‹ Agnès Sorel et la chevalerieChapitre 2 sur 2 · VT · texte numérisé non relu

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d’Orléans' de Voltaire. — La marquise de- Pompadour.

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En' plein dix-huitième siècle, le nom de la belle Agnès retentit encore une fois dans un

poème qui remua cette société. C'était vers l’année 1740; la France voyait éclore l’empire charmant de madame de Pompadour (1) ; Thiriot, cet agent actif de Voltaire, un des échos de sa renommée, récitait alors en secret à la société élégante et spirituelle, au milieu des --.v :

! salons galants et licencieux, les fragments d’un

poème qui prenait pour héroïne Jeanne d’Arc

. . < ou la délivrance d’Orléans par Charles VII;

(1) Voyez mon livre sur 'Madame de Pompadour. ' . # . * >•

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Voltaire, comme toujours, désavouait ce poërae et secrètement il était flatté du succès de volupté qu’il obtenait, surtout chez le maréchal de Richelieu auquel il l’envoyait, avec de petites gravures faites à Londres (1).

Enfin ce poëme parut en Hollande avec des notes fines et railleuses sur l’histoire du roi Charles VII : on sait quelles étaient alors les destinées des éditions de Hollande ; protégées par les grands seigneurs et souvent par les magistrats, elles pénétraient en France presqu’avec liberté, sous un petit parfum de prohibition qui les faisait rechercher davantage. Une autre édition se fit ensuite sous le titre définitif de la Pucelle d’Orléans ; Voltaire avait voulu évidemment, dans ce poëme, imiter l’Arioste avec une teinte d’impiété philosophique qui caractérisait ses œuvres même badines.

Au point de vue national, c’était une mauvaise action, une infamie historique. Voltaire, toujours courtisan des Anglais, arrachait un des fleurons de notre couronne de gloire en abaissant l’héroïque épisode de la délivrance du territoire occupé par l’étranger ; il se raillait

(1) J’cn ai donné le sujet dan3 mon Maréchal de Richelieu. !

des traditions historiques de Saint-Denis, de l’oriflamme dans un triste et libertin badinage à l’usage des oisifs et des voluptueux.

Dans le poëme de Voltaire, la fable reposait toujours sur l’inertie de Charles VII, alors renfermé au château de Chinon ; mais au lieu que dans les traditions historiques Agnès Sorel réveillait l’esprit énervé du monarque, c’était elle qui l’enchaînait sous des fleurs.

Le bon roi Charle, au printemps de ses jours En temps de Pâques en la cité de Tours A certain bal (le prince aimait la danse) (1)

Avait trouvé (pour le bien de la France)

Une beauté nommée Agnès Sorel :

Jamais l’amour ne forma rien de tel.

Imaginez de Flore la jeunesse,

La taille et l’air de la nymphe des bois Et de Vénus la grâce enchanteresse Et de l’Amour le séduisant minois.

L'art d’Arachné, le doux chant des syrènes,

Elle avait tout; elle aurait dans ses chaînes Mis les héros, les sages et les rois.

Ces vers charmants moins imagés, moins anacréontiques que ceux du vieux Chapelain, préludaient à la description des amours du roi et d’Agnès Sorel, amours tout sensuels, dans les délices du bal, des fêtes, des soupers.

(1) Ceci fait allusion à Louis XV et à madame de Pompadour.

Dn vin (TAi la mousse pétillante Et du Tokai la liqueur jaunissante.

Voltaire avait évidemment encore en vue les soupets de Louis XV et de madame de Pompadour à Choisy. Dans cet enivrement de la royauté, saint Denis, le patron de la France, et que Voltaire raille avec sa légèreté impie, suscite Jeanne d’Àrc pour sa délivrance ; c’est elle qui réveille le gentil roi de son' apathie, et Agnès Sorel est abandonnée pour le tumulte , des batailles ; la dame de Beauté exhale ses ' douleurs, ses plaintes, contre laPucelle, qu’elle accuse de lui avoir arraché le roi, elle s’écrie :

Où est-il donc 1 que va-t-il entreprendre ?

Est-ce là les serments qu’il me lit ?

Pour retrouver le roi, Agnès revêt une armure de fer et prend la lance et l’épée comme un chevalier.

Mon amant veut une fille guerrière ,

Tu fais d’Agnès un soldat pour lui plaire,

Je le suivrai ; qu’il permette aujourd’hui Que ce soit moi qui combatte avec lui.

Voilà donc Agnès Sorel cherchant aventures de guerre, et qui tombe, ainsi vêtue en chevalier, dans un poste d’Anglais, commandé par Jean Chandos (les Anglais sont toujours loués

par Voltaire) \ puis une suite d’épisodes licencieux, conduisant le lecteur aux amours d’Agnès et du page Montrose.

Montrose était si beau, si tendre, si soumis,

Était si doux, savait à tel point vivre Qu’on ne pouvait s’empêcher de le suivre (1).

C est au château de Chinon que Charles VII retrouve Agnès Sorel et qu’elle reprend son royal empire.

La douce Agnès composa son visage,

Ses yeux, son air, son maintien, son langage.

> Alors, pour arracher le roi à cet amour tendre, effréné, saint Denis transpor te Agnès dans un château enchanté, où se trouve le beau page Montrose qu’elle aime. Charles VII y vient à son tour, et pardonne à tous sur la tendre sol- ‘ licitation d’Agnès. ’ .

La belle Agnès présente à l’entretien S’attendrissait, se sentant tout émue.

Son cœur est bon; femme qui fait l’amour A la douceur est toujours plus encline Que femme prude, ou bien femme héroïne.

Ce poème de Voltaire, qui n’a ni le charme, - ni la grâce de l’Arioste, se traîne jusqu’à la prise d’Orléans à travers une multitude d’épisodes licencieux. Le rôle de Charles VII est ri-

(1) Je ne puis rapporter les vers et les épisodes licencieux.

dicule, celui de Jeanne d’Arc, bouffon et ignoble. Quand Voltaire peint Agnès Sorel, il n’a devant les yeux que madame de Pompadour.

Telle plutôt cette heureuse grisette Que la nature ainsi que l’art forma,

Qu’une maman avisée et discrète Au noble lit d’un fermier éleva.

Sa douce allure est un vrai port de reine,

Ses yeux fripons s’arment de majesté,

Sa voix a pris le ton de souveraine Et sur son rang son esprit s’est monté.

Ainsi était fait le dix-huitième siècle : insouciant, léger. Le nom d’Agnès Sorel ne se révélait plus que par le poème de Voltaire. Cependant il se trouva un jour sous la plume de Louis XV : les chanoines de Loches, persévérant dans leurs idées, demandèrent à enlever de leur église le tombeau d’Agnès Sorel, comme trop profane.

Le roi, qui avait le sentiment historique des gloires de la France, écrivit au bas de cette demande : « néant, laissez le tombeau où il est. » Il y resta, en effet, jusqu’en l’année 1 794, si fatale aux tombeaux ; il fut alors brisé sans respect pour la beauté et l’art. En l’année 1806, la statue d’Agnès fut restaurée pour les mains et la tête, un peu de fantaisie. Restaurer est sans doute un pieux devoir, qui se transforme quelquefois en manie dans l’histoire de l’art. Par-

courez les galeries de sculpture de Versailles ou pénétrez dans les caveaux de Saint-Denis, une odeur de plâtre vous saisit à la gorge. Tous ces nez postiches, ces têtes blanches enfarinées dégradent la beauté sévère de ces vieux débris, c’est une autre espèce de profanation. Il faut laisser à la tombe d’Agnès sa triste et belle épitaphe déjà citée :

O mors sœva nimisque jam juvenilibus annis Abstulit a terra membra serena suis.

Il y a dans cette physionomie historique.

d’Agnès Sorel un sentiment national qui fait pardonner les passions et les erreurs! Aux’ temps modernes, le nom d’Agnès a servi d’étendard pour soulever les peuples contre la domination de l’étranger, et lorsqu’en 181 h les périls de la France appelèrent le réveil de la nation, le doux nom d’Agnès Sorel vint se mêler aux chants de l’oriflamme !

Il faut partir, Agnès l’ordonne,

Adieu repos, plaisir, adieu;

J’aurai pour venger ma couronne Mes lauriers, l’amour et mon Dieu.

Français, que le nom de ma belle,

Dans leurs rangs porte la terreur ;

J’oubliais la gloire auprès d’elle,

Agnès me rend tout à l’honneur.

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