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Ah! que vous me plaisez! Dialogue moral

Denis, donnant de l'argent à Mme Hachepiss. — Serrez ceci, je vous prie, et qu'il n'en soit plus question.

M°»« HucHEPiss. — Soyez tranquille, mon cher Monsieur.

Denis. — Est-ce bien là votre compte ?

Mme HucHEPiss mouUle un de ses doigts pour compter les billets qu'elle vient de recevoir. — A chacun d'eux, elle hoche la tête, mais ce n'est qu'une affirmation suspendue. Au dernier, elle dit oui, dans un accès de toux. — Elle plie en deux la liasse de billets; des billets neufs qui en sortant du portefeuille de Denis avaient une

6 AH ! yuE vous me plaisez !

ravissante rectitude, et comme une correction de gentilhomme, mais qui, venus dans ses mains grises, la perdent et semblent immédiatement s'imprégner de ce crasseux parfum des billets qui ont passé partout — Elle les fourre dans le sac de soie noire qui lui pend au bras, et dont elle brutalise le fermoir. — Ah! le sac de Madame Huchepiss ! un univers ! — Elle les y entre de force, les y pousse, les y tasse, pêle-mêle dans tout ce qu'il contient déjà, et qui tend la soie, à la crever.

Elle toussote encore, car elle est asthmatique. — Elle promène sur Denis un regard plein de mollesse, un regard plus complice que maternel, puis elle dit en hochant la tête : « Eh bien ! vous allez enfin être content. »

On peut avancer que Denis ne répond pas. — Il a une très mince variation d'attitude qui exprime aussi bien l'impatience que l'approbation.

M»n« Huchepiss, continue cependant. — Vous ne direz pas que je vous l'ai laissée désirer trop longtemps.

Denis. —

Mme HucHEPiss.— Ah ! c'cst que je m'en suis donné du mal, pour vous.

Denis. — Je vous en suis infiniment reconnaissant, Madame.

I^mo HucHEPiss. — Mademoiselle Doriel hésitait à se décider.

Denis. —

Mme HucHEPiss. — Il est évident que ce n'est

pas une de ces femmes qui Oh ! mais pas

du tout.

Denis. —

Mme HucHEPiss. — Elle n'attend pas après nous ; c'est une personne très bien.

Denis. —

M"»« Huchepiss. — Elle aurait voulu dire non. Mais à moi, elle n'a pas osé : je la connais depuis si longtemps.

M"e Huchepiss. — Elle s'est contentée d être très, très exigeante. — Ce n'est pas qu'elle soit

intéressée, mais je crois bien qu'elle aurait voulu nous décourager.

Denis. — Le pensez-vous sérieusement ?

Mme HucHEPjss. — Pourtant quand je lui ai porté votre réponse, que je lui ai dit que vous n'aviez pas sourcillé, et comme vous aviez été chic, elle m'a dit de vous quelque chose de très gentil.

Denis. — Vraiment ? — J'en suis très content.

M™®HucHEPiss.— Je comprends si bien qu'on ait une fantaisie pour cette petite femme-là.

Denis. —

Mme HucHEpiss. — Elle est si jolie femme, si séduisante, si

Denis. — Oui , elle est extrêmement jolie, et elle paraît réellement intelligente.

M™e HucHEPiss. — Si elle est intelligente... Mais elle a de l'esprit jusqu'au bout des doigts et elle parle anglais dans la perfection, elle est instruite, et tout.

Denis. —

M™* HucHEPiss. — Et elle a les plus jolies dents de Paris. — C'est bien connu.

Denis. — Pensez-vous qu'elle tarde à arriver.

Mme HucHEPiss. — Mais non ; elle sera là à l'heure. — C'est vous qui étiez en avance. — D'ailleurs, il n'y a rien de drôle à cela.

Denis. —

M™« HucHEPiss. — Je vous laisse. — Vous avez bien tout ce qu'il vous faut : le samovar est allumé pour le thé. — Dans ce machin-là, le gaz est en veilleuse. . . quand vous voudrez de l'eau chaude, vous n'aurez qu'à tourner ce grand robinet et ce petit-là : ça fonctionne comme un chauffe-bain; c'est bien commode. Si vous avez besoin d'autre chose, vous n'aurez qu'à sonner : le bouton est là. Il y en a un autre dans la chambre, à la tête du lit.

Denis. — Merci.

M"»« HucHEPiss. — Mais qu'avez-vous donc ?

Denis. — Moi ?. . . Rien.

M"»® HucHEPiss. — Vous êtes tout pâle : asseoyez-vous.

Denis. — Ce n'est rien, je vous assure.

jyjme HucHEPiss. — Voulez-vous des sels ? Je ne pense pas que vous soyez si ému.

Denis. —

M™^ HucHEPiss. — Comme ce serait gentil pour Doriel ! . . . Ah ! l'on a bien raison de le dire : Il y a quelque chose de nuptial dans toute attente de femme.

Denis. — Vraiment, on dit cela.

M™® Huchepiss. — Un de mes amis, une fois, me Ta dit, et je m'en suis toujours souvenue.

Denis. — Vous avez bien fait : c'est assez drôle.

Mme Huchepiss. — Et assez juste. Il faut voir pour le comprendre, le visage des hommes qui attendent une femme. Il y en a qui sont pâles de désir. D'autres ont une fiévreuse figure d'affamé. D'autres souffrent. Aucun d'eux ne rit plus.

Denis. —

M""»» Huchepiss. — Qu'ils sont différents de ce qu'ils étaient dans le moment de la conquête !

AH ! QUE VOUS ME PLAISEZ ! Il

Ils ne sont plus braves, ils ne sont plus fendants, ils ne savent plus parler haut. Ils sont à moitié vaincus. Ils redeviennent des enfants. Ils sont anxieux et émus.

Denis. — C'est un peu vrai.

Mme HucHEPiss. — G'est alors que l'on comprend le sens de ... Ce n'est pas un proverbe.

Denis. — Attendre une femme, c'est attendre tant de choses !

M°»e HucHEPiss.— Oh ! les femmes ne sont que des femmes ; il ne faut pas trop leur demander.

Denis. — Mais, si ce n'est à elles, à qui donc demanderons nous tout ce que nous attendons.

M"»e HucHEPiss. — G'est dangereux de penser ainsi.

Denis. — Il y en a pourtant bien une qui devrait ne pas nous décevoir.

Mine HucHEPiss. — Il serait exceptionnel de la rencontrer.

Denis. —

M™e HucHEPiss. — La vie est ordinaire ; il ne faut pas compter sur l'exception.

Denis. — Décourageante philosophie !

M°>« HucHEPiss. — Ce n'est pas de la philosophie : on ne gagne pas le gros lot.

Denis. — Vous pourtant, dont le délicat office est de mettre en rapport des gens qui se conviennent, vous devez bien apercevoir, comme quelqu'un qui voit de haut, ici, et là, en des lieux qui s'ignorent deux personnes faites pour se plaire.

M™« HucHEPiss. — Gomme vous dites poliment les choses !

Denis. — Socrate rêvait d'être — passez-moi l'expression— un entremetteur.— Je comprends cela profondément.

Mme HucHEPiss (offusquée). — Socrate ! ... Ne me parlez pas de cet homme-là !

Denis. — Dites-moi, Doriel va-t-elle être pour moi. . .

M'"« HucHEPiss. — ... quoi donc ?

Denis. — Pardon . . . rien du tout . . . rien du tout.

M™» HucHEPiss. — Il n'y a pas d'offense.

Mme HUCHEPISS, —

Denis. — Si vous êtes occupée. Madame, ne vous croyez pas obligée à me tenir compagnie.

Mme Huchepiss. — Je m'en vais, je vous laisse. (Elle va pour sortir).

Denis. —

M™« Huchepiss (revenant). — Ecoutez, mon cher Monsieur , Doriel est une des plus jolies femmes de Paris. Elle a les plus jolies dents de Paris. Ça, c'est positif. Ça, ce n'est pas chimérique.

Denis. —

Mme Huchepiss. — A tout à l'heure, je me sauve.

Denis resté seul examine le petit salon où il se trouve, quoiqu'il ne soit pas à examiner. C'est du Louis XVI de pacotille, cretonne et velours de coton. Mais on y remarque cependant ceci de particulier : Tous les meubles, quels qu'ils soient, semblent y pouvoir servir au moins à deux fins.

Aux murs , mauvaises reproductions de gravures anciennes (Le Prélude de Nina et le Carquois épuisé).

La chambre à coucher communique avec ce salon, non point par une porte, mais par une tenture (velours de coton, également). Elle est tendue de toile de Jouy crème dont les dessins roses représentent alternativement, parmi des guirlandes, une marchande d'amour (style pompéien) et la surprise par des nymphes d'un amour endormi (style néo-pompéien). Le lit n'est pas à décrire. L'électricité est allumée dans un abat-jour rose. Il n'y a , en effet, qu'une fenêtre étroite qui donne sur une cour sombre.

Denis éteint machinalement la lumière. Alors derrière le lit, apparaît par transparence le dessin d^une fenêtre en œil de bœuf, condamnée par la tapisserie. Aucun jour n'en pourrait venir, cela est terne et triste, et cela disparait de nouveau à la lumière.

A la droite du lit s'ouvre un étroit cabinet de toilette. Denis l'examine aussi. Puis il revient dans le salon, s'asseoit, feuillette des numéros

dépareillés et crasseux de la Vie Heureuse, de l'Indiscret et du Frou-Frou. Un fascicule aussi de la Revue des Deux-Mondes. Il se croit chez un dentiste. Il regarde l'heure, se lève, fait quelques pas, soupire, va à.la fenêtre qui donne sur une autre cour, s'asseoit à nouveau et se sent battre le cœur.

Il entend enfin des pas dans le corridor, on frappe, Madame Huchepiss entre aussitôt avec Doriel.

jyime Huchepiss. — Voici, mon clier Monsieur, M"* Doriel, que vous désiriez tant connaître.

Gela sert de présentation. Doriel tend une main clairement gantée, sur laquelle Denis se penche avec empressement et qu'il baise longuement.

Quand il se relève, madame Huchepiss s'est retirée avec plus d'empressement que de discrétion. Lui, qui ne pensait pas être si immédiatement seul avec Doriel est visiblement ému, et ne dit mot.

Doriel se tient devant lui, bien d'aplomb sur ses jambes, et prête à subir toutes les violences

auxquelles il sied de répondre en souriant: « Eh ! que de fougue, que d'ardeur, laissez-moi respirer, de grâce, et souffrez du moins que je retire mon chapeau, qui est de prix. »

Rien ne vient.

Denis ne dit point : a Ah ! Mademoiselle, c'est un de vos admirateurs qui est devant vous, et, non pas 8eulem,ent un admirateur de votre talent, mais encore (je n'ose dire : mais surtout) de votre beauté. » Il ne dit rien non plus d'équivalent. Trouve -t- il cela trop banal, ou n'y songe-t-il point ? L'un et l'autre se peut.

Pour combler le silence, elle agit. Elle installe sonmanchon dans un fauteuil, défait lentement ses gants. Puis elle dépose sa fourrure sur une console. Elle tousse. Denis ne lui demande pas si elle est enrhumée. Elle va au miroir, lève savamment les bras pour retirer les épingles de son chapeau.

Elle reste ainsi, aussi longtemps qu'il faut pour permettre à Denis la classique entreprise qu'appelle cette attitude. On la connaît. Des baisers environ l'oreille l'accompagnent.

Quand elle est fatiguée de tenir cette pose sans résultat, elle ôte son chapeau.

Ses façons de faire, ne sont pas celles d'une femme qui rend visite à un homme : Denis la reçoit si peu. Elles ne sont pas davantage d'une femme qui reçoit. Avec quel tact, quelle sûreté de goût a-i-elle choisi pour se débarhasser, les façons qu'elle aurait en chemin de fer vis-à-vis d'un inconnu.

Tout cela dure un temps assez bref, suffisant toutefois pour que Doriel puisse formuler ce jugement : « Il n'est pas bavard ». Elle est sur le point de dire : « Ce temps humide est très désagréable» quand elle aperçoit le samovar. Elle continue le silence et prépare le thé, non pas comme une femme qui est chez soi, mais comme si elle était dans un salon d'hôtel.

Ces fines nuances n'échappent pas à Denis. C'estpourquoi nous les notons. Elles le ravissent. Il sourit avec une satisfaction d'amateur, et au m,oment ou Doriel va lui demander : « Le prenezvous faible ou léger? », il se décide à parler, et

prononce enfin ces mots avec plus d'émotion que de légèreté :

C'est assez balourd. Doriel consent à prendre cela pour un madrigal. Elle sait flatter.

— Enfin une galanterie ! Je vous en remercie et j'en suis fort aise. Votre silence me gênait (ceci est un mensonge) et je redoutais presque de n'avoir pas à faire à un homme bien élevé (et ceci., une rosserie).

Denis. — En vérité, je suis troublé. Pardonnez-le moi.

DoRiEL (voyant que la conversation est enfin engagée, lui offre du thé). — Le prenez-vous fort ou léger ?

Denis. — Ah ! comme il doit vous paraître grossier, l'homme qui choisit pour parvenir à vous le parti que j'ai pris !

Doriel soupire intérieurement. Elle la connaît cette phrase ou ses équivalentes. « Un raseur » songe-t-elle. Elle aimerait mieux une brute qui en prenne pour son argent et qui se taise.

Pourtant, par politique (sait-on Jamais à qui au juste on en a) elle ne se laisse point aller à une impertinence. Bien plus, elle metdelabonne grâce dans cette réponse ; Il y a des hommages plus délicats, il y en a peu d'aussi sincères.

Denis. — Ah ! oui, sincère, vous le dites bien. C'est sincère avant tout que je veux vous paraître, et c'est sur ma sincérité qu'il vous faut établir l'opinion que vous prendrez de moi.

DoRiEL. — J'en prends note.

Denis. — Railleuse ! ne souriez pas, c'est le plus sérieusement du monde que je vous parle ainsi.

DoRiEL. — Eh ! mon ami, à quoi bon nous embarrasser l'un sur l'autre d'une opinion. J'ai lieu de croire que je ne vous déplais pas. Vous ne m'êtes pas jusqu'ici insupportable. Nous avons deux heures à passer ensemble, employons-les de manière à en garder un bon souvenir. Voilà ce que nous pouvons désirer de mieux.

Denis. — Gomme vous me parlez !

DoRiEL. — N'est-ce pas sagement ?

Denis. — Si fait, mais d'une sagesse qui n'est point celle que je vous rêvais. Ce n'est pas ainsi que je comptais voir débuter cet entretien.

DoRiEL. — Quel était donc votre dessein ?

Denis. — Pas très net... Je m'en remettais d'ailleurs au hasard, car je suis tout à fait incapable de faire prendre à des événements la tournure que je souhaite leur voir.

Doriel. — Rien qu'à vous voir, je le crois sans peine.

Denis. — Ecoutez-moi sérieusement, je vous

en prie ne devinez-vous donc pas mon

tourment ?

Doriel. — Si je puis quelque chose pour vous, dites-la, je la ferai volontiers.

Denis. —

Doriel. — ???

Denis. — Je vous aime.

DoRiEL. — Quel enfantillag-e !! Ou vous êtes furieusement excité , ou vous ne sentez pas la valeur des mots que vous employez.

Denis. — Si l'expression dépasse un peu ma pensée, et je ne le crois pas, ce n'est plus qu'une affaire de degrés, le mot est sans importance.

DoRiEL. — Et votre exact état d'esprit, je le connais bien ; il est très simple. Vous êtes de ces hommes qui ne peuvent pas se défendre de faire du boniment à la traînée la plus dégoûtante.

Denis. — Mais pas du tout.

DoRiEL. — Ne vous en défendez pas. Il n'y a là aucun mal. Cela vient au contraire d'une bonne âme, cela témoigne d'une certaine délicatesse d'esprit, et c'est plutôt gentil.

Denis. — N'imaginez rien de pareil en moi. Ce serait nous offenser tous les deux. C'est véritablement un sentiment profond et sincère qui m'a poussé vers vous.

DoRiEL. — C'est bien pire alors que ce que je pensais.

Denis. — ???

DoRiEL. — Vous m'aimez. J'admets un instant que vous m'aimez.

Denis. — Vous n'avez pas à l'admettre, cela est.

DoRiEL. — Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse ?

Denis. —

DoRiEL.— Oui, que voulez-vous que j'y fasse ? Que je vous aime aussi, à mon tour ?

Denis. — Je me rends bien compte que je n'ai pas à y songer.

DoRiEL. — D'ailleurs, je ne vous le dois pas. Je suis prête à vous donner ce que vous avez payé. Gela n'a rien à voir avec aucun sentiment.

DoRiEL. — (silence pénible).

Denis. — Ah ! je voudrais qu'aucun des mots que nous venons d'échanger n'ait été prononcé.

DORIEJL. —

Denis. — Pensez-vous que vous obtenir sans votre assentiment soit ce que j'ambitionne ? Vous êtes entièrement libre de vous refuser à moi. Vous n'avez aucune obligation envers moi, soyez-en sûre.

DoRiEL. — Alors, si c'est uniquement pour me débiter des fadeurs que vous m'avez fait venir ici, elles y sont bien déplacées.

Denis. — J'ai voulu d'un seul geste, d'un vilain geste, j'en conviens, rendre toutes les réalités possibles. Vous savez que je vous désire le plus matériellement du monde, et très fort. Gela aussi, est; il faut que vous le sachiez bien. Mais il n'y a pas que cela en moi, et tout ce qui est possible, qui m'est dû, puisque vous avez employé ce mot la première, je l'écarté entièrement pour restituer au mot que je vous ai dit tout son sens et toute sa vigueur.

DORIEL. —

Denis. — La plupart des hommes, voyezvous Doriel, dissimulent de la grossièreté

SOUS un semblant de délicatesse; si j'ai voulu pour ma part commencer par de la grossièreté, c'a été pour que dans la suite, vous ne puissiez pas douter de ma délicatesse à moi.

DoRiEL. — Vous êtes un Monsieur compliqué, à ce que je vois.

Denis. — J'ai voulu vous mettre à ma discrétion, avant de vous conquérir.

DoRiEL. — Grand rêveur!

Denis. — Evidemment il est plus simple de courtiser une femme par sacs à bonbons, fleurs et bijoux ; de lui adresser des impertinences en papillotes et des madrigaux fondants ; de lui assurer son respect dans le temps qu'on désire le plus lui en manquer, ou même qu'on lui en manque . . .

DoRiEL. — Vous trouvez cela plus simple?

Denise. — Il est plus galant de soupirer en souriant des serments emplis de grâce, et d'attendre avec assiduité l'occasion de récolter les fruits de tant de soins.

DoRiEL. — Vous dites cela, comme si, cette occasion, on la récoltait infailliblement.

Denis. — Très juste, ce que vous dites là : On n'est jamais sûr de parvenir à attendrir une femme.

DoRiEL. — Ni même de parvenir à la rouler,

Denis. — J'ai horreur de ces façons d'agir. Un véritable sentiment s'y use et s'y consume sans avoir plus de chances de réussite qu'un caprice, et sans être plus qu'un caprice remarqué par celle qui l'inspire.

Doriel. — Vous avez de nous une opinion ravissante.

Denis. — Si j'avais désiré vous aborder de cette façon, rien ne m'aurait été plus facile.

Doriel. — Vraiment !

Denis. — Je connais pas mal de monde. Cinq ou six de mes amis n'auraient pas demandé mieux que de me présenter à vous. Deux d'entre eux, même, se sont proposés à moi pour le faire.

Doriel.— Pourquoi n'avez-vous pas accepté ?

â6 AH ! QUE VOUS ME PLAISEZ !

Denis. — Parce que je me représentais avec une netteté saisissante et odieuse les relations qui s'en seraient suivies. Je ne pouvais pas en tolérer l'idée.

DoRiEL. — Les relations que nous aurions pu avoir auraient beaucoup dépendu de vous.

Denis. — Vous m'auriez dit aimablement : quand vous passerez devant chez moi, montez, cela me fera plaisir de bavarder avec vous. Je n'ai pas de chance : je ne vous aurais jamais rencontrée.

DoRiEL. — Quelle bêtise!

Denis. — J'aurais encore reçu la permission d'aller vous rendre visite dans votre loge. M'y voyez-vous alors vous débitant des sornettes, entre une gerbe de lilas blanc et un vaporisateur.

Don I EL. — Oh ! des sornettes ! Il n'aurait tenu qu'à vous !

Denis. — Pensez-vous que l'ardeur de mes sentiments aurait pu se tourner en madrigaux.

DoRiEL. — Un homme a mille moyens pour faire prendre garde à lui.

Denis. — Je ne suis pas entreprenant.

DoRiEL. — C'est un défaut.

Denis. — M'auriez-vous invité chez vous, je serais resté dans un coin de salon à faire désespérément tapisserie, tandis que des sots empressés autour de vous, vous auraient charmée.

DoRiEL. — Certes pour un amant la fleurette est mignonne.

Denis. — Les sots plaisent aux femmes, c'est un fait.

Doriel. — Il y a des sots qui leur plaisent, mon cher, et d'autres sots qui leur déplaisent, sachez-le.

Denis. — Sot ou non, je suis de ceux qui n'ont jamais su leur plaire.

Doriel. — Il n'y pas que plaire.

Denis. — Bien plus, je leur ai toujours déplu.

Doriel. —

Denis. — Vous ne dites pas le contraire.

DoRiEL. — Sans doute savez-vous cela mieux que moi.

Denis. —

DORIEL.. —

Denis. — Vous êtes dure.

DouiEL. — Je vous réponds.

Denis. — Vous êtes méfiante et agressive.

DoRiEL. — Vous étiez plus galant tout à riieure. ^

Denis. — Ah! je m'étais bâti un rêve; et j'entre dans une désillusion.

DoRiEL. — Nous pouvons, s'il vous plaît, nous en tenir là.

Denis. — Non, non ! je sens trop que je suis seul responsable de ma déception.

DoRiEL. — Encore un mot malheureux. Vous avez vraiment de la chance que je sois bonne fille.

Denis. — Je sais bien que je ne peux pas vous trouver au diapason de mon enthousiasme. Je ne vous le demande pas même.

DoRiEL. — C'est aimable à vous. S'il me fallait en vérité être instantanément au diapason de tous les enthousiasmes qui se manifestent, j'aurais une triste vie.

Denis. —

DoRiEL. — Je suis une actrice, mon cher, ne l'oubliez pas. Il y a chaque soir dans Paris cinq cents personnes, peut-être, qui ont envie de coucher avec moi.

Denis. — Oh !

DoRiEL. — Je suis modeste en disant cinq cents, ne disons pourtant que trente pour ne pas contrister votre jalousie possible. Il y en a de tous âges, de toutes conditions, de toutes catégories, de toutes formes, de toutes couleurs et de toutes graisses. Ah! que d'enthousiasmes!... Venez donc un matin décacheter mon courrier, vous verrez si j 'exagère . . . Dieu me garde d'être à tant de diapasons.

Denis. — Mais moi !

DoRiEL. — Naturellement : « Mais moi ! » Chacun s'affirme qu'il est l'unique.

30 AH ! yUE vous ME PLAISEZ !

Denis. — J'avais à un tel point le sentiment que vous devriez répondre à mes aspirations.

DoRiEL. — Ils le pensent tous.

Denis. — Moi, Doriel, Je n'ai pas fait que de le penser, j'ai voulu défier le hasard, j'ai agi.

Doriel. — Il y a bien chaque semaine quelqu'un d'assez mauvais goût, pour agir comme vous l'avez fait. Je ne sais vraiment pas pourquoi j'ai répondu à votre action. C'en est une dans le tas, voilà tout.

Denis. — Eh bien vous êtes mal tombée. Je ne suis pas comme tout le monde, et ne peux être traité comme un quiconque.

Doriel. — Pourquoi ? Qu'avez-vous de si particulier ? Que m'offrez- vous pour me séduire ? Ce n'est pas votre beauté, je pense : vous n'êtes pas mieux que n'importe qui.

Denis. — Je le sais.

Doriel. — Est-ce donc votre fortune ? Êtesvous riche ? très, très riche ?

Denis. — Pas plus que bien d'autres.

DoRiEL. — Alors ? . . . Etes-vous intelligent , avez-vous un génie quelconque ? . . . un talent ? . . . allons , dites-moi votre supériorité, je ne demande qu'à la voir.

Denis. —

DoRiEL. — Vous voulez que je devienne tout à coup amourevise de vous, eh bien montrez m'en le motif, subjuguez-moi.

Denis. —

DoRiEL. — Faites-vous seulement quelque chose dans la vie ? . . . Un oisif ! je m'en doutais ; un peu homme de lettres, sans doute?. .. On sent immédiatement cela, rien qu'à la chinoiserie de vos sentiments.

Denis. — Vous êtes irritée, mais vous ne me déplaisez pas ainsi.

Doriel. — Prenez-moi donc ! Si vous en avez encore envie. Après tout, je ne suis là que pour ça, et peut-être qu'au lit vous êtes incomparable, vous avez encore cette chance-là.

Denis. —

Denis. — Etes-vous plus calme ?

DoniEL. —

Denis. — A défaut d'une supériorité, puis-je vous indiquer la particularité de ma nature.

DoRiEL. — Racontez tout ce que vous voulez, si cela vous amuse.

Denis. — Vous devez pourtant avoir une intellifçence, il faudra bien que je l'atteigne.

Doriel. — Poseur, va !

Denis. — Je recherche une qualité d'esprit et de cœur; une correspondance sentimentale que j'ai pensé devoir trouver en vous. 11 me faut une certaine satisfaction morale. C'est là une inquiétude qui manque à bien des hommes.

Doriel. —

Denis. — M'avez-vous entendu ?

Doriel. — Bien sûr !

Denis. — Ah ! dites-moi, Doriel, mauvaise Doriel, l'avez-vous cette intelligence gracieuse qui me transporte d'aise, et que j'aimerais

d'autant plus qu'elle serait enclose dans le corps de mes rêves.

DoRiEL. — Le corps, nous y voilà.

Denis. — Répondez-moi ?

DoRiEL. — Est-ce que je sais !

Denis. — Ne prenez pas la peine d'être méchante, vous me meurtririez sans me blesser. Ayez pour moi une curiosité pitoyable. Considérez - moi comme le compagnon de voyage avec lequel il vous faut passer les quelques heures d'un court trajet. Il s'enhardit jusqu'à vous témoigner le goût que vous lui inspirez, à défaut de sympathie, pour passer le temps, vous vous laissez aller à le considérer avec une sorte d'intérêt léger.

DoRiEL. —Vous en valez, je crois, la peine.

Denis. — Je vous demande bien peu de chose, vous le voyez.

DoRiEL. — Votre modestie mérite un encouragement.

Denis. — Donnez-le moi.

DoRiEL. — Mon pauvre ami !

Denis. — Oui ! Parlez-moi sur ce ton ! Je ne vous demande rien davantage.

DoRiEL, — Pour le moment, sans doute !

Denis. — Ce que je désirais, Doriel, n'était pas tant vous posséder que vous connaître . . . J'espérais que nous aurions été très vite en sympathie et en confiance . . . que nous nous serions bientôt parlé comme des amis. Pourquoi n'est-ce pas venu?

DouiEL. — Il n'y a pas d'amitié.

Denis. — Que si !

DORIEL. —

Denis. — Je vous ferais bien vite changer de sentiment, si vous me vouliez pour ami.

Doriel. — Gros malin ! je vous vois venir.

Denis. —

Doriel. — Il vous faudrait immédiatement toutes sortes de choses qui ne sont pas pour l'amitié. Vous seriez un ami amoureux ! Dieu nous en garde.

Denis. — Je saurais bien vite vous convaincre

Qu'un ami véritable est une douce chose.

DoRiEL. — Monsieur a des lettres. C'est entendu. Mais je connais La Fontaine aussi bien que lui :

Cliacun se dit ami, mais fol qui sV repose. Rien n'est plus commun que le nom Rien n'est plus rare que la chose.

Denis. —

DoRiEL. — Je n'ai d'ailleurs que faire d'un ami.

Denis. — On n'a jamais près de soi trop d'affection, ni de dévouement.

Doriel. — J'ai trois chiens, je n'envie personne.

Denis. — Si vous saviez tout ce qu'il y a en moi de tendresse désintéressée qui s'offre à vous, et que vous ne voulez pas accueillir!

Doriel. — Il est en effet bien fâcheux que je n'en aie pas l'emploi.

DEms.- Vous avez une réputation de femme d esprit à soutenir, cela s'entend, il est cependant bien inutile de vous mettre pour moi en pareille dépense.

DoRiEL. - Eh bien voilà, vous êtes mon ami du moins je l'imagine. Que va-t-il se passer? Gomment fonctionnez-vous dans ce nouvel emploi ? Qu'adviendra-t-il ?

Denis. *—

DoRiEL.-Vous ne le savez pas vous-même?

La belle invention qu'un ami ! En vérité. Denis. —

DoRiEL. - Me voici, sans doute plus riche d un envoyeur de bouquets.

Denis. —

DoRiEL. - J'aurai un mot de vous après chaque première. Cela complétera ma collection d autographes, qui est déjà fort belle.

Denis. —

DoRiEL. — Vous déposerez votre carte chez mes concierges quand j'aurai la migraine. Cela sera bien aimable à vous.

Denis. —

DoRiEL. — Vous me saluerez au Bois ; et aux répétitions générales vous me baiserez les mains.

Denis. —

DoRiEL. — Vous m'offrirez à souper et à prendre le thé,

Denis. —

DoRiEL. — Et quand vous ne l'aurez pu faire de quinze jours, vous m'accablerez du reproche que je vous néglige.

Denis. —

DoRiEL. — Tout cela se terminera du reste en fin d'année, par un kilo de bonbons dans une jatte de porcelaine.

Denis. —

DoRiEL. — Ah ! pour votre gouverne, je

recherche le blanc de Chine, et j'ai horreur des chocolats pralinés. Il faut que mon ami sache mes g-oûts.

Denis. — Je les connaîtrai bien sans que vous preniez le soin de me les signaler. J'en ai déjà saisi plusieurs depuis que nous sommes ensemble.

DoRiEL. — Dites les voir.

Denis. — Inutile. Je ne tiens pas à me mettre en valeur. Pas plus que je n'essaierais de tirer quelque éclat d'une telle faveur que votre amitié, en m'afiQchant avec vous dans les lieux publics.

DORIEt, —

Denis. —

DoRiEL. — Et comment, s'il vous plaît, évoluerait ce rare sentiment, car il est, n'est-il pas vrai, dans la nature des sentiments qui évoluent.

Denis. —

DoRiEL. — Vers l'amour, sans doute. Vous

seriez continuellement à épier l'instant qui me précipiterait dans vos bras.

Denis. — L'amour est trop fatal à l'amitié. DoRiEL. — Après l'amour, qui s'en soucie encore.

Denis. — Un original ou deux.

DoRiEL. — Nous resterons amis, n'est-ce pas... Cela se dit : ce n'est que des mots. On les prononce parce que le définitif nous trouble. Mais soyez bien sûr qu'après l'amour passé l'indifférence ne pèse guère.

Denis. — Vous avez fait de bien tristes expériences.

Doriel. — Un sentiment tendre qui survivrait à l'amour me ferait l'effet d'en être la rinçure : une eau tiède.

Denis. — L'amitié , une eau tiède , quelle comparaison!... c'est blasphémer.

Doriel. ~ Ah ! je vous comprends, vous, je vous comprends enfin . . . Vous auriez été capable de songer à quelque liaison plus durable.

Denis. —

DoRiEL. — Au mariag'e, peut-être ?

Denis. —

DoRiEL. — Vous ne dites pas non . . . quel fou vous êtes !

DoRiEL. — C'est vrai, vous êtes fidèle, cela se voit.

Denis. — Vous me dites cela presque comme une injure, et comme si l'on m'en devait savoir mauvais gré.

DoRiEL. — C'est une qualité que je n'apprécie point.

Denis. — Peut-être vous manque-t-elle ?

DoRiEL. — Être l'épouse d'un seul homme ! Denis. — Univira

DoRiEL. — Cela me paraît toujours une infirmité plutôt qu'un ridicule.

Denis. — N'avez- vous donc été jamais ainTée ? DoRiEL. — Qui dit fidèle dit raseur.

Denis. — Qui peut être ennuyé n'aime point.

DoRiEL. — J'ai la chair inconstante.

Denis. — Avec une désinvolture affectée.— Moi, je suis fidèle comme on a un chez soi. Cela n'interdit pas les voyages, et je ne dors pas toute l'année dans un seul lit.

DoRiEL. — Vous faites un jeu de mots pour me donner le change, mais vous êtes sentimental , cela est évident. Moi pas ; mes sentiments me viennent des sens.

Denis. — N'avez-vous donc jamais aimé ?

DoRiBL. — Si vous saviez la secousse que j'éprouve en apercevant certains hommes !

Denis. — Bruns ou blonds ?

DoRiEL. — La couleur n'importe pas. Mais quelle qu'elle soit, le type reste constant : une particulière robustesse, point de mièvrerie, des muscles souples, des bras forts et des épaules . . .

Denis. — De beaux mâles, quoi !

DoRiEL. — Bien sûr. . . Je ne suis pas vicieuse, moi.

Denis. — Ce n'est pas très varié.

DoRiEL. — Ah ! si... mais pas comme on pourrait le penser. Sans doute , entre un homme du monde et un larbin, il n'y a pas de différences fondamentales, mais entre deux hommes, que de nuances !

Denis. —

DoRiEL. — En ai-je déjà eu des hommes ! . . .

Denis. — Et ce n'est point tout, sans doute.

DoRiEL. — J'ai parfois des heures de vertige en pensant à tous ceux à qui je me donnerais avec tant de ferveur, si je les connaissais

seulement N'avoir qu'un corps, et si limité,

quelle faiblesse, quelle misère!... Ah! que d'amour perdu dans l'univers !

Denis. — Vous êtes une bacchante.

DoRiEL. — Vous me prenez pour une gourgandine, n'est-ce pas, comme on dit à la Comédie française ?

Denis. — Vous entendre me parler franchement, n'était-ce pas tout ce que je désirais ?

Denis. — D'ailleurs, à l'hypocrisie près, toutes les femmes sont comme vous.

DoRiEL. — Je dois vous dégoûter.

Denis. — Ne le croyez pas, quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, qui donc serait assez aveugle pour vous considérer comme une fille ?

DoRiEL. — Mais si, vous n'êtes pas sensuel, vous.

Denis. — J'aimerais vous détromper.

DoRiEL. — Au fait, pourquoi vous le cacherai-je, vous n'êtes pas très éloigné du type qui me plaît.

Denis. — Mais je ne le suis point.

DoRiEL. — Qu'aurait-il fallu pour que j'éprouvasse à votre aspect ce coup chaleureux, qui est peut-être le meilleur de la volupté?

Denis. — Je ne le sais pas, hélas.

DoRiEL. — Qu'une fin de souper nous ait rassemblés, qu'à un coin de rue nous nous soyons trouvés nez à nez, que nos yeux se soient rencontrés tout à coup, ou croisés dans un certain angle.

Denis. — Dépendre ainsi du hasard, quel effroi !

DoRiEL. — Peut-être ne s'en est-il fallu que d'un jeu de lumière sur votre visage, quand je suis entrée dans cette pièce.

Denis. — Ne me dites pas cela.

DoRiEL. — J'étais très capable d'avoir pour vous un sale béguin.

Denis. — Ce n'était point dans ma destinée.

DoRiEL. — Ça aurait duré quinze jours.

Denis. — Peut-être plus.

DoRiEL. — Je vous aurais fait souffrir.

Denis. — Je sais endurer.

DoRiEL.— Je vous aurais trompé tout de suite.

Denis. — Je ne vous en aurais pas voulu.

DoRiEL, — Alors je vous aurais méprisé.

Denis. —

DORIEL. —

Denis. — Je vous aurais emmenée au loin.

DoRiEL. — Je ne serais point partie.

Denis. — Vous n'auriez pas résisté, quand vous auriez été à moi.

Doriel. — Je ne puis appartenir à quelqu'un.

Denis. — Quelles larmes verserez-vous quand vous aimerez !

DoRiEL. — Aimerai-je jamais ?

Denis. — D'ailleurs, pourquoi m'auriez-vous trompé ?

DoRiEL. — Par nécessité.

Denis. — Physique ?

DoRiEL. — Vous êtes bête.

Denis. —

DoRiEL. — C'est par compassion que j'aurais dû dire. Peut-être n'aurais-je pas voulu vous ruiner.

Denis.— Avez-vous de tels besoins d'argent? DoRiEL. — Immenses.

Denis. — Ne sauriez-vous donc vivre simplement ?

DoRiEL. — Non.

Denis. — Simplement, mais sans petitesse, comme je fais, sans être privé de rien. DoRiEL. — J'aime le luxe.

Denis. —

DoRiEL (pâmée). — Ah ! le luxe

Denis. —

DoRiEL. — Quand une fois nous en avons pris l'appétit , rien ne peut plus le satisfaire. Denis. — Je ne vous comprends pas.

DoRiEL. — C'est une volupté splendide et insatiable.

DoRiEL. — Les colliers ne sont jamais trop nombreux ni trop lourds, les rohes trop splendides ni trop éphémères.

Denis. — On arrive cependant à n'avoir plus de désirs.

DoRiEL. — Les désirs ne sont jamais finis et renaissent toujours.

Denis. — Que vous êtes femme, Doriel !

DoRiKL. — Sinon, m'aimeriez-vous ?

Denis. — Sans parures, comme vous voici, vous n'êtes pas moins belle.

Doriel. — Il ne faut pas être simple par indigence, mais par volonté.

Denis. — Je ne vous aimerais pas moins dans une intime et silencieuse obscurité.

Doriel. — Je suis, et je veux être une chose somptueuse. L'intimité la plus étroite, la solitude même doit être pour moi fastueuse, j'ai la passion des tapis et des parfums. Tout ce qui chatoie me fait pâmer. Je collectionne des livres, que je ne lis jamais, pour l'antique éclat

de leurs reliures dorées , et je rassemble d'anciennes verreries , dans des tombeaux de cristal.

Denis. — Ma maison vous plairait.

DoRiEL. — Je n'y resterais guère. J'aime trop changer.

Denis. — C'est le luxe suprême.

DoRiEL. — Nulle part je ne suis pour toujours. Denis. —

DoRiEL. — J'ai vécu au fond du faubourg St-Germain, dans un vieil hôtel dont le parc était princier, au milieu de choses anciennes, revenues pour moi de tous les carrefours du monde.

Denis. — Aimez- vous le passé ?

DoRiEL. — C'était au sortir du Conservatoire : j'étais toute imprégnée de 'classicisme. Un Niobide blessé s'élevait douloureusement au centre d'un vestibule de marbre rose et de miroirs. Qu'il était beau !

Denis. —

DoRiEL. — Je me suis vite lassée. Une expropriation bienfaisante m'a chassée de cette demeure avant que je m'en sois entièrement dégoûtée.

Denis. —

DoRiEL. — Sans cela je m'en serais débarrassée dans des conditions désastreuses . . . J'habite maintenant, à l'Américaine, le dernier étage d'une maison qui domine le Bois. Je n'y fais que passer. 4^

Denis. — Vous m'emplissez de vertige.

DoRiEL. — Je fais construire sur les hauteurs de Sèvres un palais adorable et fou. Ce sera la plus extrême fleur de notre civilisation délicate.

Denis. — Doriel, Doriel, gardez-moi près de vous, je suis à vous, je l'avais bien pressenti : cela est. Vos imaginations me sont familières, et tout ce que vous me dites semble vouloir réaliser un de mes rêves.

Doriel, blessée par cette chaleur. — Que dites-vous ?

Denis. — Je serai le serviteur de vos fantaisies, je saurai découvrir pour vous mille artistes ingénieux qui inventeront les choses merveilleuses qu'il faut pour vous entourer. Je serai chez vous l'introducteur d'une caravane d'artisans fantastiques qui vous éblouiront avec un déballage de soieries et de joyaux, de meubles et de porcelaines, d'ouvrages inconnus et fabuleux, susceptibles de satisfaire toutes les aspirations d'une reine de Saba.

DoRiEL, ironique. — Vous voici lyrique !

Denis. — Pour vous attendrir, je fais suivre vos chimères par les miennes.

DoRiEL, toujourslironiqiie. — Délicate attention!

Denis. — Pourquoi ne parlez-vous plus chaleureusement comme vous faisiez tout à l'heure ?

DoRiEL. — On détruit mes enthousiasmes en les partageant.

Denis. — Voilà la plus affreuse chose du

monde. Vous êtes un songe de la nuit. Je m'exténue pour étreindre une nuée : que vous ai-je donc fait?

DoRiEL. — Rien.

Denis. — Est-ce que je vous déplais tant ?

DoRiEL. — Non.

Denis. — ???

DoRiEL. — Vous m'êtes indifférent.

Denis. — Est-ce par coquetterie que vous êtes si cruelle ?

DoRiEL. — Pourquoi serais-je coquette envers vous?

Denis. — Pour vous amuser de ce que vous me faites souffrir.

Doriel. — Puisque vous ne m'intéressez pas.

Denis. —

Doriel. —

Denis. — Vous expliquez-vous que je sois encore là, après ce que vous venez de me dire?

DoRiEL. — Je ne l'ai point dit pour vous faire partir. Ni même pour vous faire de la peine.

Denis. —

DoRiEL. — Je croyais pouvoir vous parler sans hypocrisie. N'était-ce point déjà vous accorder une sorte de privilèg-e ?

Denis. — Il faudra peut-être que je vous sache gré de vos mauvais traitements.

Doriel.

Denis. -

Doriel. — Croyez-vous bien utile de prolonger encore beaucoup cet entretien ?

Denis. — Si vous continuez à me brutaliser de la sorte, vous allez m'abattre tout sanglotant à vos pieds.

Doriel. — C'est une scène, en vérité, que vous me servez là, et telle que je n'en ai pas souvent essuyé de semblables. J'ai pour vous d'inconcevables complaisances.

Denis. —

DoRiEL. -— Vous êtes un homme étrange.

Denis. — Je suis bien quelconque, allez . . . n'importe qui.

DoRiEL. — Vous êtes romantique et ténébreux.

Denis, — Je suis un naïf avec des illusions.

DORIEL. —

Denis. — J'ai le goût du beau, le mépris des hommes, et je ne suis désœuvré que faute d'avoir rencontré rien qui vaille que je m'y dévoue.

Doriel. — Vraiment! Je vais être fière de votre attention.

Denis. — Vous rendre fière ou vous émouvoir, peu m'importe la façon dont je vous toucherai, si je parviens à vous toucher.

Doriel. — Vous mériteriez d'être aimé.

Denis. — Cela ne me console point de ne pas

l'être.

DoRiEL. — Peut-être cela vous arrivera-t-il un jour ... ou un soir . . .

Denis. — Etre aimé! Je désespère de l'être jamais, et de sentir une fois mon corps désiré et embrassé avec cette ferveur folle que j'ai si souvent mise à posséder un corps de femme.

DoRiEL,. — Est-ce pour m'allumer que vous dites ça?

Denis. — Vous ne voulez rien comprendre à ce que je vous dis.

DORIEL. —

Denis. — Vous ne voulez pas môme l'essayer En vérité, vous mettriez plus de finesse et de complaisance à analyser ce qui anime un petit chien que ce qui torture un malheureux qui vous aime.

Doriel. — Que voulez-vous faire à cela ?

Denis. —

Doriel. —

Denis. —

Denis. — Je me conduis envers vous comme un crétin. Je vous parle tantôt comme un jaloux, et tantôt comme un brutal.

DoRiEL. — Je l'ai bien remarqué !

Denis. — J'oublie que je suis pour vous plus qu'un inconnu, à cause que je songe à vous depuis si longtemps.

Doriel. —

Denis. — Si vous saviez comme mon esprit s'est occupé de vous, et a travaillé sur votre sujet. Tenez, — c'est un enfantillage — j'ai chez moi toutes vos photographies. L'une môme, que j'ai achetée dans une vente de charité, porte votre signature ; votre écriture est ravissante.

Doriel. — Mais c'est une passion de collégien.

Denis. — C'est une passion.

DORIEL. —

Denis. — Oh ! je sais bien que chaque artiste a de la sorte toute une foule ignorée d'amis.

DoRiEL. — Et d'amants, n'est-ce pas ?

Denis. — Ah! vous avez été l'ornement de nombre de mes songes.

DORIEL. —

Denis. — Et quelques fillettes ont reçu des caresses qui n'étaient point pour elles.

Doriel. — Si la réalité vous blesse, ne vous en prenez qu'à vos rêves.

Denis. — Que vous m'y étiez douce !

Doriel. —

Denis. — Vous me parliez alors comme à vos amants de comédie.

Doriel, — Grand brac!

Denis. — Nous espérons toujours qu'une femme de théâtre nous traitera comme un héros de roman.

Doriel.— Oubliant que vous n'en êtes pas un.

Denis. — Ce n'est pas en nous qu'est le mécompte. Dans la vie réelle,ne nous laissonsnous pas séduire par des femmes aimables et resplendissantes, que nous savons être ensuite des personnes acariâtres et négligées, dont la seule intelligence est un bon couturier.

DoRiEL. — Les femmes du monde vous jouent de ces tours ?

Denis. — Vie ou théâtre, tout n'est qu'apparences. — C'est d'un platonisme élémentaire et attendrissant.

Dobiel. — Est-ce vraiment si platonique?

Denis. — Êtes-vous parfois dans la vie telle que nous vous voyons ?

Doriel. — Par éclairs.

Denis. — Ce sont précisément des éclairs de votre génie qui m'ont ébloui.

DoRiEL. — Oh ! mon génie. . . Je ne suis qu'une petite femme à qui il ne faut point faire de pareilles louanges.

Denis. — Dans le Misanthrope, quand vous disiez : Vous vous divertissez, Philinte

DoRiEL. — Vous m'avez vue là dedans

Je n'y ai pas eu grand succès.

Denis. — Quelle divine simplicité vous animait ! Que n'aurais-je point donné pour sentir se poser sur moi le regard tranquille que vous éleviez vers le grand benêt qui vous répliquait en ronronnant !

Doriel. — Vous savez qu'il est question de son entrée à la Comédie.

Denis. — Et dans la Silvia de Marivaux quand vous disiez avec un ravissement de toute votre personne : Ahl que vous me charmez, Dorante

Doriel. — Mais vous êtes un vrai connaisseur, mon cher.

Denis. — Ah ! je me serais tenu pour un dieu, si j'avais pu tirer une pareille inflexion de votre cœur !

DoRiEL. — Du cœur c'est un peu loin, mais des lèvres, rien n'est si facile, vous n'aviez qu'à le dire.

Denis. — Non, non, je vous en prie, ne faites point cela, ne me jouez pas la comédie. Je préfère vos duretés à vos complaisances.

DoRiEL (jouant). — Ah ! que vous me charmez . . .

Denis. — Hélas ! ce n'est pas à moi que vous dites cela !

DoRiEL (naturellement). — Vous ne m'avez pas dit votre nom.

Denis. — Je m'appelle Denis.

DoRiEL (jouant de nouveau). — Ah ! que vous me charmez . . . Denis.

Denis. — Gela sonne piteusement.

DoRiEL,. — C'est pourtant un nom tendre.

Denis. — On a quelquefois le nom qu'on mérite.

DoRiEL. — Moi, je m'appelle Edmée.

Denis, — . . . Je n'avais pas voulu vous le demander . . . Doriel vous convient mieux et me plaît davantag'e. Vous avez choisi là un pseudonyme dont le prestige est charmant.

Doriel (avec un rire méchant). — Emilien Doriel, 27 bis rue du Faubourg St-Denis, Bonnetterie en tous genres, c'est mon père. Trouvez-vous cela prestigieux?

Denis. — Ah !

Doriel. — Vous déchantez !

Denis. — Gomme l'idée que nous nous faisons des choses les change.

Denis. — « Doriel ! » Gela est à la fois aérien, élégant et si féminin. Gela évoque à votre ressemblance de si précieuses et de si douces images ; c'est un sortilège.

DoRiEL (amère). — Cela vous en ferait voir bien d'autres, si vous connaissiez mon père.

Denis. — Vous avez dû beaucoup souffrir.

DoRiEL. — Oh ! que vous êtes rasant, mon pauvre homme ! Au moindre mot qu'on se laisse aller à vous dire, vous prenez un air lugubre et désolé qui m'exaspère.

Denis. — Ceux que vous venez de me dire sulïlsent à évoquer pour moi toutes les tristesses d'une jeunesse comprimée et impatiente.

Doriel. — N'essayez pas de m'escroquer des confidences.

Denis. — Ah ! vous ne me laissez pas longtemps dans l'illusion que je vais saisir quelque chose de votre cœur.

Doriel. —

Denis. — Vous me faites immédiatement trébucher sur une mauvaise parole.

DoRiEL (violemment) — Ah! j'en ai assez, moi, maintenant, vous m'embêtez.

Denis. —

DoRiEL. — Vous m'embêtez, vous m'embêtez, et je ne vous l'envoie pas dire.

Doriel. — Vous êtes là depuis deux heures à me raconter des absurdités ... et je suis assez gourde pour y répondre.

Denis. —

Doriel. — Dieu nous préserve des raseurs tels que vous.

Denis. —

Doriel. — Mais dans les circonstances ordinaires de la vie, je ne vous aurais seulement pas écouté cinq minutes.

(Voilà ce qui justifie le lieu de la scène dont s'est peut-être choqué maint lecteur).

AH ! QUE VOrS ME PLAISEZ ! 63

Denis. — Je sais bien que dans la vie on a peu de chances de bonheur.

DoRiEL. — Rien qu'à vous voir, quand je suis entrée ici, j'ai deviné ce que vous étiez.

Denis. — Le coup de foudre de l'aversion.

DoRiEL,. — La mère Huchepiss ne m'y reprendra plus, la vieille saleté . . .

Denis. — Emportez-vous, si cela vous plaît, Doriel, . . . mais ne vous abaissez point par grâce ... ne détruisez pas l'image que je me suis faite de vous.

DoRiEL. — Je vas me gêner ... non mais il est crevant ce type-là, il a pourtant fait tout ce qu'il fallait pour savoir que je suis une. . .

Denis (l'interrompant). — Taisez-vous, vous me désespérez, vous me faites mourir, vous me brisez . . .

Doriel. — Si tout ce que vous vouliez, c'était bavarder et pleurnicher, vous devez être

content. Pour moi je vous préviens que si vous m'assommez encore, c'est moi qui ne voudrai plus rien autre, et que dans un quart d'heure je serai partie. Rla complaisance a des limites, vous entendez.

Le premier mouvement de Denis est ici pour rompre définitivement, et pour quitter cette partie perdue. Mais quand la sensualité est en jeu, de pareils mouvements ne se suivent pas avec beaucoup de facilité.

Doriel est devant lui haletante et rose. Par sa bouche entr'ouverte, on voit ses dents laiteuses (les plus jolies dents de Paris). Elle arrange d'un geste une mèche de ses cheveux, tire sa montre de son cou, regarde l'heure, s'assied. Il est six heures moins le quart. Jamais il ne l'a vue si désirable.

Aussi bien, puisqu'en cet instant il la méprise, pourquoi se forcerait-il à agir délicatement à son égard : pourquoi se retirerait-il? D'autre part, il a payé ; voici qu'il s'en souvient. Comment Doriel, qui n'a que des sentiments

méprisables (c'est ce qu'il pense actuellement), le jugera-t-il s'il prend une telle détermination? Il craint de passer pour une dupe.

Il craint encore qu'elle n'aille lui imaginer, des ridicules ou des infirmités, ou des vices. Cela ne devrait pas lui importer, puisqu'il la méprise, et cependant cela lui importe; il le croit du moins, comme il croit aussi que toutes ces réflexions qu'il accueille forment un raisonnement, alors qu'elles ne sont que les habiletés de sa sensualité qui veut dissoudre son orgueil sentimental.

Il tombe, en pleurant presque, aux genoux de Doriel, et comme il porte ses mains à ses yeux, ses coudes se logent de chaque côlé de la taille de la jeune femme, et son visage au plus tiède de sa jupe.

Pourquoi sourit-elle, maintenant? Est-ce de tant d'humilité? Est-ce raillerie ou satisfaction? L'attitude de Denis lui fait sentir la puissance qu'elle exerce sur lui, mieux que tout ce qu'il lui a dit. Légèrement, elle lui passe la main sur le front : une main parfumée, fraîche et

flatteuse dont il sent les doigts entrer dans ses cheveux de façon câline.

Qu'en ce moment, où il a encore dans les oreilles l'accent de ses mauvaises paroles, elle puisse ainsi lui témoigner cette douceur et cette tendresse, lui semble le dernier trait de la courtisanerie. Un sanglot lui en monte à la gorge, niais c'est un sanglot de désir.

Voici que ses bras entourent la taille de Doriel et que son visage s'élève vers ses seins- Jl couvre sa robe de baisers, et ses mains quand il les rencontre, et bientôt aussi son visage charmant.

Mais nous n'allons pas suivre leurs agitations geste à geste. Ce sera bien assez d'épier ceux de leurs mouvements qui sont en rapport exprès avec le développement psychologique de cette aventure.

Déjà les voici debout, face à face. Doriel passe son mouchoir sur ses lèvres, qu'elle n'a point laissé entr'ouvrir. Elle passe derrière la bergère, où elle était précédemment assise, pose sa main sur le Lois doré du dossier, et se trouve

placée de telle sorte qu'au moment où Denis vient à nouveau la prendre dans ses bras, d'un seul pas en arrière, qu'elle semble faire par obéissance à l'impétuosité de son élan, elle l'entraîne dans la chambre à coucher dont une tenture cachait précisément là , la porte ouverte.

C'est fort adroitement exécuté.

L'aspect du lit affole Denis. Il y porte Doriel, l'y jette, et s'acharne furieusement sur elle pour lui arracher sa robe.

Il ne la déshabille point en libertin, oh! non ! Il ne s'ingénie pas à prolonger le plaisir, et ne traite point ses rubans comme les faveurs qui maintiennent une confiserie galante. Il ne songe pas à retarder les délices qu'il entrevoit : Il est tout sens, il est une brute. Doriel en est stupéfaite.

Lui-même se dévêt précipitamment, sans passer derrière le paravent qui est si heureusement disposé dans la ruelle pour éviter à un monsieur susceptible, le ridicule de se laisser

voir en chaussettes et caleçons (si heureusement choisis soient-ils). Denis ne s'en soucie guère. Toutes les pièces de son habit sont jetées à terre. Des monnaies roulent et sonnent, et les voici tous deux enfin l'un contre l'autre.

Denis est cynique en faits, mais il a la pudeur des mots. Fâcheuse manière d'être qui le conduit à agir en trop grande hâte pour qu'il puisse y avoir connivence : il ne dit pas un mot pour prévenir ou s'informer . . . Quelles façons !

Autre point, il est trop sensuel pour n'être pas brutal, et n'est point assez voluptueux pour être désintéressé. L'amour (si je puis dire) débride une formidable brute dans ce délicat individu^ (On s'en aperçoit, je pense, depuis un moment). Pour un peu, il irait à coups de poing. Cela pourrait ne pas déplaire à Doriel, si elle en devait tirer autre chose que des bleus. Mais tout se réalise rapidement, trop rapidement, et sans aucun synchronisme.

Rien ne la froisse tant, car si elle y met du sien, et c'est sa manière, elle aime tirer un plaisir de la peine qu'elle prend.

Denis ne songe plus maintenant qu'à fumer des cigarettes. A plat dos, il regarde le plafond.

Doriel le battrait : elle rage. Il lui inspire donc enfin un sentiment, mais il ne s'en aperçoit pas. (Que ne puis-Je souligner quatre fois cette phrase-ci !)

Elle va prendre quelques soins d'elle.

L'envie de s'habiller à ce moment, et de filer lui traverse l'esprit. Mais la vue de ce grand cadavre jeté tout nu sur le lit la retient. Lu tempérament quand même, pense-t-elle. Elle lui crie : Eh bien, grand feignant, tu ne veux pas en faire autant ?

Pas de réponse.

Denis demeure immobile, exhalant de la fumée vers le ciel.

Elle lui lance à la volée une éponge humide qui l'atteint au ventre.

Il se lève comme un furieux et va se jeter sur elle.

Elle a un peu peur. Elle craint d'abord des coups. Mais ce n'est qu'une récidive aussi fougueuse qu'inopinée. Il la reprend là, dans le coin où il l'atteint, tout debout sans lui dire un mot, en se tenant à la table de toilette, où elle s'appuie. Il la couvre tout entière de son grand corps, et la soulève presque de terre. (* Chair des femmes fraîchement lavée ... »)

Comme précédemment, il ne songe qu'à lui. Pourtant Doriel est plus satisfaite. Il est évident que l'attitude est incommode. Elle reçoit pourtant là un agrément appréciable. L'imprévu et la bousculade ont leurs charmes pour tout le monde.

En outre, il est toujours attachant de voir soudain le fonds d'une âme, surtout quand une

rudesse extrême monte du dessous d'un rafjiné; or, Doriel maîtrisée, demeure lucide. Elle aurait à s'en plaindre, si elle n'en tirait précisé" ment un plaisir intellectuel.

Ce second mouvement lui donne à croire qu'elle peut s'attendre à être tout à l'heure véritablement comblée de délices : elle n'est pas une jeune fille qui désespère de tout l'avenir pour une expérience ou deux qui ne sont point très réussies.

Hélas ! tout à l'heure encore elle sera déçue.

Sans doute, Denis a des moments singuliers : une façon, par exemple, d'étreindre dans ses bras frémissants et repliés le corps léger de Doriel, en sanglotant ces mots, sur le mode le plus passionné : «Ah! ce corps, ce fragile petit corps ».

Néanmoins il n'use pas d'elle autrement qu'il ne ferait d'une femme de b..., et elle ne se retient pas de bougonner : « Bon Dieu ! où a-t-il été élevé, ce type-là ? »

Fâcheux ajustement d^événements successifs.

Pour que Denis s^efforçât de complaire physiquement à Doriel, il aurait fallu qu'elle ait répondu d'abord à son désir intellectuel. Et si Doriel, en sens contraire, avait trouvé en Denis un amant supérieur et dévoué, elle l'aurait ensuite tenu pour le plus intelligent des hommes. Avec une entière complaisance elle se serait montrée ce qu'il souhaitait, et de plus, elle aurait jugé tous ses propos, les plus fins, les plus délicats du monde, et sans même prendre le soin de les écouter, les plus captivants.

Éternel et insoluble malentendu !

Sans doute, nous sommes en pleine contingence. Que ces deux personnes passent à côté d'une chance de bonheur, nécessairement fragile d'autre part, il n'importe, et ces conjonctions n'offrent aucun intérêt supérieur, quoiqu'il soit loisible d'en tirer une conclusion généralisée.

Il n'en est pas moins certain que Denis vient de perdre une partie fort importante pour lui. Tomber d'an pareil rêve, à son âge, est un échec qui peut le tenir bien longtemps démoralisé.

Pour Doriel, l'aventure est de moins de conséquence. Peut-on, cependant, passer avec entière immunité auprès d'une pareille ardeur? Cela fait doute. Ce soir elle sera de mauvaise humeur, mal en train. Elii ressentira un étrange malaise, et les propos passionnés de cet homme lui reviendront parfois en mémoire comme les fragments d'un rêve singulier et mauvais. Elle reverra ce visage tourmenté. Cette voix grave aux accents douloureux résonnera à ses oreilles; surtout devant ses yeux reparaîtra le geste nerveux de cette main acharnée à tordre et à tirer une moustache blonde au-dessus d'une bouche mordue de désespoir contenu.

Cette journée s'apprête nécessairement à lui laisser un souvenir pénible.

mma

Une défaite a eu lieu, et personne n'est vainqueur.

Moi, je trouve ça navrant.

Denis commet une nouvelle faute : la dernière. Il laisse Doriel mettre avant lui pied à terre, et gagner ainsi l'avantage énorme qu'a une personne habillée, sur celle qui ne Vest point quand elles sont de sens froids ou refroidis.

Il s'en rend bien compte à la première eau qu'il entend couler dans le cabinet de toilette. A ce m,oment encore, il pourrait se lever gaiement, aller bousculer Doriel, s'habiller familièrement auprès d'elle, se disputer et lutter avec elle comme un gamin, à propos d'une serviette ou d'un broc d'eau chaude: la situation serait sauvée.

Il n'a point la décision assez rapide, ni suffisamment de verve. Il aime mieux faire semblant de dormir, d'abord parce qu'il ferme les yeux, ensuite parce qu'il espère que cela l'endormira vraiment. Vain espoir.

Il imagine Doriel revêtue, rafraîchie, avec un visage dont la fatigue est dissimulée par le rouge et la poudre; il se sent décoiffé, la bouche mauvaise, mal couvert d\in drap ■souillé, et cela le rend morne.

Toute sa déception se résume dans cette opposition qui ne la symbolise pourtant pas. Il voudrait en avoir fini et être ailleurs.

Hnfin voici Doriel qui traverse la chambre. Aurait-elle la bonne pensée de partir sans lui dire un mot ? Il le souhaite avec toute l'ardeur de la lâcheté. Son cœur bat la déroute.

Mais non. Doriel, qui est allée mettre son chapeau et reprendre son manchon, revient. Elle s'approche du Ut, où elle s'appuie des genoux.

Doriel. — Tu dors, pauvre loup.

Denis fait signe que non.

Doriel. — Tu ne dis plus rien ?

mnae

DoRiEL. — Ce n'est pas comme tout à l'heure... M'en as-tu raconté des bêtises!...

Denis. —

DoRiEL. — Grand fou, va !

Elle se baisse et doucement le baise au front Au moment où elle va se relever, sans ouvrir les yeux il lui passe un bras autour du cou, et maintient le visage de Doriel près de lui. Encore complaisante, elle s'y prête. Il la respire avec frénésie, puis tout à coup la renverse et lui dévore la bouche.

Elle a un moment de mécontentement. Elle prend le bord de son chapeau pour assurer sa coiffure; elle dit doucement, comme à un enfant ou à un petit chien : Mais non, voyons, ça suffît. Elle se dégage, se relève, tapote sa robe, tire sa voilette, ferme un de ses gants, s'éloigne, dit : « Allons, mon gros, repose-toi un peu » et sort.

Ah! que cela est irréparable!

Heureusement pour Denis, il n'a plus une seule idée en équilibre dans la tête.

Il se fourre sous la couverture, et ferme si obstinément les yeux qu'il se trompe lui-même, et pense dormir.

Cela ne peut pourtant pas durer toujours. Il ne peut, hélas, achever sa vie dans cette chambre. Il va falloir se remuer, s'habiller .... Déj à Madame Huchepiss est venue discrètement voir s'il ne lui manquait rien, et elle a remué les meubles.

Il se dresse, reste assis sur le bord du Ut, sent tout tourner autour de lui, baisse la tête, se frotte les yeux, bâille, tord ses poignets, et de nouveau s'abat tout de son long en sanglottant sur les oreillers.

Hélas, il faut partir. A quoi bon songer : on

verra bien Ablutions sans joie. Toilette

paresseuse, maussade et interm.inable.

Un tiraillement d'estomac le rappelle à la vie.

Il traverse le petit salon. La tasse de thé que Doriel a versée pour lui est sur un guéridon, à moitié vide. Il boit la tisane refroidie, jette un

coup d'œil autour de lui. Rien de Doriel n'est resté là. Point de souvenir à emporter.

En descendant Vescalier il se sent rompu, les cuisses courbaturées comme s'il avait fait trop d'escrime sans entraînement. Il allume une cigarette sous la porte cochère. Dans la rue, de Vair un peu frais le touche au visage. Il regarde l'heure «8 heures. Je vais un peu marcher avant d'aller dîner; cela me remettra.»

Il fait quelques pas, enfile la rue de la Michodière, gagne le Boulevard, achète un journal, et disparait dans la foule qui passe.

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