BAPTISTE, BLANCHE
BLANCHE
M. Gaston de Nangis?
BAPTISTK.
C'est icij mademoiselle.
BLANCHE
C'est bien lui le directeur de l'agence matrimoniale ?
BAPTISTE, vivement.
Oh! est-ce que mademoiselle voudrait se marier?
BLANCHE
Comme vous dites cela ! Vous m'avez fait peur.
BAPTISTE
Ah ! si vous saviez, mademoiselle !
BLANCHE
Madame.
BAPTISTE, à part.
Madame I madame I plus d'espoir ! qui est-ce qui l'empêchait de rester demoiselle? (Haut.) Alors ce n'est pas pour ça que vous venez.
BLANCHE, étonnée.
Pour ça?...
BAPTISTE
Parbleu I pour vous marier, puisque vous êtes madame.
BLANCHE, à part.
Ce domestique est singulier. (Haut.) Je suis madame comme vous dites, mais je suis... veuve et, comme vous dites encore, c'est pour ça.
BAPTISTE, empressé.
Ohl oh! asseyez-vous, madame, madame la veuve. Tenez, madame, voici des journaux, des brochures, des albums. Madame désire-t-elle se rafraîchir? Madame a-t-elle besoin de quelque chose? Je suis aux ordres de madame.
BLANCHE, assise au guéridon.
Vous êtes complaisant, (a part.) Décidément, ce domestique est très singulier.
BAPTISTE
C'est que je désire tant que vous... l'attendiez I
BLANCHE
Qui?
BAPTISTE
Mon maître, madame, mon bon, mon excellent maître, M. Gaston ; il va revenir, madame. Uh I je vous en supplie, attendez-le.
BLANCHE
Mais oui, je vais l'attendre. Mais qu'avez-vous donc?
BAPTISTE
Il sera si heureux de vous voir! et... moi donc!
BLANCHE
Gomment! heureux de me voir? mais il ne me connaît pas, votre maître.
Mais si... mais non... ah ! je perds la tête. Si ma-
dame veut, en attendant, que je lui cite quelquesunes des positions avantageuses, exceptionnellement avantageuses que nous avons à lui offrir.
Il s'assied au bureau. — Il feuillette le livre. BLANCHE, assise et réfléchissant.
Gaston de Nangis?Si c'était lui cependant? sa famille l'assure. Nous fûmes presque élevés ensemble. Pauvre garçon 1 en être réduit à celai
BAPTISTE, continuant.
Nous avons d'abord... un certain Lardenois; non, il ne vous conviendrait pas; mais voici: (ii Ht.) M. le vidame du Colombier, jolie noblesse, vigoureusement proportionné, désire rencontrer une jeune femme brune, riche autant que possible, avec des mains, » Hein? «. des pieds » Ah I « et des épaules » Oh! « irréprochables. » A la bonne heure!... je disais aussi...
BLANCHE, sans écouter la lecture de Baptiste, s'est approchée, distraite, de la fenêtre. — A part.
Que vois-je ? M. Gabassol gesticulant comme un fou devant la porte de cette maison! Il me suivait encore! Voilà huit jours aue cela dure! C'est effrayant!... Quoi! sou^ le prétexte qu'il a demandé ma main, il m'espionne comme un mari jaloux! Mais je la lui ai refusée, ma main, et avec enthousiasme encore!
BAPTISTE
Eh bien, madame, qu'en pensez- vous?
Dé quoi?
BAPTISTE
Mais... de ce vidame!
BLANCHE
Rien.
BAPTISTE, continuant.
Voici encore: « M. Z. F...., qui, au cas où il perdrait sa première femme, » c'est un liomme prévoyant I « désire épouser une jeune orpheline, dont il ferait sa compagne inséparable.
BLANCHE, apercevant les objets placés sur le guéridon.
Gela suffit. Mais dites-moi, que signifie tout cela : ce poignard, ce nœud coulant qui semble tout prêt
à... et ceci? (Elle va prendre les revolvers.) Sont-ce là
clioses nécessaires pour marier les gens ?
BAPTISTE, vivement.
N'y touchez pas, madame, ils sont chargés.
BLANGHB.
Ah I mais ce n'est pas rassurant, ici.
BAPTISTE, très agité.
Au contraire, madame, au contraire, c'est très rassurant contre les voleurs.
Des voleurs? que dit-il donc ? il est fou.
BAPTISTE
Mais si ces objets vous font peur, madame, je vais les enlever.
BLANCHE
Non, c'est inutile, je me retire ! (a part.) Je vais essayer de faire perdre ma pisle à ce Gabassol tenace et mal élevé! (Haut.) Je reviendrai un autre jour.
BAPTISTK, devant la porte du fond.
Vous en aller I vous voulez vous en aller I... Oh I
non, madame, non, c'est impossible ; ne faites pas cela, madame, au nom de ce que vous avez de plus cher au monde!
BLANCHE, va pour sortir.
Gela devient curieux, par exemple.
BAPTISTE
Madame, madame, je vous en supplie ! mais vous ne savez donc pas qu'il y va de la vie d'un homme !
BLANCHE
D'un homme...
BAPTISTE
De mon maître, madame, qui va se tuer tout à l'heure si vous ne l'en empêchez.
Et que puis-je faire ?
BAPTISTE
• Presque rien : vous marier.
BLANCHE
Presque rien !... Expliquez-vous, car en vérité je ne comprends pas. Pourquoi votre maître veut-il se tuer, et comment lui ferais-je changer d'avis en me remariant ?
BAPTISTE
Tenez, madame, je vais tout vous dire, mais que M. Gaston l'ignore toujours, il me chasserait sans attendre même à demain.
BLANCHE
Dites.
BAPTISTE
Voici, madame : M. Gaston, après avoir mangé sa fortune, acheta par coup de tête cette agence. Il lui
restait de quoi vivre un an ; aujourd'hui, à minuit, il sera au bout de cette année et de ses ressources. Or sa résolution est bien prise, il va mettre fin à ses jours. Vous êtes la première cliente qui ait franchi le seuil de ces bureaux. C'est donc une affaire que vous nous apportez, la première affaire; M. Gaston va reprendre coura5;(e et reculera la triste échéance. Vous voyez bien, madame, qu'il faut vous marier ; faites au moins cela pour nous.
BLANCHE
Voilà une histoire étran^ne et un homme peu ordinaire. M. de Nangis n'a donc ni parents, ni amis?
BAPTISTE
Des amis! Vous oubliez, madame, qu'il est ruiné. Des parents, il en a, et de très riches; vous avez sans doute entendu parler de la famille Darthenay ?
BLANCHE
Les Darthenay de Valcourt?
BAPTISTE
Précisément.
BLANCHE, vivement.
Les Darthenay? Mais alors M. de Nangis a un autre nom?
BAPTISTE
Il se nomme encore de la Ghatenaie.
BLANCHE, agitée.
Plus de doutes, c'est bien lui... et il va se tuer... Mais c'est affreux ! Par bonheur, j'arrive à temps, (a Baptiste.) Pourquoi ne s'adresse-t-il pas aux Darthenay ?
BAPTISTE
Oh I madame, vous ne connaissez pas M. de Nan-
gis. Brouillé avec sa famille à cause de quelques écarts de jeunesse, il est trop fier pour y avoir recours maintenant.
BLANCHE, à part.
Franche et noble nature I (Haut.) Mais ces parents, s'ils revenaient les premiers offrir à nouveau leur amitié, alors M. Gaston n'aurait plus de prétexte...
BAPTISTE, vivement.
Alors nous serions sauvés.
BLANCHE
Je puis bien m'engager pour eux, car il est impossible qu'ils refusent quand ils sauront...
BAPTISTE, sérieux.
Eh bien I non, madame ; malgré cette démarche et cette offre, M. de Nangis refusera, j'en suis certain.
BLANCHE
Vous en êtes certain ?
BAPTISTE
Oui, madame.
Et pourquoi ?
BLANCHE
BAPTISTE
Parce que, dans cette réconciliation imprévue, il ne verra qu'une manière généreuse et déguisée de lui donner des secours... Oh ! je le connais bien... il refusera.
BLANCHE
Mais alors que faire?
Elle s'assied près du bureau et réfiéchit, BAPTISTE, s'assied au guéridon.
Une seule chose : trouver le genre de mort le plus
doux, (u s'assied du côté opposé.) Cherchons! nous avons déjà le poignard, le revolver, la corde, nous
avons encore le poison; tout cela... (Se levant brusquement.) Ah 1 je le tiens... l'asphyxie ! C'est un peu grisette, mais on assure que ya n'est pas désagréable. C'est une chose bien curieuse qu'on n'ait qu'une manièi'e d'entrer dans la vie et qu'on en ait trente-six pour en sortir I
BLANCHE, se levant, à part.
C'est peut-être beaucoup hasarder, mais il s'agit de la vie d'un homme.
BAPTISTE
Eh bien, madauie, j'ai trouvé.
BLANCHE
Quoi?
BAPTISTE
Un autre genre de. .
BLANCHE
Oh I ne parlons pas de cela.
BAPTISTE
Hélas! madame... puisque votre généreux projet ne peut aboutir et qu'il n'y a pas d'autre moyen...
Si, il y en a un autre.
BAPTISTE
Un autre?
BLANCHE
Oui; mais pour qu'il réussisse, il faut que je sois sûre de votre discrétion
BAPTISTE
Comptez-y, madame.
BLANCHE
Vous direz donc seulement à votre maître, qu'une dame, une cliente, vous entendez bien ? est venue lui demander des conseils et qu'elle reviendra.
BAPTISTE, vivement.
Aujourd'hui, madame, n'oubliez pas, demain il serait trop tard.
BLANCHE, souriant.
Aujourd'hui.
BAPTISTE, anxieux.
Et ce moyen ?
BLANCHE
Chut!
BAPTISTE
Réussira-t-il ?
BLANCHE, souriant.
Peut-être !
Elle sort.