SCÈNE XIII GASTON, BLANCHE
GASTON
Continuez, madame, je vous en prie... Vous me disiez que vos amies...
BLANCHE
... sont les mêmes précisément qui m'ont déjà mariée ; or, elles ont eu la main si malheureuse que je veux cette fois me marier toute seule.
Malheureuse, vous, madame ! Comment, il s'est trouvé un homme assez ignorant de son bonheur, assez aveugle pour ne pas voir à quelle adorable femme le sort l'avait uni, assez fou pour ne pas remercier le ciel (jour et nuit) ' de l'avoir fait son époux !
BLANCHE, à part.
Quels généreux accents !
(*) Interdit à la représentation par la censure.
GASTON
Eh bien, madame, si c'était de mes mains que vous dussiez recevoir un tel mari, je préférerais...
BLANCHE
Quoi?
GASTON
... ne jamais marier personne.
BLANCHE, à part.
Ne jamais marier personne ! Mais alors, il se tuera ! (Haut.) Il faut cependant que vous me mariiez.
GASTON
Moi, madame I quelle idée avez-vous donc de vouloir vous rendre esclave de nouveau, victime peutêtre? L'expérience ne vous a-t-elle point servi? Restez libre, madame, et que vos désirs, et même vos caprices, ne soient pas soumis au contrôle d'4in maître infidèle ou brutal.
Vous avez une singulière façon de conduire vos affaires.
GASTON
Que voulez- vous? c'est plus fort que moi. Pour trouver un mari digne de vous, un mari comme je le comprends, comme je le sens enfin, il faudrait épuiser la collection des jeunes gens à marier, et encore, ne pêcherait-t-on point cette perle rare I
BLANCHE, à part. — Ellô va au bureau.
Gomme il s'anime! (Haut.) Vous avez cependant là un stock assez considérable de maris en expecta.tive. N'y a-t-il rien dans le lot qui puisse me convenir? Votre domestique m'a cité quelques noms. Il y a là, entre autres, un certain vidame...
GASTON
Eh bien ! vous le voyez, vous plaisantez vousmême. Laissons cela, madame, croyez-moi, il n'y a rien dans tout cela que je puisse ou que j'ose vous offrir.
BLANCHE
Ainsi, vous refusez absolument de me marier.
GASTON
Je refuse.
BLANCHE
Si votre conduite est la même avec tous vos clients, vos affaires ne doivent pas être brillantes.
GASTON
En effet, madame, je n'ai pas eu souvent l'occasion de traiter de pareilles questions. Tenez, je vous l'avouerai même, vous êtes la première personne que j'ai l'honneur de voir réclamer mon intervention ; mais, permettez-moi de vous le dire, vous avez fait naître en moi, madame, dès vos premières paroles, une sympathie si respectueuse que je me reprocherais de vous avoir involontairement trompée... pendant toute ma vie.
BLANCHE, à part. •
Toute sa vie I et il va se tuer tout à l'heure I et au lieu de se jeter sur la main que je lui tends pour le sauver du naufrage, il refuse de l'unir à une autre ! (Haut.) Monsieur de Xangis, vous êtes un honnête homme !
GASTON
Madame je n'en ai jamais douté.
BLANCHE
Mieux que cela, un homme de cœur !
GASTON, souriant.
Pardon, est-ce une déclaration ?
BLANCHE
Peut-être I
GASTON, souriant.
En ce cas, les rôles sont intervertis, car si je l'eusse osé, madame, j'aurais pris l'avance.
Laissons de côté la plaisanterie. Vous connaissez les Darthenay, n'est-ce pas ?
GASTON
Nous sommes parents.
BLANCHE
Je ne sortirai donc pas d'ici que vous ne m'ayez proposé un mari.
GASTON
Gomment, madame ! mais je vous le dis, ce répertoire est fictif, et, ici, je ne vois que... (a part.) Ah '
BLANCHE
Allons donc !
GASTON, froidement.
Non, madame, je ne connais aucun... homme qui soit digne de ce bonheur, et j'ai beau chercher...
BLANCHE
N'allez pas trop loin,
GASTON
Que voulez-vous dire ?
BLANCHE
Vous tenez donc si peu à la vie I et ne comprenezvous point !
Vous savez donc... mais je n'ose comprendre...
BLANCHE
Votre domestique est fort bavard, monsieur de Nangis, il faudra le changer. Vous cherchiez à faire des mariages, et la seule occassion qui se présente, vous la repoussez. Songez que vous n'avez plus que quelques heures pour en trouver une autre, et que vous ne voudriez pas manquer au serment que vous vous êtes fait.
GASTON
En vérité, je ne sais si c'est un rêve ou une réalité.
BLANCHE, lui tendant la main.
C'est réel, très-réel.
GASTON
Enfin, dois-je croire? Est-ce un conte de fées? Suis-je encore vivant? Ne me suis-je pas déjà tué? Mais au fait, madame, vous ne me connaissez pas?
BLANCHE
Ne vous ai-je pas dit, monsieur de Nangis, que vous étiez un honnête homme ? En outre, je connais les Darthenay, cela n'est-il pas suffisant ? C'est vous, au contraire, qui ne savez pas qui je suis. Vous souvenez-vous, monsieur de Nangis, d'une petite fille qui venait passer tous les étés chez votre père à la Chatenaie?
GASTON
A la Chatenaie ! Blanche !
BLANCHE, souriant.
Oui, monsieur Gaston.
Ah I que vous êtes bonne et toute charmante I Mais
comment tout cela s'est-il fait? Par quelles singulières circonstances ?
BLANCHE
Vous êtes trop curieux. Plus tard.