANCHE
Madame.
BAPTISTE, h part.
Madame! madame! plus d’espoir! qui est-ce qui Tempêchait de rester demoiselle? (iiaut.) Alors ce n’est pas pour ça que vous venez.
BLANCHE, étonnée.
Pour ça?...
BAPTISTE
Parbleu ! pour vous marier, puisque vous êtes madame.
BLANCHE, à part.
Ce domestique est singulier. {Haut.) Je suis madame comme vous dites, mais je suis... veuve et, comme vous dites encore, c’est pour ça.
BAPTISTE, empressé.
Oh! oh! asseyez-vous, madame, madame la veuve. Tenez, madame, voici des journaux, des brochures, des albums. Madame désire-t-elle se rafraîchir? Madame a-t-elle besoin de quelque chose? Je suis aux ordres de madame.
BLANCHE, assise au guéridon.
Vous êtes complaisant, (a pan.) Décidément, ce domestique est très-singulier.
BAPTISTE
C’est que je désire tant que vous... l’attendiez l
BLANCHE
Qui?
BAPTISTE
Mon maître, madame, mon bon, mon excellent maître, M. Gaston; il va revenir, madame. Oh! je vous en supplie, attendez-le.
BLANCHE
Mais oui, je vais l’attendre. Mais qu’avez-vous donc?
BAPTISTE
Il sera si heureux de vous voir ! et... moi donc!
BLANCHE
Commenl! heureux do me voir? mais il ne me connaît pas, votre maître.
BAPTISTE
Mais si... mais non... ah ! je perds la tête. Si madame veut, on atlendant, que je lui cite quelques-unes des positions avantageuses, exceptionnellement avantageuses que nous avons à lui offrir. (ll s’assied nu liurenu. — Il fcuillello le livre.)
BL.\NC1IE, assise et rétiécliissnnt.
Gaston de Nangis?Si c’était lui cependant? sa famille l’assure. Nous fûmes presque élevés ensemble. Pauvre garçon ! en être réduit à cela!
BAPTISTE, conlinunnt.
Nous avons d’abord... un certain Lardenois; non, il no vous conviendrait pas; mais voici : (ii ut.) « M. le vidame du Colombier, jolie noblesse, vigoureusement proportionné, désire rencontrer une jeune femme brune, riche autant que possible, avec' des mains,» Hein? «des pieds » Ail ! « et des épaules » Oh ! « irréprochables.» A la bonne heure!... je disais aussi...
BLANCHE, sans écouter la locluro de Baptiste, s’est approchée, distraite,
de la fenêtre.
(a part.) Que vois-je? M. Cabassol gesticulant comme un fou devant la porte de cette maison! Il me suivait encore! Voilà huit jours que cela dure! C’est effrayant!... Quoi! sous le prétexte qu’il a demandé ma main, il m’espionne comme un mari jaloux! Mais je la lui ai refusée, ma main, et avec enthousiasme encore!
BAPTISTE
Eh bien, madame, qu’én pensez-vous?
, De quoi ?
BL.\NCHE.
BAPTISTE
Mais... de ce vidame!
BLANCHE
Rien.
BAPTISTE, c0Btinaant.
Voici encore: « M. Z. F...., qui, au cas où il perdrait sa première femme, * C’est un homme prévoyant! « désire épouser une jeune orpheline, dont il ferait sa .compagne inséparable.
BLANCHE, apercevan*le s objets placés sur le guéridon. .
Cela suffit. Mais dites-moi, que signifie tout cela : ce poignard, ce nœud coulant qui semble tout prêt à... et ceci? (Elle va prendre les réroivers.) Sont-ce là choses nécessaires pour marier les gens?
BAPTISTE, Tirement,
N’y touchez pas, madame, ils sont chargés.
■ BLANCHE
Ah ! mais ce n’est pas rassurant, ici.
BAPTISTE, très-agité.
Au contraire, madame, au contraire, c’est très -rassurant contre les voleurs.
BLANCHE
Des voleurs? que dit- il donc? il est fou.
BAPTISTE
Mais si ces objets vous font pour, madame, je vais les enlever.
BLANCHE
Non, c’est inutile, je me retire! (a pan.) Je vais essayer de faire perdre ma piste à ce Cabassol tenace et mal élevé 1 (Haut.) Je reviendrai un autre jour. „
BAPTISTE, doTant la porte du fond.
Vous en aller ! vous voulez vous en aller!... Oh! non, madame, non, c’est impossible; ne faites pas cela, madame, au nom de ce ^que vous avez de plus cher au mondel
BLANCHE, elle va pour aortir.
Cela devient curieux, par exemple.
BAPTISTE
.Madame, madame, je vous en supplie! mais vous ne savez donc pas qu’il y va de la vie d’un homme!
AGENCE MATHIMONIAIE
D’un homme...
Hr,ANCHK.
BAPTISTE
De mon maître, madame, qui va se tuer tout à l’heure si vous ne l’en empêchez. ,
BLANCHE
Et que puis-je faire ?
Presque rien ; vous marier.
BLANCHE
Presque rien!... Expliquez-vous, car en vérité je ne comprends pas. Pourquoi votre maître veql-il se tuer, et comment lui ferais-je changer d’avis en me remariant?
BAPTISTE
Tenez, madame, je vais tout vous dire, mais que M. Gaston l’ignore toujours, il me chasserait sans attendre même à demain.
BLANCHE
Dites.
BAPTISTE
Voici, madame : M. Gaston, après avoir mangé sa fortune, acheta par coup de tète celte agence. 11 lui restait de quoi vivie un an; aujourd’hui, à minuit, il sera au bout de cette année et de ses ressources. Or sa résolution est bien prise, il va mettre lin à ses jours. .Vous êtes la première cliente qui ait franchi le seuil de ces bureaux. C’est donc une affaire que vous nous apportez, la première affaire ; M. Gaston va reprendre courage et reculera la triste échéance. Vous "voyez bien, madame, qu’il faut vous marier; faites au moins cela pour nous.
BLANCHE-
Voilà une histoire étrange et un homme peu ordinaire. M. de Nangis n’a donc ni parents, ni amis?
BAPTISTE
Des amis ! Vous oubliez, madame, qu’il est ruiné. Des parents, il en a, et de très-riches; vous avez sans doute entendu parler de la famille Darthenay?
BLANCHE
Les Darthonay de Valcourt'^
BAPTISTE
Précisément.
BLANCHE, yirement.
Les Darthenay? Mais alors M. de Nangis a -un autre nom?
bAPTISTE.
Il se nomme encore de la Chatenaie.
BLANCHE, asitée.
Plus de doutes, c’est bien lui... et il va se tuer... Mais c’est affreux ! Par bonheur, j’arrive à temps, (a Baptiste.) Pourquoi ne s’adresse-t-il pas aux Darthenay?
BAPTISTE
Oh ! madame, vous ne connaissez pas M. de Nangis. Brouillé avec sa famille à cause de quelques écarts de jeunesse, il est trop fier pour y avoir recours maintenant.
BLANCHE, à part.
Franche et noble naturel (Haut.) Mais ces parents, s’ils revenaient les première offrir à nouveau leur amitié, alors M. Gaston n’aurait plus de prétexte....
BAPTISTE, vivement.
Alors nous serions sauvés.
BLANCHE
Je puis bien m’engager pour eux, car il est impossible qu’ils refusent quand ils sauront...
BAPTISTE, sérieux.
Eh bien! non, madame; malgré cette démarche et cette offre, M. de Nangis refusera, j’en suis certain.
BLANCHE
Vous en êtes certain?
BAPTISTE
Oui, madame.
BLANCHE
Et pourquoi ?
AGExNCE MATRIMONIALE
BAPTISTE
Parce que, dans cette réconciliation imprévue, il ne verra qu’une manière généreuse et déguisée de lui donner des secours... Oh ! je le connais bien... il refusera.
ni.ANCHE.
Mais alors que faire’? (EUc s’assied près du bureau et réltéclût.) I
• BAPTISTE s’assied nu guéridon. j
Une seule chose : .trouver le genre de mort le plus doux, (u s’assied du cité opposé.) Cherchons! nous avons déjà lé poignard, le révolver, la corde, nous avons encore le poison; tout cela... (Sc lorant brusquement.) Ah ! je le ^ tiens... l’asphyxie ! C’est un peu grisetto, mais on assure que ça n’est pas désagréable. C’est une chose bien curieuse qu’on n’ait qu’une manière d’entrer dans la vie et qu’on en ait trente-six pour en sortir ! ^
BI.ANCHE; se lorant, è part.
C’est peut-être beaucoup hasarder, mais il s’agit de la vie d’un homme.
• BAPTISTE
Eh bien, madame, j’ai trouvé.
BLANCHE
Quoi ?
BAPTISTE
Un autre genre de...
blanc:;e.
Oh ! ne parlons pas do cela.
BAPTISTE
Hélas! madame... puisque votre généreux projet ne peut aboutir et qu’il n’y a pas d’autre moyen...
BLANCHE
Si, il y en a un autre.
Un autre?
BAPTISTE
BLANCHE
, Oui; mais pour qu’il réussisse, il faut que je sois sûre de votre discrétion.
B.APTISTE.
Gomptez-y, madame.
BLANCHE
Vous direz donc seulement à votre maître, qu’une dame, une cliente, vous entendez bien? est venue lui demander des conseils et qu’elle reviendra.
BAPTISTE, virement.
Aujourd’hui, madame, n’oubliez pas, demain il serait trop tard.
BLANCHE, louriant.
Aujourd’hui.
BAPTISTE, BOiieux.
Et ce moyen?
BLANCHE
Chut!
Réussira-t-il?
BAPTISTE
BLANCHE, touriant.
Peut-être! (Elle goit.)