PHILIPPE
Voici ma main, demeure.
J'ai trop peu d'amitiés pour perdre la meilleure.
42 AGNÈS DE MÉRANIF,
Peut-être d'autres leinps m'auraient laissé plus fier. Mais le malheur est bon, qui rend l'ami plus ciier (1).
(Act. H , se. m.)
Acfnès, elle aussi, offensée d'iibord de la grossière franchise (les avis de Guillaume, ne tarde pas à l'en remercier, à remettre son soit entre ses mains; car il réclame toujours une part, et même la plus lourde, dans l'exécution de ce qu'il conseille. Lorsque la reine, qui cherche un prétexte pour ne point partir, lui demande qui osera raccompagner dans sa fuite, il n'hésite point à lui répondre :
Moi, Madame. J'irai jusques en Allemagne. Puis, au courroux du roi je reviendrai m'offrir.
(Act. III, se. in.)
11 part donc avec elle, et c'est lui qui est occupé à la défendre contre les fureurs de la populace, quand Philippe accourt pour l'arracher de leurs mains et la ramène au palais. Ici s'arrête, il faut bien le dire, la partie active, essentielle du rôle de Guillaume qui n'est plus, durant les deux derniers actes, que le témoin, et un témoin presque toujours muet, de ce qu'on y fait sans lui. Nous l'oublierions, s'il ne figurait presque incessamment sur la
(1) J'ai entendu quelques personnes blâmer ce tour, qui est vif pourtant, clair et précis, et dont les poëies et les prosateurs du dix-septième siècle nous offrent bien des exemples. En voici un qui ne me paraît rien laisser à désirer pour la justification de M. Ponsard, puisque je l'emprunte au chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre de Racine, et qu'il est conçu en ces termes :
Rendons de ce trésor Jéhu dépositaire ;
On peut dans ses États le conduire aujourd'hui,
Et le chemin est courte qui mène jusqu'à lui.
{Jthatie, Act. III, sc.vi.)
C'est à Mlle Rachel, qui est aussi de l'école du bon sens, ce dont même l'école du non-sens enrage quelque peu, que je dois d'avoir pu citer ces vers, qu'hier j'ai attrapés au passage, en assistant à la représentation (lAilialie, celle Adialie que 1 illustre actrice, fort dignement secondée d'ailleurs, vient de faire revivre à nos yeux, avec ce génie et ce goût qui déjà lui ont inspiré tant d'admirables créations.
scène, comme nous oublions, après le troisième acte, par la l'auie et pour \o malheur du poëte, cette jeune iMarç;uerite à laquelle il avait su nous intéresser dès l'exposiiion ; cette naïve eni'ant qui , transportée à la cour du fond de quelque vieux manoir, ne conçoit pas de plus f^rand bonheur que de vivre près de la reine, de partager ses occupations et ses plaisirs, qu'elle nous retrace si vivement ainsi, avec sou imagination de seize ans :
Je sonp;e à vous. Madame, et ne songe à mil aiiire, El ma vie est lieiireiise à l'ombre de la vôtre. Que puis-je désirer auprès de vous? mes jours. Remplis d'amusements, me paraisscnl trop courts. Taïuôi, dans les tournois, à vos côtés assise , Je vois ceindre un vainqueur de l'écharpe conquise; Tantôt nous poursuivons les daims par les forêts; Nous lâchons le faucon sur l'oiseau des marais; Ou nous allons cueillir, dans les lieux solitaires, Les simples renommés pour leurs sucs salutaires ; El là, vous m'enseignez quels herbages pressés Composent l'appareil qui guérit les blessés. Puis, ce sont les romans dont je vous fais lecture , Les chants des ménestrels, les conteurs d'aventure, El tout ce bruit joyeux, et tout ce mouvement Qui font de votre cour un lieu d'enchanlement. Moi, qui dans mon manoir jusqu'ici renfermée , N'y voyais que les murs d'une salle enfumée , Mêlée à ces splendeurs qui vous suivent partout , Madame, je m'étonne et m'amuse de tout. El ne demande à Dieu, par prières ferventes. Que de me maintenir au rang de vos suivantes.
Marguerite n'est pas moins intéressante, à la fin du troisième acte, quand, tout éplorée, elle promet à la reine qui va partir de ne vivre que pour ses enfants. D'où vient donc qu'Agnès expire lentement sous nos yeux, sans que sa jeune amio ne lui prodigue ses soins, n'essuie ses pleurs, et ne recueille dans son sein les derniers soupirs de sa maîtresse bien-aimée?
Quoi qu'il en soit, elle en a dit assez pour nous plaire, pour qu'on la distingue de cette foule de confidents qui ne servaient qu'à donner la réplique, et dont il était réservé aux poètes de l'école nouvelle de débarrasser notre théâtre. Sur ce point là du
44 AGNÈS DE MÉRAMF.
moins, tout l'avantage leur appartient. Seulement, comme la nature ne perd jamais ses droits, et qu'il faut bien, pour que nous sachions à quoi nous en tenir, quf le héros ou l'héroïne cause avec quelqu'un, ils lui ont donné , au lieu d'un confident, un complice, qui reçoit toutes ses confidences, entre dans toutes ses pensées, n'a d'amis et d'ennemis que les siens , et qui, par conséquent, ne ressemble pas du lout à ces pauvres doublures qu'ils ont tournées en ridicule avec cette ironie de bon goût qui n'est qu'à eux.
Dans Lucrhe Borcfia, le chef-d'œuvre du genre, si j'en crois le bruit commun, car toutes ses pièces me paraissent également des chefs-d'œuvre, dans ce mélodrame, dis-je, Lucrèce et son digne é|)oux, le duc Alphonse d'Esté, ne marchent qu'escortés ei flanqués de leur complice respectif, la première de Gubelta, le second de Ruslighello, braves gens, honnêtes gens comme leurs maîtres, se chérissant comme eux, et leur épargnant l'ennui d'assassiner, d'empoisonnei' ou d'assommer en personne ceux dont le mari est jaloux ou qui déplaisent à la dame; rude besogne dont ils s acquittent, du reste, très-consciencieusement.
Pour Gennaro, à vrai dire, il n'a près de lui que Maffio, son frère d'armes, son am.i tout dévoué, son inséparable compagnon, qui lui donnerait sa vie au premier signe comme il lui sacrifierait la sienne, couple héroïque, amitié sans exemple au théâtre et même dans l'histoire, pour qui ne connaîtrait pas et n'y aurait pas vu Oreste et Pylade. Mais qu'importe, et je le dis sans détour : pour être renouvelés des Grecs, ils n'en seraient que moins mauvais, s'ils l'avouaient bonnement, au lieu de se targuer si haut du mérite de l'originalité (1).
(1) Après une assez longue absence, qui ne sera pas la dernière, celte terrible Lucrèce Borgia vient de reparaître sur le ihéâire de la Porte- Saini-Martin. Ce que voyant par les affiches, un de mes amis et moi, (qu'on me passe celte petite confidence à propos de confidents) nous y entrâmes l'autre soir pour voir la salle. 11 y avait là presque autant de monde que Le Mierre en savait découvrir autour de ses tragédies, cent à ciiii cini|uante honnêtes bourgeois, qui paraissaient prendre leurs émotions en patience avec un courage digne d'un meilleur sort. Heureusement pour eux ce ne sera pas à recommencer : ia bonne pièce joue de son reste.
On voit à quoi elle se réduit le plus souvent chez un poëte qui a la prétention, que je suis trop poli pour qualifier comme il le faudrait, de ne relever en tout et sur tout (jne de lui-même. Combien j'aime mieux M. Alfred de Musset, nous disant avec son aimable abandon, qui a souvent plus d'esprit et de sens que tout votre pédantisme (1) :
Rien n'nppariient à rien; tout appartient à tous. Il laut èlre ignorant comme un maître d'école Pour se flaiicr de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant vous. C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
Les plus originaux de nos poètes, Molière et La Fontaine, sont aussi ceux qui ont le plus imité. Il n'y a que l'ignorance, M. de Musset vient de nous le dire, et j'ajouterai, la sottise ou la fatuité qui osera croire qu'après plus de trois mille ans qu'il y a des hommes qui écrivent et qui pensent, il lui sera donné de penser et d'écrire sans rien emprunter à personne. ISil novi sub sole. Mais s'il n'y a rien de nouveau, il n'y a non plus rien d'épuisé ; point d'idée si triviale, de sujet si rebattu qu'un homme de génie ne puisse, en s'y appliquant, y trouver la matière de quelque œuvre originale et vraie. Notez ces deux points ci; car, pour l'originalité dans le faux, dans l'extravagant, dans l'absurde, celle-là est toujours possible à tous, et à Dieu ne plaise qu'on vous la conteste!
Votre style, par exemple, ce style qui convient au théâtre autant que celui de Molière et de Racine y convient peu, bouffi de mots et de métaphores parce que vous ne pouvez le nourrir de sentiments et d'idées, uniforme par là même et <le la pire des uniformités, de celle qu'affecte constamment la prétention au bel espiii
(1) M. Alfred de Musset qui, dans ses vers, s'est de plus en pins corrigé du péché originel, en est tout à fait pur comme prosateur. Le siyle de ses contes et de ses proverbes est du meilleur goût, et digne diî uds plus renouunés couleurs d'autrefois. C'est la prose d'Hamiliou. comme l'a fort bien dit l'un des plus aimables et des plus judicieux critiques de l'école du bon sens, M. Sainte-Beuve,
et à la pointe, ce style-là, oh! il est à vous, bien à vous. L'invention vous en appartient tout entière; ou si quelqu'autre en a usé d'un pareil autrefois, il est aujourd'hui si profondément oublié qu'il n'y a pas d'apparence que vous lui redeviez quelque chose.
A vous encore, de moitié, il est vrai, avec le costumier et le décorateur, le mérite d'avoir étalé sur le théâtre la plus riche collection d'habits, d'ameublements et de décors où brille partout la couleur locale, et qui composent même toute la partie historique de vos drames. L'agréable et utile spectacle, si on pouvait les voir sans les entendre!
Parlons sérieusement : si le tout n'en vaut rien, il y a de trèsbelles parties, et je ne puis notamment y admirer assez tant de beaux et copieux monologues dont celui que j'ai cité tout à l'heure, quoique l'un des moins courts, n'est pas peut-être le plus brillant échantillon. On connaît déjà ma circonspection en ces matières, et combien je reloute de m'y commettre à l'aventure. Après m'avoir vu reculer quand il n'y avait débat qu'entre M. Hugo et M. Ponsard, on n'attend pas que j'oppose ici M. Hugo à lui-même, et me hasarde à rechercher ce qu'il a fait de plus merveilleux dans un genre où il a constamment et par tant de fois excellé. Car en poète d'action qu'il est surtout, envoyé même ici-bas pour arracher noire théâtre aux langueurs d'une tragédie où tout se passait en conversations, il a reçu du ciel et communiqué à ses personnages le don des monologues, des discours, du récit et des descriptions. Bornons-nous au premier point, bien qu'il nous fasse beau jeu sur tous les autres, et pour en juger le plus exactement possible, pour apprécier mathématiquement la place qu'occupent les monologues dans le théâtre de M. Hugo, faisons un relevé de tous ceux qu'il renferme, en indiquant, avec la situation des personnages qui les prononcent, le nombre de vers ou de lignes dont ils se composent, et que nous porterons en ligne de compte :