‹ Aime et tu renaîtrasChapitre 4 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

C'est un des côtés les plus fâcheux de la destinée humaine que nos satisfactions d'amourpropre soient accompagnées presque immanquablement de mesquines avanies qui en diminuent le prix. Point de triomphe dont les guirlandes ne recèlent des épines !

Ainsi en advenait-il pour Mme Jouvenet.

La mère, qui avait pu voir sa fille devenir Mme Jean Marescaux et, installée au château, être traitée en sœur par la châtelaine, devait, semble-t-il, toucher à l'apogée de ses rêves ! Établie elle-même dans une gentille maison neuve, à l'entrée du bourg, une jeune bonne à son service, la douce Lilette restant sa compagne attentive et enjouée, visitée assidûment par

Thérésine, gratifiée du bonjour amical de Mme Guérard, Mme Jouvenet paraissait la plus heureuse comme la plus choyée des vieilles mamans.

Il n'en était rien 1 L'inimitié des Boulommiers assombrissait sa gloire et réfrigérait sa félicité !

La Chènetière, interdite à sa fille et à son gendre, acquérait l'importance d'un paradis perdu. Et elle recueillait en son sein, comme des ferments empestés, certains propos, semés avec intention par Mme Boulommiers et que rapportaient de complaisantes voisines, entrant distraire l'impotente. Mme Boulommiers résidait maintenant presque constamment à Paris. Elle ne faisait pas mystère de son engouement pour la jeune personne distinguée par son neveu Edmond : une Américaine d'une élégance toute parisienne, musicienne émérite, parlant plusieurs langues, comptant des pairesses d'Angleterre parmi ses relations. « Au moins, ajoutait la dame de la Chènetière, trouverai-je dans celleci la nièce selon mon cœur, digne de porter les dentelles et les diamants de famille! »

La pauvre Mme Jouvenet pensait étouffer de rage en écoutant ces éloges perfides, impliquant, par contraste, un si grand mépris de sa

fille. De plus, quelques suppositions échappées à M. Cbavagnes lui taquinaient l'esprit. Étaitil probable que Marcel compromît sa carrière et risquât son prix de Rome pour les yeux bleu saphir d'une Liiette Romieu, fille d'un barbouilleur de Grenelle? Roulant ces idées dans sa tête, sans oser les avouer, la vieille femme observait avec défiance sa préférée d'autrefois, à présent sa souffre- douleur. La patience excessive avec laquelle la jeune fille endurait ses rebuffades achevait de la rendre suspecte à l'infirme, de plus en plus acerbe et gémissante.

Tout à coup, ces chimères s'éparpillèrent, balayées impétueusement par une réelle et vive alarme : Marcel fut rapproché du front. Et la mère n'achevait pas de se lamenter au sujet de ce changement qu'une nouvelle survenait, justifiant ses inquiétudes : l'ambulance de Jouvenet avait subi un bombardement aérien. A demi asphyxié par les gaz toxiques, le jeune homme avait été évacué sur Paris.

Dans ce temps d'angoisse collective, chacun, son tour d'épreuve arrivé, se courbait sous le décret fatal, sans démonstrations de révolte ou de désespoir. Il n'y eut ni plainte bruyante, ni sanglots dans le petit salon des Fauconneries

où les trois jeunes femmes étaient réunies pour arranger un arbre de Noël, lorsque parvint le triste avertissement. Toutes frémirent seulement de la même crainte lorsque Lilette, blanche jusqu'aux lèvres, observa :

— Il n'a pas écrit lui-même. Les yeux sont attaqués sans doute.

Un peintre ! La vue menacée ! Toute la splendeur de la vie risquant de sombrer dans les ténèbres ! La plus accablante infortune !

— Voyons ! n'envisageons pas tout de suite les pires éventualités, remontra Hélène. Puisque Jean est revenu ici, partez toutes deux sous sa garde pour aller consoler ce pauvre Marcel. Votre mère, Thérésine, logera chez moi, pendant cette absence, et je surveillerai votre école, mademoiselle Romieu.

— Toujours infiniment bonne I toujours songeant à tout et à tous 1 murmura Thérésine, embrassant Hélène dont Lilette, en silence, baisait les doigts.

Ce que la sage conseillère n'avait pas prévu, ce fut la colère folle de Mme Jouvenet, en apprenant le départ de Lilette pour la capitale. Pourquoi Thérésine et M. Marescaux s'embarrassaient-ils de cette étrangère?... Affaires d'in-

térêt? Oncle malade? Pitoyables prétextes dont la mère de Marcel n'était pas dupe !... Cet empressement à favoriser un caprice irréalisable était abusif, scandaleux, ridicule î

Tandis que les voyageurs roulaient sur la voie de Paris, Mme Guérard eut fort à faire pour raisonner l'irascible vieille. En d'autres circonstances, avec une âme plus légère, Hélène se fût divertie de ce courroux qui parodiait inconsciemment les indignations grandiloquentes de M. et de Mme Boulommiers.

Le jeune peintre était hospitalisé dans une ambulance, sise au centre de Paris, dans un hôtel rendu fameux, avant la guerre, par ses réunions littéraires et artistiques. Les plus charmantes mondaines y remplissaient, avec autant de zèle que de grâce, les offices charitables, et la modeste Lilette, rencontrant ces jolies infirmières, sveltes comme des Tanagras sous leurs blanches tuniques, fut tentée de bénir le bandeau qui défendait, aux yeux amis, ces visions trop séductrices !

Tout de suite, l'anxiété des voyageurs fut

rassurée : l'état de Marcel Depas n'offrait rien d'inquiétant. Très déprimé, naturellement, respirant avec difficulté, le visage et le cou enveloppés de volumineux pansements. Mais quel sourire d'extase dès qu'il entendit près de son chevet le trio de voix chères !

— Eh bien ! vieux \ disait Jean, cordial, je crois que nous en avons fini avec la guerre, nous deux ! On me renvoie pour un an dans mes foyers. Toi, te voilà assez amoché pour que les hostilités aient le temps de s'achever sans toi. Après avoir été à la peine, nous ne serons pas à l'honneur ! C'est ennuyeux !

Thérésine posait un fraternel baiser dans le peu d'espace qui restait à découvert entre les bandelettes.

— Quel magot je fais ! hein ! disait le malade, en pressant la main fluette de Mlle Romieu. Je sortirai de là-dessous épouvantable comme un masque japonais, je le crains !

— Tant mieux ! assura la voix douce avec un accent décidé. Les demoiselles éviteront de vous regarder, monsieur.

— Et si, horrible à regarder, je ne voyais plus moi-même, murmurait peureusement Marcel.

AIME, ET TU RENAITRAS l 199

— Eh bien ! quelqu'un vous prêterait ses yeux ! répondait la voix limpide, sans une fêlure.

— Ne te fatigue donc plus à imaginer des inepties! interrompait Thérésine. Et dis-moi un peu ce qui se prépare. On ouvre les portes pour faire communiquer ce3 deux salles. On attire un piano. Vous donne-t-on des concerts?

— Quelquefois, paraît-il. Des virtuoses charitables viennent nous bercer d'harmonie, à certains jours.

— Excellente pensée 1

Une infirmière tout aimable, deux touffes de cheveux bruns en parafe sur ses tempes rosées, s'arrêta, au passage, pour renseigner les visiteurs. Le concert durait une demi-heure à peine, afin de distraire les blessés sans les fatiguer. Court, mais absolument exquis. Artistes amateurs du meilleur monde. La pianiste surtout était remarquable.

Les exécutants faisaient leur entrée : deux ou trois dames, transportant violons et violoncelles, et entourées de quelques familiers, parents ou amis. Thérésine retint une exclamation et toucha l'épaule de son mari, qui se retourna et. demeura sidéré.

Mme Boulommiers, majestueuse sous son

grand manteau garni de zibeline, s'empressait autour de la jeune femme qui prenait possession du piano, et qui, avec des mines enjouées, confiait à sa respectable compagne les petits objets accessoires, réticule, gants, manchon.

— Décidément, les montagnes seules ignorent ces vis-à-vis imprévus ! souffla Thérésine à l'oreille de Jean.

— La bien-aimée d'Edmond, probablement, cette belle artiste ! fit Jean, étudiant le sujet d'un air approbateur. Hé 1 Hé 1 le cadet ne manque pas de goût 1

Cette opinion galante lui valut un pinçon au bras, administré par des doigts vigoureux et subtils. Thérésine, cependant, tout en infligeant ce châtiment conjugal, s'hallucinait d'un étrange mirage.

Tandis que résonnaient les aimables cadences du Menuet de Boccherini, la jeune femme, en fixant le profil penché de la pianiste, revoyait, avec une insistance singulière, ces mêmes lignes se dessiner sur un fond différent. Où donc avaitelle aperçu déjà ce nez court, ces bandeaux cuivrés, cette bouche charnue, ce menton un peu fuyant dont la courbe amollie se fondait dans le cou grassouillet?

Tout à coup le tableau complet ressortit de sa mémoire. Le rectangle d'une portière de wagon forma un cadre brut à la gracieuse tête. Au chapeau de satin noir d'aujourd'hui, noué d'un simple ruban, se substitua un plumet blanc ébouriffé : l'image même de l'inconnue qui débarquait à Saint-Pierre-du-Layon, le jour du mariage de M. Guérard, et dont l'apparition avait semblé troubler l'industriel !

— Je suis folle ! se dit Thérésine. Ce serait trop extraordinaire. Mais tant de choses invraisemblables sont vraies néanmoins !

D'un ton de curiosité banale, elle s'informa près de la complaisante infirmière qui ne se fit pas prier pour babiller :

— Un talent, n'est-ce pas? Une Américaine, miss Fergusson, je crois. On dit qu'elle doit épouser un officier français, fils ou petit-fils de cette dame qui l'accompagne.

— 31 vaudrait mieux qu'un Américain épousât une Française, vu la pénurie d'hommes et l'abondance de femmes sur le marché matrimonial actuel ! déclara Jean, sérieux et ne perdant pas le groupe de vue.

L'audition achevée, Marescaux, d'une allure désinvolte, traversa la salle et parvenant près

de Mme Boulommiers sans que celle-ci eût même soupçonné sa présence, il accostait sa parente, avec un sourire épanoui et candide.

— Ma chère tante ! quel heureux hasard ! Là-dessus, hardiment, il s'emparait d'une

main qui n'osait se refuser. Comment, dans une ambulance, faire mauvais accueil à un soldat portant sur la poitrine la médaille militaire, la croix de guerre et l'insigne des blessés? Profitant de l'avantage, Jean, tout à fait talon rouge, s'inclinait devant miss Fergusson.

— Enchanté de faire votre connaissance avant que certains événements nous rapprochent, mademoiselle. Je suis le frère d'Edmond. Et voici ma femme !

D'un signe de tête, il conviait Thérésine à le rejoindre. La jeune femme, d'abord hésitante, prit son parti brusquement et s'avança. Très correcte, elle saluait avec déférence Mme Boulommiers, à qui Jean la présentait, aussi à son aise que s'il se fût agi de la plus ordinaire des rencontres mondaines, dans un salon. Hors d'elle-même, Mme Boulommiers, les yeux roulants, les joues brûlantes, essayait de se dérober et d'entraîner la fiancée d'Edmond. Mais Thérésine se sentait forte maintenant d'une audace

insolite et, sans se démonter le moins du monde, placide et dégagée, elle échangeait avec miss Fergusson les compliments d'usage.

— Ravie, vraiment !... Quelle musicienne vous faites !... Mais n'ai-je pas eu déjà l'avantage de vous rencontrer... dans un petit train d'Anjou?

Les yeux noirs de Mme Jean Marescaux possédaient une rétine d'une fidélité et d'une acuité remarquables. Cependant, Thérésine eût pu croire à un phénomène d'optique inusité, tant fut soudain, complet et fugace le changement produit sur la charmante figure légèrement maquillée, qu'elle surveillait avec attention. Un bouleversement, comparable à celui d'un tic qui met en branle tous les nerfs et déforme les traits d'une face, crispait le s«rurire de commande sur la bouche charnue, creusait les orbites sous les fins sourcils, dont l'arc bruni devenait sinueux. Illusion certainement ! Papillotement de la vision ! Car aussitôt reparaissait, sans une trace de ce désordre, l'élégante harmonie du visage. Et gracieusement indifférente, miss Fergusson répliquait :

— Oh ! c'est tout à fait une méprise ! Excusez-moi ! Mais je ne suis pas allée jamais, en-

core, en Anjou. C'est très agréable, me dit-on. De quel regard moqueur Mme Boulommiers nargua l'impudente qui cherchait, d'une façon si maladroite, à avancer ses relations avec la fascinante étrangère ! Aussi l'énergie avec laquelle elle poussait miss Fergusson vers la porte s'en trouva-t-elle doublée. Cédant d'un air de regret à l'impulsion, la belle aimée du cadet esquissait, du bout de son rouleau de musique, un geste prometteur vers M. et Mme Jean Marescaux.

— Il faut que je parte avec les autres. L'heure presse. L'auto nous attend. Good bye !

Les deux dames parties, Thérésine dit rapidement à son mari :

— Laissons Lilette ici quelques instants. Sa présence seule importe à Marcel, au fond ! Ne nous abusons pas là-dessus !... Et je dois te parler sans une minute de retard.

Ils furent bientôt sur le trottoir de l'avenue, abrités sous le même parapluie. Jean, intrigué par la mine grave de Thérésine, pressa le bras enlacé au sien :

— Que signifient ces mystères? Dis vite !

— Cher, elle ment ! Elle ment ! Elle ment ! proféra la jeune femme dans un ardent cres-

cendo. C'est bien elle qui se trouvait dans le train en même temps que moi, et qui en descendit à Saint-Pierre-du-Layon, le jour où Hélène épousait M. Guérard. Je me trompe fort si nous ne touchons pas à des découvertes graves, très graves.

D'un trait, elle relatait l'épisode, dépeignant la stupeur évidente de Guérard, à l'apparition de la dame au plumet. Puis, avec plus de circonspection, reculant devant les conclusions effrayantes, Thérésine confessa les déductions qui, parfois, l'avaient conduite à enchaîner les détails de l'aventure à la fin énigmatique de Serge.

Jean, ahuri, perplexe, ne discutait pas, perdu dans l'examen des choses inconnues que suggéraient ces révélations.

— Comment ne m'as-tu pas parlé plus tôt de tout cela?

— Nous avons été si peu de temps l'un avec l'autre ! dit-elle naïvement. Je ne t'ai pas raconté tous les cauchemars de ma vie, n'est-ce pas? Et je voulais ranger cette histoire parmi les mauvais rêves, qui doivent s'oublier ! Mais tantôt, à cette rencontre, les souvenirs refoulés se sont imposés violemment. Son mensonge

même la livre ! C'était elle, je puis l'affirmer. Ce jour où nous voyagions ensemble, j'avais remarqué une petite cicatrice blanchâtre à son menton. Tout à l'heure, sa fourrure s'est déplacée. J'ai aperçu la cicatrice...

— Comment faire? murmura Jean. Avant de la laisser épouser ce pauvre benêt d'Edmond, il serait bon de sonder l'existence de cette femme... A beau mentir qui vient de loin. Tant de gens suspects errent, çà et là, en dépit des règlements de police ! Comment savoir?... Aurais-tu par hasard la même idée que moi-même, chère mie?

— Presser l'arrivée de M. Fabert qui devait, ces jours-ci, venir au ministère ! ripostait Thérésine délibérément. Lui seul connaît assez le passé de M. Guérard pour juger sûrement la situation.

— Nous sommes tout à fait d'accord. A la prochaine poste, je lui ferai passer un télégramme.

Un siège, rapproché de l'unique fauteuil de la chambre pour improviser une chaise longue, miss Fergusson, en kimono et en babouches,

l'énorme masse de sa chevelure cuivrée entassée sur le haut de la tête, musait, bras ballants, mains molles, abandonnée au flux et reflux de ses pensées. Ces pensées ne devaient être ni agréables, ni pacifiques, car les prunelles couleur topaze, brumeuses, rivaient à la tapisserie du mur un regard sombre et vindicatif, comme si l'innocent bouquet peint représentait une chose nuisible et dangereuse.

Dans le couloir voisin, des allées et venues, des conversations, des portes claquées : la tapageuse promiscuité d'hôtel, pénétrant la cellule à travers la cloison mince. Mais ces rumeurs de l'existence en commun, familières à une globe-trotter, ne troublaient d'aucune trépidation la songerie de miss Fergusson. Il en fut tout autrement quand un pas lourd et pressé, accompagné d'un froufrou de soie et d'un essoufflement d'asthmatique, s'arrêta au seuil. Avant même qu'un doigt ganté heurtât le panneau de la porte, une grimace d'agacement trivialisait la jolie figure : et la jeune fille, se détirant avec énervement, bâillait : a Dear me, what a bore (1) ! »

(1) Mon Dieu ! qu'elle est assommante !

— Peut-on entrer, chère? demandait-on du dehors.

— Certainement ! Vous, toujours ! répondait aussitôt d'une voix douce miss Fergusson.

L'huis s'ouvrit aussi largement qu'il était nécessaire pour livrer passage à la corpulente Mme Boiilommiers. Celle-ci, au tableau qui s'offrait, pleine d'émoi, se précipita vers la belle étendue :

— Chère, seriez-vous souffrante?

Langoureuse, Maud souleva légèrement son

front où la tante d'Edmond déposa un discret et amical baiser.

— Migraine !... Je n'ai pas eu encore le courage de me peigner.

— Et vous ne m'avez pas envoyé prévenir ! déplora Mme Boulommiers, chagrine. Je vais chercher un calmant. J'ai chez moi toute une pharmacie. Aspirine? pyramidon? Oh! avant la guerre, j'usais d'un remède merveilleux. Impossible de se le procurer maintenant ! C'était un produit boche, paraît-il ! Ces gens nous envahissaient ! Nous étions trop confiants !

— Oui, les Français sont ainsi ! C'est peutêtre une faiblesse, mais aussi l'honneur de la race ! articula Maud, avec âme.

— Toujours délicate ! s'attendrit Mme Boulommiers. Mais, chère, nous aurons, n'est-ce pas, la joie de déjeuner avec vous? Ce pauvre Edmond sera si malheureux s'il est privé de vous voir !

— Je ne sais trop si je pourrai... Je suis vraiment fatiguée.

Mme Boulommiers caressa la main blanche aux doigts un peu tors sans oser exprimer les perplexités qui la tracassaient. Miss Fergusson se montrait ainsi distraite, lointaine et apathique, depuis la rencontre du ménage Jean Marescaux. Cette langueur morbide ne cachaitelle pas une contrariété poliment réprimée? Au premier abord de sa future belle-sœur, Maud, si bien élevée, si patricienne, avait certainement subi un choc. Ces possibilités, s'accordant aux répugnances et aux antipathies personnelles de Mme Boulommiers, lui paraissaient tout à fait plausibles. Et souhaitant ardemment dissiper le nuage, elle cherchait par tous les moyens, à rasséréner la suave et sensitive jeune fille dont l'amitié l'enchantait, et qu'elle était fière d'exhiber aux concerts de bienfaisance et aux ventes de charité.

— Je me suis acquittée, ce matin, d'une

affaire, dit la tante d'Edmond, fouillant son sac perlé. Boyère a terminé son travail et me l'a livré, sous condition des retouches que vous jugerez nécessaires, Cela vous plaira-t-il ainsi? Elle ouvrait un écrin où, sur le velours blanc, étincelait un pendentif, composé de très beaux diamants, taillés en roses à l'ancienne mode, et sertis de platine. Maud, d'une souple cambrure des reins, se trouva assise pour mieux voir, ses prunelles claires illuminées comme si les feux des pierreries s'y réfléchissaient.

— Oh ! ravissant, en vérité !

— N'est-ce pas? La briolette allège très heureusement le motif, dit Mme Boulommiers s'épanouissant. Elle avait justement deviné, avec son flair de femme, que la vue du joyau serait une diversion prompte et salutaire pour l'allégement d'une migraine.

Et voulant pousser plus loin son succès, elle attachait au cou nacré la chaîne d'or parsemée de perles, puis extasiée :

— Cela ne prend bien sa valeur que sur votre peau laiteuse ! Vous êtes faite pour les bijoux de prix et les toilettes de style. Gardez-le toute la journée pour l'étrenner, je vous en prie. Edmond sera si content de vous le voir! Je

bénis la grand'mère qui nous légua ses pendeloques d'oreille, si heureusement transformées !

— Combien je suis touchée que vous me trouviez digne de vos souvenirs de famille !

— Digne? Chère! Mais vous leur ferez honneur!

Ces gracieusetés s'achevèrent dans une embrassade attendrie. La cloche du déjeuner sonna un premier appel. Maud courut à sa toilette, et une fois de plus, divertit sa compagne par la vitesse prodigieuse d'un changement de costume à la Fregoli. En trois temps, la coiffure se trouva correctement érigée, une robe de ville et d'élégants souliers remplacèrent peignoir et babouches. Puis les deux dames, causant et riant, descendirent l'escalier et gagnèrent la salle à manger, dont la rotonde vitrée se bombait au fond de la cour.

Edmond et son oncle, déjà assis à l'une des tables, se précipitèrent au-devant des arrivantes. Il y eut un échange assez bruyant de congratulations, de salamalecs, ponctués par les rires de Maud. Il plaisait à Mme Boulommiers que son entrée quelque part fût signalée par ce petit tumulte sensationnel, qui attirait les regards vers son groupe. Une personne de son

importance sociale ne devait pas, à son sens, passer inaperçue. Elle jouissait de se voir point de mire, aussi bien à Paris que dans sa province, lorsqu'elle arrivait au théâtre ou au Concours hippique. Et orgueilleusement, elle se parait ici de la belle et souple fille qui, un renard blanc sur les épaules, les pierreries étincelant dans l'échancrure de sa blouse de crêpe rose, élevait haut sa tête de poupée à la fauve toison.

Tous quatre prirent place enfin à une table particulière. Maud s'exclama sur les fleurs apportées par l'énamouré fiancé. Elle les approcha de son visage pour en humer la fraîche odeur. M. Boulommiers, se penchant vers sa femme, dit à demi-voix :

— Sais-tu qui j'ai rencontré tout à l'heure, au bureau de l'hôtel? Fabert, le directeur de l'usine.

— L'ami de Guérard? fit Edmond. Darling, pourquoi ce sursaut? Vous vous êtes piquée?

— Une épine, oui ! murmura Maud, son mouchoir sur la bouche. Ce n'est rien.

Il n'y avait aucune trace de sang, en effet, ni sur le mouchoir, ni sur la joue satinée, qu'elle laissa enfin voir à l'amoureux inquiet. Mais la petite surprise la laissait toute pâle.

Mme Boulommiers, cependant, continuait de disserter sur la communication de son mari :

— J'espère que cet individu ne cherchera pas à nous parler ! Il en serait d'ailleurs pour ses frais ! Je ne l'avais pas encore vu ici ! ïl est vrai que l'hôtel est très connu dans notre région, — mais fréquenté des gens comme il faut jusqu'à maintenant. Il ne faudrait pas qu'il se déclasse !

L'hôtel, situé en plein faubourg Saint-Germain, très inconfortable, très vieux jeu, mais justifiant sa vieille réputation par la finesse et la propreté du linge, la cuisine succulente, la correction du personnel, possédait, en effet, une clientète choisie sur le volet, à laquelle s'adjoignaient, depuis la guerre surtout, des officiers détachés au ministère. C'était ainsi qu'Edmond y avait pris pension, « conduit par la Providence au trébuchet de l'Amour », disait l'oncle Boulommiers, dont la rhétorique démodée était contemporaine de M. Prudhomme.

Le jeune homme n'entrait plus dans cette salle sans regarder, avec un pieux attendrissement, l'encoignure où il avait dîné, plusieurs jours, près de miss Fergusson, n'osant se risquer à parler à sa belle voisine, qui, solitaire à la petite table contiguë, expédiait son repas, un

livre ouvert à côté de son assiette. Ce livre, tombant à terre, ramassé galamment, une bourse oubliée sur la nappe, rapportée par l'aimable voisin, amenèrent un échange de menus propos. Le communiqué fournit dès lors un sujet quotidien de causerie. L'ardente sympathie de miss Fergusson pour la France, sa pitié envers les blessés, son enthousiasme pour la vaillance des poilus, s'exprimèrent avec un feu qui remua Edmond Marescaux. Et comment résister à la tentation d'acquérir quelque prestige et d'émouvoir à son tour la charmante et vibrante créature, en glissant dans son oreille rose certains tuyaux qu'on était à portée d'obtenir?

Ainsi conversaient-ils des choses de la guerre, mais leurs yeux poursuivaient un entretien plus doux. Le délicieux roman !

— La burlesque clownerie ! pensait Maud, quand Edmond ressassait la tendre et poétique légende. Elle retenait avec peine un rire persifleur de dérision, et son pied battait d'impatience sous la table. Ces Français se montraient décidément à l'excès gobeurs, snobs et stupides ! C'était œuvre presque trop facile que de les duper ! Ah ! cet amoureux transi, ces parents

crédules, outrecuidants et crampons, avec quelle ivresse elle se dégagerait de tous ces gens agrippés à elle et qui entravaient ses évolutions ! Se marier, s'implanter dans cette famille ! Grotesque perspective ! Autant introduire un goéland ou un épervier parmi les volatiles d'une basse-cour ! Mais la prudence imposait à l'audacieuse la nécessité de temporiser. Sous le couvert de ces projets matrimoniaux dont Maud reculait l'échéance jusqu'à ce que sa propre famille, disait-elle, pût venir de New-York, sa situation flottante acquérait une apparence de stabilité respectable. Et elle poursuivait avec plus de sécurité ses desseins réels.

— Mais vous ne mangez pas, ce matin?

observait Mme Boulommiers avec sollicitude.

Un pâle sourire résigné rendit la jeune fille tout à fait touchante. Avouant enfin le malaise contre lequel elle luttait, elle s'accouda, le front dans la main :

— Je n'en puis plus !... Head-ache (1) insoutenable !... Je vais remonter chez moi. Pardon!

— Mais je vous accompagne! s'écriait

(1) Mal de tête.

Mme Boulommiers, laissant tomber sa fourchette.

Reconnaissante et douce, Maud repoussait l'offre obligeante.

— Vous êtes très bonne. Merci ! Mais inutile pour vous de monter ce vilain escalier qui ne conduit pas à votre appartement ! Rien à faire d'ailleurs ! J'ai simplement besoin de fermer les yeux, de m' allonger et de me taire !

Facilement, Mme Boulommiers se laissa persuader : l'ascension lui coûtait, et puis, un salmis de canard si alléchant était déposé sur la table ! Edmond, très anxieux, suppliait :

— Faut-il vous envoyer un docteur?...

Non?... Oh! my dear, soignez-vous bien! Je reviendrai tantôt prendre des nouvelles, s'il m'est possible !

— Et moi qui étais allé chercher une loge, pour ce soir, au Grand-Guignol ! gémit M. Boulommiers, très contristé.

D'un geste charmant et espiègle, miss Fergusson remerciait à la ronde :

— Comme vous êtes excellents, tous! Mais rassurez-vous ! Quelques heures de repos, de solitude et de mutisme ! Et je vous promets d'être rétablie ce soirl

Parvenue enfin à s'échapper, elle gagna le vestibule du corps de logis latéral où elle occupait, depuis plusieurs mois, une chambre au deuxième étage. Que ces imbéciles l'ennuyaient, avec leurs prévenances importunes et tatillonnes ! Néanmoins, il eût été amusant de poursuivre la plaisanterie jusqu'au bout, de se laisser gâter, aduler, encenser, puis de se prélasser dans un large confort, reposant, honorable et sûr ! nouveauté qui ne manquait pas d'attrait. Mais que de dangers pouvaient surgir en poussant à fond l'expérience !... Il serait si imprudent de retourner vers ces provinces de l'Ouest !

Et puis, à quoi bon? Le temps d'accomplir ces sots projets lui manquerait. Et sa vie appartenait à une tâche plus grandiose à laquelle elle consacrait toutes les ressources de son esprit. Quelle orgueilleuse joie si elle parvenait à se distinguer! si elle contribuait, pour sa part, à l'œuvre magnanime qui épurerait le monde : l'extermination de la Ville abominable et de la race maudite !

Son âme fourbe et vaine de Dalila se complaisait si bien à anticiper ces triomphes que miss Fergusson gravissait, presque sans s'en douter, l'escalier désert à cette heure. Et ses

réflexions l'absorbaient tellement que, si frileuse qu'elle fût, elle ne remarqua pas la fenêtre demeurée ouverte, entre la première et la seconde volée de marches, par l'étourderie d'une servante. En arrivant au deuxième palier, la jeune fille qui montait, tête penchée, heurta presque un homme qui stationnait là, attendant probablement qu'elle eût passé avant d'entreprendre la descente.

Cependant, au lieu de s'effacer, l'inconnu se dressait devant miss Fergusson, demeurée sur la dernière marche, et penchant vers elle sa haute taille mince, lui pénétrant les yeux d'un regard aigu, il chuchotait, confidentiel :

— Did you hear about Maroc, this last time (1)?

Peu s'en fallut qu'elle ne lâchât la rampe. Il vit le soubresaut instinctif qui rétablissait l'équilibre, il perçut aussi la crainte, la défiance affolant les prunelles mobiles qui cherchaient à se dérober.

— Que signifie cela?... Je ne vous connais pas ! s'efîorça-t-elle de dire.

Mais sa voix étranglée chevrotait sur un trille

(1) Avez-vous reçu des Douvelles du Maroc, ces tempi derniers?

faux. Et chacun d'eux savait, dès lors, quel était l'autre. Maud devinait l'homme dont la présence avait été signalée devant elle, au déjeuner, et dont le nom s'accolait à un autre nom, répudié avec terreur par sa mémoire. Pour Fabert, aucun doute ne subsistait plus sur l'identité de la femme.

Maître de la position à présent, il ne se pressa pas. Et flegmatique :

— Peut-être, en effet, vous suis-je inconnu? Mais j'accompagnais Serge Guérard à Nantes le jour où il alla vous retrouver. J'ai même lu l'autographe dans lequel vous lui donniez rendez-vous en cet hôtel de l'Hermine d'où il devait sortir assassiné.

Elle grelotta et remonta vivement sa fourrure jusqu'à ses yeux. Mais elle avait escompté ce coup ; au lieu de vaciller, elle se roidit et prit le ton de hauteur d'une femme insultée :

— C'est pour me raconter ces histoires de brigands que vous me retenez dans ce courant d'air glacial ! J'ai affaire à un fou ! Allons, en voilà trop ! Rangez- vous ! Laissez-moi monter !

Mais, dédaigneux et opiniâtre, il se rapprochait, au contraire. De tout près, le regard gris, tenace et métallique ainsi qu'une vrille, fouillait

les yeux topaze. Elle sentit la domination irrésistible qui s'établissait sur elle. Une impression de douleur physique la fit frissonner. Comme une bête subjuguée par le dompteur qui la tient en respect, Maud se replia sur ellemême, fixant avec terreur le fin visage, de structure sèche, aux arêtes acérées comme une médaille, et qui lui parut impénétrable et implacable.

— Ne bluffez plus, Meg Strandt! ordonna Fabert avec une autorité tranquille. Ce serait superflu. Vous avez assassiné Serge et maintenant, sous un nom supposé, vous tentez d'exercer en France, à Paris, le métier auquel votre frère vous initia au Maroc. Métier de dilettante, passionnant, je le crois sans peine, mais comportant des chances diverses et des salaires taxés différemment, suivant qu'on en touche le prix en Allemagne, votre vraie patrie, ou en France. Or, les communications étant difficiles en ce moment pour les agences de renseignements les mieux informées, vous ignorez probablement que monsieur votre frère a reçu des autorités françaises la juste rétribution qui lui était due?

Maud claqua des dents et se recula d'un tel

élan qu'elle faillit tomber à la renverse. Fabert la saisit par le poignet et martelant les mots terribles :

— Wilfrid Strandt a été fusillé par nos troupes marocaines, il y a cinq semaines environ. Je le sais par un officier de mes amis. Il est vraisemblable que vos sourdes menées ici vous donnent droit à la même récompense.

Hagarde, décolorée, elle brava encore pour une défense désespérée et vaine.

— Je suis Américaine ! Américaine, vous dis-je ! Mes papiers sont en règle. On peut les voir!

— Oh ! de cela, je ne doute pas ! fît-il sardonique. Vos pareilles sont toujours nanties d'un grand assortiment de pièces officielles dûment légalisées ! Et vous devez être prémunie mieux que personne, grâce à la confiance aveugle de ce pauvre Edmond Marescaux.

Sans doute, de même que votre frère, vous êtes née en Amérique, mais vous n'en restiez pas moins sujets allemands par suite de la fameuse loi Delbrûck.

— Lâchez-moi ! cria-t-elle, se débattant soudain comme une furie ! Je vais appeler ! Vous êtes fou ! Fou !

Un piétinement se fit entendre dans l'escalier.

— Au secours ! au secours ! clamait la femme, tandis que sa main, quittant la rampe, fouillait dans le petit sac de sa ceinture et se relevait, rapide.

Mais plus preste encore, une étreinte puissante immobilisant son bras.

— Quand on discute avec une Meg Strandt, on se tient sur ses gardes. Est-ce avec cette même pointe que vous avez tué Serge?

Elle se cabra, pantelante. Oh ! échapper, échapper à cet homme ironique et impitoyable, qui représentait à son effroi plus qu'un homme : — le juge occulte, surgi parfois au milieu des fièvres, des remords, des craintes de ses insomnies et de ses cauchemars ! Sans qu'elle y consentît, de misérables excuses sortaient en désordre de ses lèvres :

— Je ne voulais pas le tuer, je le jure !... Je l'aimais ! Il fut trop dur, trop insultant. J'ai perdu la tête ! Un seul coup fît le malheur !

Non ! Fabert n'était pas inaccessible à la pitié ! Car cette détresse de femme le troubla, quoi qu'il en eût ! Menteuse, traîtresse, soit ! Mais elle avait aimé sincèrement ! Serge lui-

même l'attestait. Insensiblement, la pression de la main virile se desserra.

Prompte à en profiter, Maud s'arrachait enfin à l'emprise, et d'un bond qui eût dû la projeter au bas de l'escalier, se trouvait portée à miétage. Quelques degrés plus bas, lui apparurent les deux hommes qui montaient. Un coup d'œil lui suffit, pour lui apprendre qui ils étaient, et ce qu'ils venaient faire.

La fuite impossible, l'arrestation imminente, le jugement rapide, la sentence et l'exécution, — en l'espace d'une seconde, — cette suite vertigineuse et logique se précisa dans une hallucination lugubre. Comment éluder cela? Par quelle issue s'échapper?

Meg se vit perdue, sans remède. Ah ! du moins ravirait-elle à ses ennemis la joie de la capturer et de décréter son sort à leur choix. Elle déjouerait leur poursuite. Puisque le destin était inéluctable, elle courrait au-devant, de son plein gré, librement.

&& détendant avec la souplesse d'un fauve, Meg vola vers le but tout à coup avisé, et l'atteignit avec un cri de frénésie sauvage... Une servante étourdie avait laissé une fenêtre ouverte...

Mme Boulommiers, son mari et son neveu sortirent de la salle à manger où ils s'étaient attardés à savourer leur mok,3, sans soupçonner rien de ce qui s'était passé. Ils aperçurent seulement, dans le hall, à travers la grande porte vitrée, un certain encombrement sur le trottoir et entendirent le moteur d'une auto qui s'éloignait.

A la question de quelqu'un, quelqu'un de la maison répondit évasivement que quelqu'un s'était jeté par une croisée, dans un accès de fièvre chaude.

Mon Dieu ! cet accident peut se produire dans les hôtels les mieux tenus. Et comme c'est un fait désagréable, capable d'impressionner fâcheusement une clientèle correcte, Mme Boulommiers approuva qu'on étouffât les répercussions malsonnantes d'un tel événement.

Chacun pour soi, n'est-ce pas? Et pourquoi b' attrister futilement des infortunes d'autrui?

Elle ne chercha donc pas à en savoir davantage.

— C'est une femme, paraît-il, murmurait Edmond avec commisération.

— Qu'est-ce que tu veux? soupira Mme Boulommiers. Son heure était venue !

Superbement indifférente à l'égard du prochain, la bonne dame gardait une susceptibilité extrême pour ses contrariétés individuelles. Ainsi, en apercevant tout à coup Jean Mareseaux qui sortait du rassemblement et s'emparait du bras d'Edmond, une vive effervescence la congestionna ! Cet effronté nigaud manquaitil assez de tact pour venir relancer son frère jusqu'ici?... Et plus loin, à l'écart, ne voyaitelle pas cette odieuse Thérésine, en pourparlers avec ce directeur de l'usine? Cette engeance allait-elle s'imposer sans qu'on pût se défendre?

Mais Jean osait s'approcher de M. Boulommiers, et lui parler non pas en posture humble et déférente, comme il eût convenu, mais d'un air confidentiel et assuré ! Quelles insolences ou quelles menaces débitait l'insupportable garçon pour que M. Boulommiers perdît contenance pendant qu'Edmond, verdissant à vue d'œil, flageolait sur ses jambes.

Et voici le comble ! M. Boulommiers, la face

marbrée de taches violettes, noires et jaunes, sous le coup d'une émotion violente, se dirigeait vers son épouse et lui disait très bas, la voix arrêtée dans le gosier :

— Ma bonne, montons vite dans notre chambre. On doit venir vers nous.

— Qui ça? fit-elle, horripilée et dédaigneuse. Quelqu'un de ce monde-là? Ah! non, merci! Je vais retrouver Maud !

Le vieux monsieur, tournant au noir, aspira l'air bruyamment comme un homme près de suffoquer, et saisissant le bras de sa femme :

— Chut ! malheureuse ! Plus jamais ce nom ! Et suis-moi tout de suite. Ne nous donnons pas en spectacle.

Interdite, effrayée, Mme Boulommiers prit alors conscience d'une curiosité ironique, quasi hostile, qui commençait à se propager autour d'eux. Ce mystère l'intimida. Et obéissant à l'injonction pressante, elle quitta vivement le hall, sur les pas de son mari.

Arrivée à l'appartement, Mme Boulommiers découvrit que Jean s'introduisait à la suite de son oncle. Dès lors, flairant un complot, elle ne ressentit plus que méfiance et irritation. Aussi, dès les premiers mots tendant à lui révéler la

nationalité et les agissements de Maud, — dont elle ignorait encore la fin tragique, — la vieille dame coupa court, refusant d'écouter et s'emportant en abondants sarcasmes.

« Que certaines gens eussent machiné une intrigue pour satisfaire leur fielleuse jalousie, c'était aussi clair que le jour! Maud, une suspecte, une indésirable ! Cela ne tenait pas debout ! Viles calomnies dont on devrait rire avec mépris ! »

Jean, gardant son sang-froid devant cette aberration obstinée, repartit simplement :

— Miss Fergusson, — qui s'appelait en réalité Meg Strandt, — née par hasard sur le sol de l'Amérique, mais Boche d'origine et de cœur, a pris les choses plus au sérieux que vous, ma tante. Et si elle n'avait pas prévu le résultat de la perquisition opérée, à cette heure, dans sa chambre, elle ne serait pas actuellement le pauvre tas de chiffons souillés et de chairs sanguinolentes, qu'on a ramassé sur le pavé de la rue !

— Hélas ! c'est trop évident ! murmurait M. Boulommiers, tournant et retournant son binocle d'or entre ses doigts tremblants.

Assommée par la rudesse du choc, Madame

était tombée de tout son poids sur le fauteuil voisin. Était-il possible qu'une pareille chose leur arrivât !... Quoi ! en dépit de l'humiliation, de l'écœurement, de l'horreur, il fallait admettre comme vérité cette histoire monstrueuse ! Elle et les siens, — non seulement s'étaient commis, — mais encore compromis avec une aventurière, une femme équivoque, — espionne par surcroît !

Comment l'eût-on supposé, à considérer les relations que l'adroite fille avait su lier, par la grâce de la charité, de la musique et de la sympathie franco- américaine ! Dans quelles aristocratiques maisons s'était-elle faufilée ! Que de personnalités cosmopolites ou parisiennes la saluaient, l'applaudissaient, ou lui adressaient des billets aux cachets armoriés? Et c'était de ce clinquant factice qu'était fait le prestige dont elle avait ébloui les bons snobs provinciaux! Avec une profonde et intime mortification, Mme Boulommiers devait se le confesser.

L'avaient-ils assez recherchée, adulée, choyée, la sinistre créature !

Pendant qu'elle méditait ces sombres et amers examens de conscience, Edmond rentrait, titubant, courbé, et s'affalait devant la table, la

tête abattue entre les bras, comme un écolier puni. Un premier interrogatoire venait de le supplicier, en l'obligeant à vider son cœur et à relater les débuts de ce qu'il appelait jusque-là « son idylle ». En silence, le pauvre enfant pleurait l'atroce désappointement, la flétrissure innommable de son premier amour.

Les pièces trouvées dans la malle et dans les poches secrètes de Meg Strandt étaient convaincantes et justifiaient pleinement les suspicions de Fabert. Celui-ci raconta au commissaire que, venu à Paris pour affaires et rencontrant miss Fergusson, il avait été frappé de sa ressemblance avec la sœur de l'agent allemand, récemment fusillé au Maroc. Avec l'aide de Jean Marescaux, une souricière avait été tendue pour y pincer la suspecte. Dès les premiers mots échangés entre Fabert et la jeune femme, l'identité de celle-ci était reconnue. Tout de suite, le drame éclata, foudroyant. Meg, apprenant l'exécution de son frère et se jugeant passible du même sort, perdit la tête et sauta par la fenêtre. La coupable s'étant fait justice, il ne restait plus qu'à rechercher les complices pour lesquels elle soutirait des laissez-passer.

Il était évident que ces complices n'étaient

ni M. ni Mme Boulommiers, si visiblement dupes, si misérablement écroulés. Tous deux revinrent de la brève comparution devant la police bébétés, dégonflés, piteux ! Longtemps, Mme Boulommiers s'abîma dans une lamentable prostration d'où elle sortit par un cri aigu :

— Mes diamants ! Mon Dieu ! Elle avait au cou des diamants qui m'appartenaient !

— Rassurez-vous i Ils vous seront restitués ! dit Jean Marescaux.

Il ajouta :

— Seulement, ma tante, je vous donne le conseil de vous en débarrasser sans délai. Ils ne peuvent revenir à personne de la famille. Vendez-les au profit d'une œuvre de guerre. Cela les purifiera !

Edmond se levait, épuisé de cbagrin, courbé par la honte. Et s' approchant de son frère, murmurait :

— Jean, tu as raison ! Il faut se purifier l Aussi vais-je aller respirer l'air du front !

L'aîné, touché, pressa le pauvre cadet sur sa poitrine :

— Bien, cela, mon petit !... La vraie cure qui s'indique ! Tu en reviendras guéri, va !

Ce soir-là, après avoir dîné avec les jeunes époux Marescaux, Fabert revenait à pied, vers son gîte, dans la pénombre bleue du Paris de guerre, étrangement silencieux sous les menaces qui planaient. Le col relevé, l'ingénieur cheminait lentement, malgré la bise de janvier piquante. Seul avec lui-même, après la partie difficile et dangereuse qu'il venait de jouer, il sentait la brisure physique et morale d'une immense fatigue, voisine du doute et du découragement.

Pourtant, il avait gagné ! C'en était fini des lancinantes perplexités. L'épouvantail, pour jamais avait disparu. Et, succès incroyable ! la meurtrière de Serge payait son crime, «ans que le nom <ïe Serge eût été prononcé. Nulle éclaboussure de scandale ne rejaillirait jusqu'à Hélène.

Mais en étudiant la coordination des événements, du début à la conclusion, Fabert, amené à juger son rôle personnel, avec sa sévère intégrité, s'infligeait un blâme.

— Je suis fautif. Je ne puis me le dissimuler.

Une part de responsabilités m'incombe dans ce qui arrive. En avouant mes conjectures lors du meurtre, peut-être fût-on parvenu à saisir cette femme et à arrêter ainsi son action néfaste. Je me suis adjugé une autorité qui n'appartient pas à l'individu, mais à la justice légalement instituée. En droit strict, j'ai eu tort. J'aurais dû dire tout ce que je supposais... Mais, à ce moment-là, ces suppositions paraissaient bien hasardées ! Ces hypothèses se fussent-elles vérifiées par un résultat probant? C'est douteux ! Et alors, j'eusse inutilement agité, troublé, de ces perverses imaginations, la douleur d'Hélène. Le malheur la foudroyait si brutalement ! Fallait-il rendre encore ses larmes plus corrosives? Plus tard, c'est vrai, elle me reprocha mon mutisme comme une complaisance coupable envers les faiblesses de Serge ! Mais la souffrance l'avait déjà mûrie, fortifiée. Elle était mieux en état de subir la commotion du désenchantement... Hélène ! Hélène ! c'est pour vous épargner que j'ai chargé ma conscience, et vous ne me saurez jamais gré de l'effort auquel je me suis contraint. Qu'eussiez-vous pensé, que penseriez-vous, s'il vous était donné de lire en moi?...

A la même heure où Fabert poursuivait ce

morne soliloque, Thérésine, assise devant sa coiffeuse, commentait, avec son mari, les épisodes de cette journée accidentée.

— Tout de même, ce Fabert ! s'exclamait la jeune femme, libérant ses abondantes boucles noires des liens qui les retenaient, comme nous avions raison de croire qu'il arrangerait tout ! Il y a en lui une force qui s'impose ! La mauvaise sorcière en a subi l'effet ! Tout de suite, il l'a domptée, poussée à bout. Tel notre saint Maurille quand il força le diable à se précipiter dans le Layon ! Il y a en lui du surhomme, pensestu pas, Jean chéri?

— Peste, quel feu ! observa Jean chéri, un tantinet piqué. J'admire, j'estime Fabert et j'ai pour lui beaucoup d'amitié. Mais dis donc, madame, votre enthousiasme me laisse à penser. Soyez franche ! Ne fûtes-vous point, jadis, tentée de vouer un sentiment tendre à ce Fabert qui vous fanatise?

La charmante tête de pâtre sicilien secoua avec espièglerie sa toison brune.

— Parfaitement, monsieur ! Je fus tentée ! Mais une antipathie si violente m'accaparait alors le cœur qu'elle n'en laissait pas un coin de libre !

— Ah ! c'est heureux ! Peut-on savoir ce qu'il advint de cette aversion encombrante?

Thérésine leva doctement l'index.

— Rien n'est si près de l'amour que certaines haines ! a dit... je ne sais plus quel grand sage !

Et comme cette citation allait lui être payée d'un baiser, elle confessa d'un air modeste :

— D'ailleurs, sachez bien toute la vérité : je fus assez raisonnable pour reconnaître à temps que les amours sublimes n'étaient point mon fait, qu'il fallait laisser les surhommes aux déesses, et qu'une humble fillette comme moi s'accommoderait mieux des imperfections d'un simple mortel.

— Le simple mortel vous remercie quand même, impertinente. Certes, tu as été perspicace, ma petite ! Hier et aujourd'hui, dans l'émotion de nos conciliabules, le surhomme a montré une si ardente sollicitude pour garantir le repos de la déesse, qu'il s'est trahi ! Mais son culte secret, je le crains, ne sera jamais récompensé comme il le mérite ! Ces deux êtres-là, fiers et concentrés, sont capables de demeurer jusqu'à l'éternité sur des plans parallèles, sans se rapprocher !

Thérésine, pensive, appuya son front sur

l'épaule de son mari, et, dans cette attitude peu familière à Minerve, parla comme la déesse de la Sagesse elle-même :

— La Providence agit à son heure ! Nous l'avons bien vu ! Laissons faire, sachons attendre, espérons dans l'imprévu !

... Dès le lendemain, la Providence, touchée par cet acte de foi, justifiait cette confiance d'une certaine manière. Au petit matin, M. Boulommiers, éperdu, téléphonait au jeune ménage. Mme Boulommiers avait subi, dans la nuit, une attaque de congestion. Les secours manquaient, les gardes-malades étant presque toutes mobilisées comme ambulancières.

En réponse immédiate à ce message lamentable, Mme Jean Marescaux vint s'installer au chevet de la vieille femme qui l'avait méconnue et repoussée. Et très doucement, sans obséquiosité et sans ostentation, Thérésine sut montrer ce que valaient son cœur et son dévouement. Elle se rendit vite indispensable aux deux pauvres vieillards désemparés.

. A sa troisième nuit de veille, la bataille aérienne éclatait sur Paris. Quel dommage que Meg Strandt n'eût pu jouir de ce spectacle et saluer les gothas, dont elle préparait la venue !

Le fiévreux 1918 s'acheminait vers l'arrièresaison. Automne inoubliable où l'odeur de fruits mûrs se mêlait aux effluves grisants de l'espérance. Les vendangeurs pourraient, cette année, chanter sur les coteaux ! Le bouvier, en guidant ses bêtes au labour, « sublait » Madelon! De toutes les routes de France allant de l'Atlantique au front, s'élevait, en formidable accompagnement de basse aux notes joyeuses du refrain vainqueur, le roulement des chariots américains. Les nuées livides, qui obstruaient le ciel, se déchiraient, laissant voir le Soleil de la Victoire qui montait, majestueux, à l'horizon ébloui, pénétrant tout de sa vertu puissante.

La vie se ranimait dans les cœurs resserrés par une interminable angoisse. On osait enfin porter le regard en avant. Et chacun rêvait de partir meilleur pour un avenir plus large, plus généreux. Ces velléités s'éteindraient sans doute chez le plus grand nombre, sous la poussée des

égoïsmes renaissants et des cupidités accrues. Mais, un instant, la fusion n'avait pas été moins réelle, entre les âmes les plus disparates, enflammées d'un même enthousiasme.

M. et Mme Boulommiers, emportés par le courant, tinrent à se montrer magnanimes et à effacer les mauvais souvenirs. Ils voulurent absolument que l'anniversaire du mariage de leur neveu Jean et de Thérésine Jouvenet fût célébré par une fête intime, à la Chènetière.

Réparation éclatante, rachetant avec grandeur les dédains d'autrefois ! Jamais Marescaux n'eût songé à exiger de ses hautains parents une aussi complète amende honorable. Le beau geste, qui ratifiait son choix, le toucha plus qu'il ne l'avouait. Et son contentement fut d'autant plus sincère et plus profond que le charme seul de Thérésine avait provoqué le miracle. Pouvait-elle manquer de vaincre dès qu'il lui serait permis de plaider elle-même sa cause?

Le rapprochement s'opéra, à Paris, au milieu de vicissitudes telles que M. et Mme Boulommiers, déçus, abaissés, ayant perdu leur confiance présomptueuse en eux-mêmes, aplatis de peur sous les bombardements, n'étaient plus que de misérables naufragés, ballottés dans les

ténèbres et cherchant où cramponner leurs mains défaillantes. Thérésine leur fournit cet appui. Apitoyée par tant de détresse, elle s'ingénia à réconforter les deux vieillards. Les attentions de Jean secondèrent les soins intelligents de sa femme. Ce fut sous l'escorte du jeune couple que M. et Mme Boulommiers parvinrent à regagner le pays angevin.

L'habitude ne dissipa point le prestige. La compagnie de Thérésine devint aux vieux époux une distraction précieuse qu'ils envièrent à Mme Guérard. La femme de Jean dut se partager entre la Chènetière et les Fauconneries. Et toujours la part faite à la première maison était jugée trop restreinte. Esseulés dans leur vaste château, M. et Mme Boulommiers s'attristaient de n'y plus entendre que le craquement de leurs pas : le son de leurs voix s'étouffait dans le grand silence. Alors sourdement, ils ébauchèrent des travaux d'approche et d'enveloppement : chez eux, insinuèrent-ils, le jeune ménage disposerait d'une installation plus large et plus commode, d'un rez-de-chaussée spacieux, d'un parc où l'ombre et la lumière étaient agréablement distribués... tout à fait propice aux ébats d'un enfant...

Thérésine riait sous cape, mais ses réponses réitéraient toujours le même argument irréfutable, enveloppé de gentils remercîments :

— Vous êtes très bons. Nous ne demanderions pas mieux ! Mais comment laisser Hélène à sa solitude?

— Hé, mon Dieu î pourquoi Hélène s'obstine-t-eîle à rester solitaire, après tout? repartit un jour Mme Boulommiere, impatientée de l'obstacle éternel.

Elle craignit une riposte indignée ; mais Thérésine, sans lever les yeux de son ouvrage, laissa un sourire de sphinx éclore sur ses lèvres et s'y fixer.

Aujourd'hui, dans cette petite fête commémorative et expiatoire dont elle était l'héroïne, Thérésine jouissait de sa victoire avec une louable modération. N'affichant point Tinfluence conquise, elle remplissait les devoirs de sa situation nouvelle avec tact et simplicité, heureuse par-dessus tout de voir restituer à son cher Jean les naturelles affections qui s'étaient retirées de lui, à la suite de leur mariage, et dont le sacrifice coûtait plus au jeune homme qu'il ne consentait à l'avouer.

Mme Jouvenet, elle, triomphait sans mo-

destie et sans contrainte. Enfin, les droits de sa fille étaient reconnus, les liens familiaux consacrés par une sorte d'investiture ! Quel dédommagement à l'humiliation de l'année précédente ! La mère de Mme Jean Marescaux, reçue à la Chènetière selon son ambition secrète, trônait au festin à une place d'honneur, comme il convenait. Encore, pour accentuer les égards qu'on lui témoignait et la traiter tout à fait en alliée, avait-on invité, à défaut de son fils Marcel, retenu aux ateliers de camouflage, la fiancée dudit Marcel...

Car Lilette... mon Dieu ! oui ! L'orgueilleuse maman avait dû céder, Marcel, débilité de corps, mais résolu de cœur, ayant déclaré qu'il lâchait tout espoir de prix de Rome, pour se contenter d'être tranquillement un artiste de talent moyen et un homme satisfait. Tout le monde s'était ligué en faveur de la blonde et douce Lilette. Mais, plus efficace que tous les raisonnements et les prières, l'exemple des Boulommiers entraîna Mme Jouvenet à la conciliation. On ne peut se montrer après tout plus royaliste que le roi.

Ainsi les idées d'hostilité, de conflits, de stupides rancunes, d'insolent orgueil, expulsées

des esprits, les nerfs se détendaient en un apaisement salutaire ; la concorde établissait son bienfaisant empire, et les visages s'épanouissaient avec cordialité, pendant que se poursuivait le repas. Les mêmes convives, qui figuraient au mariage, avaient été convoqués à en solenniser la date. Et l'assemblée actuelle se trouvait encore moins nombreuse que le cortège nuptial. Si Solange Mainfrey et le bon père Chavagnes embellis; aient la réunion de leur présence, trois des invités d'antan n'avaient pu s'y joindre : Edmond, combattant dans la trombe victorieuse qui pourchassait l'Allemand ; Marcel, empêché, lui aussi, par les obligations de son service, et Fabert, demeuré à l'usine pour surveiller d'importantes réparations de machinerie.

Le domestique, Urbain — le même Cerbère qui jadis rudoyait Mlle Jouvenet, aujourd'hui plat et mielleux, — venait de verser le Quartde-Chaume, ce vin doré quasi divin qui se doit boire avec recueillement. A ce moment de communion amicale, M. Chavagnes, en sa qualité de doyen, crut devoir se lever en tendant sa coupe.

— A la Victoire ! A la Paix ! Et à la félicité de nos jeunes époux 1

Dans le tintement des verres qui se choquaient, Jean Marescaux remerciait et ajoutait très grave, avec une nuance de mélancolie :

— A nos chers amphitryons ! Et aussi à nos absents ! Edmond, Marcel, l'ami Fabert ! Chacun à sa place et à son rôle, donnant tout ce qu'il peut, pour le salut de la patrie !

Mais M. Boulommiers se dressait à son tour, et prenait la parole avec une emphase réclamant l'attention.

— Je pense exprimer l'opinion de la sympathique assistance en associant l'honorable orateur aux hommes méritoires qu'il vient de citer. Si les suites d'une glorieuse et dangereuse blessure l'ont obligé à suspendre ses armes, Jean Marescaux a su quand même servir les intérêts du pays, en fondant une famille. En l'honneur du brave soldat, du bon citoyen, je lèverai mon verre et associerai la future maman à cet hommage. Et je boirai au petit inconnu qui nous réjouira de sa venue dans quelques semaines.

— Au petit inconnu ! répondirent toutes les voix en un joyeux unisson, pendant que les regards se concentraient sur Thérésine radieuse.

— Au fait, quels noms a-t-on choisis? demanda curieusement M. Chavagnes.

— Si c'est une fille, commença Thérésine, confidentielle, on l'appellera certainement France-Hélène.

Mais Mme Guérard, si longtemps silencieuse, élevait brusquement la main pour un geste d'interdiction.

— Non ! Non ! Je l'ai déjà défendu ! Donnez-lui un nom qui attire le bonheur! Pas le mien!

Solange Mainfrey chercha la main qui retombait et la garda dans la sienne. Et devant ces deux jeunes femmes, sœurs de douleur, dépouillées de leur part de joie si tôt par la rudesse de la destinée, une impression de gêne respectueuse glaça les légères expansions.

— Si nous passions au Cabinet de Silène? proposa Mme Boulommiers. Le café doit y être servi.

La diversion agit excellemment. Tout le monde gagna avec empressement le charmant buen retiro, combiné par un esprit sybarite, amoureux de vie, de fantaisie et de lumière. Quelle humeur morose eût pu s'éterniser dans ce plaisant abri, où l'œil ne rencontrait de

toutes parts que visions gracieuses et couleurs chatoyantes?

Entre les décors peints, images de liesse naïve et de frivole élégance, trois hautes fenêtres aux proportions harmonieuses, encadraient les perspectives du parc, arbres aux vigoureuses ramures, pelouses de velours vert, lointains fluides où des brumes mauves traînaient sous le couvert des bois roux.

Ces aspects de féerie enchantaient Thérésine et s'accordaient à son imagination de lutin. Aussi avait-elle adopté le pavillon pour sa retraite favorite, et elle y travaillait, chaque après-midi, aux minuscules merveilles, exhibées aujourd'hui à l'admiration de Mlle Mainfrey.

— Ces amours de brassières ! Cette robe brodée faite pour une princesse de Lilliput 1 Regardez cela, Hélène ! N'est-ce pas délicieux de se figurer les petits bras qui sortiront de ces manches, les petons qui enfileront ces mignons bas tricotés et ces chaussons nabots?

Et Solange, avec un beau rire tendre, éparpillait les frêles colifichets blancs et bleus, batistes fines, lainages douillets, ouvrés par l'industrieuse aiguille de la future maman.

— Ravissants, en vérité ! murmura Mme Guérard.

Une tristesse presque morbide l'envahissait tout à coup tandis qu'elle maniait les douces bagatelles de la layette. Sensation indéfinissable, mais amère et violente, qui la portait aux larmes et l'obligeait à sortir précipitamment du cercle des femmes, groupées autour de la corbeille. Elle alla vers la porte-fenêtre ouverte chercher un rayon de soleil, afin de réchauffer ce froid qui venait de la transir jusqu'au cœur.

Les trois hommes fumaient, assis au dehors près du seuil. Et le bon père Chavagnes taquinait une fois de plus le bienheureux propriétaire du pavillon.

— Hein ! cher monsieur, ce que j'eus raison de vous forcer la main ! Vous ne m'en voulez plus de vous avoir imposé mon petit élève?

— Je crois bien ! intervint Jean Marescaux, malicieux. Être frère de Thérésine ! Mais c'est une qualité de plus, n'est-ce pas, mon oncle?

— Blague à part, je savais Marcel Depas très calé sur le dix-huitième siècle, reprit le vieil artiste. Il fera son chemin dans l'art décoratif, ce gamin-là ! Quoi qu'il en soit, vous pos-

sédez un bijou, monsieur Boulommiers ! Sans doute est-ce l'œuvre de quelque élève du fameux Bérain, qui aura pérégriné en Anjou.

— Chez Fabert, il existe un trumeau que Depas attribue au décorateur du Silène, fit Marescaux. Au fait, monsieur Chavagnes, vous qui vous extasiez devant les vieilleries, ne connaissez-vous point le Prieuré, l'habitation de notre directeur? Non? Mais avant que le jour baisse, nous pouvons aller jusque-là, puisque la marche ne vous effraie pas. Vous verrez un logis quinzième siècle, rempli de curiosités, bouquins anciens, saints de bois ou de faïence, bahuts et tapisseries. Vous aurez même l'étonnement d'y trouver les armes du pape Alexandre VI au-dessus d'une cheminée, l'un des propriétaires ayant été cardinal à la cour des Borgia. Très intéressant, n'est-ce pas, Hélène? acheva-t-il, en prenant à témoin sa sœur, dont il semblait seulement remarquer la présence.

Debout sur le degré de la porte, les yeux au loin, Hélène répondit d'un ton indifférent :

— Je ne puis rien en dire, n'étant pas entrée au Prieuré depuis mon enfance.

— Raison de plus pour le visiter aujour-

d'hui avec nous ! s'écria Jean, sautant sur ses pieds et combinant instantanément un plan avec sa fougue habituelle. Rien de plus simple ; le Prieuré se trouvant à mi-chemin des Fauconneries, où nous retournons achever la journée, nous allons nous y diriger en bande, comme des touristes de Cook. Les dames qui répugnent à la marche prendront le landau. Pour les autres, c'est une courte et agréable promenade à pied. Mademoiselle Mainfrey, Lilette, vous êtes des nôtres, naturellement. Qui m'aime, me suive !

Rapidement, au milieu des rires, la partie imprévue s'organisait. Manteaux, chapeaux, ombrelles s'enlevaient des patères. Jean, très animé, pressait tout le monde, et prenait la tête de la petite bande de piétons qui descendait bientôt la Coulée Verte. Hélène, entraînée par Solange, qui avait saisi son bras, restait taciturne et passive, dans le gai tourbillon dévalant entre les haies brunes, qui ne tardait pas à s'arrêter devant la porte, couronnée de lierre et percée d'un judas.

— Quel envahissement ! dit Jean, tirant avec entrain l'anneau de fer, perdu dans les branches.

Hélène, qui se tenait à l'arrière du groupe,

objecta, entre haut et bas, comme si ces paroles ne devaient être entendues que de son frère :

— Tu oublies que M. Fabert n'est pas chez lui!

La vieille bonne, apparue dans le chambranle de pierre effrité, confirmait avec un gros soupir :

— Monsieur n'est pas même rentré déjeuner ! Il n'a pas quitté l'usine depuis ce matin ! Mais ça ne fait rien ! Messieurs et dames peuvent entrer tout à leur aise !

— Parbleu ! fit joyeusement Marescaux. Je vais téléphoner à Fabert d'ici. Il viendra quelques instants se délasser avec nous, s'il lui est possible ! Sinon, il me priera de vous faire moi-même les honneurs de sa maison, dont je connais toutes les particularités. Et pour commencer, voyez, dès l'entrée, ce vieux cadran solaire, au socle de tuffeau enguirlandé de lierre, et qui porte cette légende significative :

A toute heure un ami Arrive à la bonne he :re Et visite à son gré Ma modeste demeure

Si cette inscription, reste des âges de bonhomie et de simplicité, n'est pas menteuse, voici mon effronterie bien et dûment justifiée.

— A ton gré ! repartit Mme Guérard, reculant au lieu d'avancer. Excusez-moi tous si je vous quitte. Je vous ai accompagnés seulement ici parce que c'est, en effet, le chemin des Fauconneries, où il me faut vous précéder. A. tout à l'heure !

— Je continuerai la route avec vous, dit Solange sans quitter le bras de son amie. Un petit mal de tête m'empêcherait de profiter agréablement de la visite.

Elles s'en allèrent toutes deux du même pas rythmé, en silence. Hélène, mécontente d'ellemême et des autres, s'en voulait de n'avoir pu se décider à passer cette porte. Elle s'irritait secrètement de la maladresse et de la roideur de ses excuses, et du regard singulier dont Jean l'avait toisée, et même de la persistance de Mlle Mainfrey à l'accompagner. Ne resteraitelle plus maîtresse de ses sensations ou de ses idées?

Elle en avait peur, car du fond de son âme quelque chose, qui y était demeuré mystérieusement enfoui, montait, montait en bouillonnement impétueux. Trouverait-elle longtemps encore la force morale d'en réprimer l'épanchement ?

Les amies, ainsi enlacées, descendaient le chemin, saluées avec respect de tous les passants, qui se retournaient pour les admirer, grandes, belles et souples toutes deux ; l'une, Solange, gardant un frais sourire de jeunesse sous sa blondeur, cendrée par l'approche de la quarantaine ; l'autre, plus énigmatique et plus attirante encore, avec sa pâleur fine de camée et les sombres profondeurs de ses yeux.

Elles traversèrent la rivière sur la passerelle du moulin, puis gravirent la pente escarpée qui remontait vers les Fauconneries. A micôte, à l'entrée d'un chemin qui donnait accès au parc, un banc, adossé au tronc énorme d'un vieux chêne, s'offrit pour une halte.

— Quelques minutes d'arrêt ! proposa Solange, un peu essoufflée.

Mme Guérard consentit à s'asseoir. En contrebas, devant les deux promeneuses, dans le creux du vallon, se développaient les bâtiments de l'usine. La grande cheminée lançait, par-dessus les peupliers, d'éDormes volutes qui s'étiraient en zigzags capricieux sur le ciel dor pâle. Quelque temps, Hélène, sans rien dire, suivit du regard les spirales de fumée avec une fixité rêveuse. Mlle Mainfrey s'amusait du

joyeux tapage des oiselets, s'agitant pour la couchée, dans les buissons de la haie. Et subitement, la voix un peu rauque après son long silence, Hélène interpella sa compagne :

— Que je vous envie, Solange, et de plus en plus ! A vous entendre, ne vous croirait-on pas la femme la plus favorisée de la terre, faisant votre bonheur de toutes les joies qui passent ! Comment pouvez-vous garder cet esprit dégagé, cette humeur enjouée?

— Je vous l'ai dit : je me prête au monde, mais un seul grand souvenir me possède toute.

— Oui, je sais. Mais voilà ce qui m'intrigue. (Oh ! pardonnez-moi, chère, cette indélicate curiosité !) Ce grand souvenir garda-t-il toujours sa puissance immuable? N'avez-vous point été tentée, parfois, de reprendre la règle ordinaire de l'existence... d'écouter une nouvelle affection?

Solange tourna lentement la tête. Pas une ombre ne ternit son pur regard bleu.

— Non ! Et je n'y ai aucun mérite. Si rien dans mon cœur n'a plus vibré à aucune voix, c'est que lui était sans doute l'homme unique, capable d'éveiller en moi l'amour. Confinée dans ma fidélité mystique, je garde l'état

d'esprit d'une fille de la Charité, détachée de toute recherche de bonheur humain. Je ne m'en fais point gloire. Je me confesse simplement. Mais je conçois très bien qu'une âme, froissée par le malheur, s'épanouisse de nouveau à l'approche d'une sympathie.

Son bras enveloppa plus étroitement sa compagne. Celle-ci, résistant à l'attraction, avec un grand effort, reprenait, dans un murmure aussi faible que le bruissement léger des feuilles sèches au souffle du soir :

— Je vous ai demandé cela pour éclairer... une conscience. Une femme voulut, à votre exemple, se vouer éternellement à celui qu'elle pleurait. Elle se figura, d'après certains avis, conformer son existence aux directions qu'il lui eût données lui-même, et remplir les souhaits qui lui avaient été chers. Puis, un jour, elle reconnut avec terreur que ces inspirations ne lui venaient pas de son idole : une voix étrangère s'était substituée à l'écho qu'elle croyait monter des profondeurs de l'au-delà. Et cette voix, à laquelle elle s'était habituée depuis longtemps à obéir, était celle d'un homme vivant !

Ces mots s'achevaient dans une plainte, arrachée de la poitrine avec le môme déchi-

rement que l'aveu d'une faute. Et le front

humilié cacha sa rougeur contre l'épaule amie.

Solange inclina sa joue contre la tempe

ambrée. Ainsi une mère câline un enfant dolent.

— Et dites-moi, chérie? insinuait doucement Mlle Mainfrey, cette femme se sait-elle aimée de cet homme qui a pris sur elle un si grand ascendant?

Le corps flexible, abandonné à l'étreinte fraternelle, eut un frémissement.

— Jamais il n'a essayé de se faire comprendre ! Jamais un mot, une allusion, ne lui ont échappé... Cependant, elle croit le deviner. Puis, dernièrement, des preuves lui ont été fournies de la sollicitude constante dont il l'a entourée, et du pieux souci qu'il prit de préserver la mémoire de celui qui n'était plus, afin de l'épargner, elle !

— C'est très bien, cela. Mais alors, la femme dont vous me parlez doit ressentir quelque chose de plus que de l'estime pour ce preux dévoué?

La réponse se fit attendre. Puis la voix saccadée gémit :

— Oh ! c'est terrible comme un envoûtement ! Sentir qu'à votre insu quelqu'un a pris

possession de votre âme, dirige vos pensées, gouverne votre volonté, quand vous vous croyiez indépendante!... Comment s'émanciper de cette sujétion?... Solange, dites-le !...

Une lueur tendre éclaira la blonde figure et Mlle Mainfrey lentement prononça :

— Si je connaissais la femme dont vous me parlez, Hélène, je lui dirais : Ne vous roidissez pas dans un vain sacrifice. Cédez à l'appel de la vie ! Vous êtes aimée et vous aimez ! Rappelez-vous le conseil éternellement vrai du poète :

Aime, et tu renaîtras] Fais-toi fleur peur éclore! Après avoir souffert, il faut souffrir encore ! II faut aimer sans cesse après avoir aimé.

Hélène, d'un soubresaut, se dégagea et, se détournant, ne se laissa plus voir qu'en profil perdu, sans parvenir à dérober sa rougeur. Sur la route, au fond du vallon, un groupe apparut, se dirigeant vers l'usine.

— Nos promeneurs ! dit Solange. Si nous descendions vers eux?

Et déjà levée, s'inclinant vers l'oreille de Mme Guérard, elle ajoutait dans un chuchotement :

— Et si nous allions vers lui?

Hélène n'eut pas le temps de cacher son trouble, ni de répondre. Un fracas formidable éclatait du côté de l'usine : échappements assourdissants de vapeurs, mêlés de clameurs d'effroi. Une foule hurlante, désordonnée, se ruait hors du hall, tandis que des trombes d'épaisses fumées semblaient soulever la toiture, s'échappant entre les ardoises et par les moindres interstices de la construction.

— Une explosion ! Un incendie ! cria Mme Guérard, affolée.

Sans calculer davantage, elle se précipitait par le versant rapide, bondissant, glissant, courant. Emportée par la vitesse acquise, en moins de deux minutes, la jeune femme avait dégringolé le coteau, sauté le fossé, franchi le carrefour et se trouvait au milieu de la cohue. Éparpillés à distance du bâtiment toujours grondant et fumant, ouvrières et ouvriers piétinaient, haletant d'une curiosité terrifiée.

Des exclamations s'entre-croisaient.

— Écoutez ! Écoutez ! Le giclement se calme, on dirait ! Il était temps ! Sans M. Fabert, ça y était ! Tout sautait en l'air, nous et le reste !

Hélène tourna les yeux du côté où tous regardaient : l'entrée du hall, obstruée d'une

muraille d'épaisses vapeurs, véritable gueule d'enfer ! De ces profondeurs impénétrables à la vue, émergèrent soudain des formes indistinctes.

— Les voilà ! les voilà !

A l'orifice de l'étuve enténébrée, trois hommes apparaissaient, méconnaissables sous leurs masques de suie, couverts d'escarbilles de la tête aux pieds, suffocants, chancelants, éblouis par la libre clarté et aspirant l'air à longs traits avides, pour rafraîchir leurs poitrines irritées, L'homme que les deux autres soutenaient entre eux laissa aller sa tête, comme exténué, et se renversa entre les bras de ses compagnons.

— M. Fabert qui s'évanouit !...

Un mouvement porta les groupes en avant. Des allées et venues sillonnèrent la cour. Mme Guérard, toujours figée à la même place, reconnaissait maintenant son frère et le chauffeur-chef dans les deux rescapés ; quatre porteurs enlevaient Fabert inanimé et, courbés vers leur fardeau avec mille précautions, se dirigeaient vers le bureau directorial. Lilette Romieu s'y introduisait à leur suite pour exercer ses offices d'infirmière.

Hélène prit conscience du voisinage de Solange, en se sentant agripper fortement au poignet. M. Boulommiers et M. Chavagne3 la rejoignaient aussi et lui faisaient part de leurs impressions.

— C'est une chance que sa femme n'ait pas été présente ! disait l'oncle en parlant de Jean. Car ça ne l'aurait pas empêché de plonger tête baissée dans cette caverne étouffante. J'en ai tremblé !

— Oui, l'élan a été très spontané et très crâne ! appuyait M. Chavagnes. Enfin M. Mareseaux me paraît sain et sauf !

— Oh ! il n'y avait pas trop de danger en bas où reste l'air froid, observa un ouvrier. Mais, sur le haut de la chaufferie où le directeur a grimpé en pleins torrents de fumée, c'est assez hasardeux. Un étourdissement, un faux pas, un étranglement qui vous serre mal à propos la gorge... on ne revient plus!

Mme Guérard ne bougea pas. Mais son souffle s'arrêta, ses yeux se dilatèrent et ses ongles labourèrent la paume de Solange.

Un contremaître, cependant, s'approchait de la jeune femme, pour lui rendre compte en détail de l'accident.

La machinerie était fort éprouvée par le surmenage des travaux de guerre. On avait dû. procéder au changement du dôme. M. Fabert, ce jour, avait été tout entier à la révision de la pièce nouvelle. Tout à coup il entendit des sifflements de vapeur insolites dans les chaufferies. Se précipitant vers le manomètre, il le vit calé à fond, indiquant une surpression proche de l'éclatement. Il était trop tard pour dégager les générateurs. M. Fabert se dévoua alors, afin de conjurer la catastrophe imminente. Il fit rapidement évacuer la chaufferie et monta lever lui-même les soupapes de sûreté. L'alarme, accrue par le vacarme horrifiant du dégagement subit des vapeurs, se propagea aussitôt parmi les travailleurs, qui se sauvèrent au dehors, épouvantés de voir disparaître le directeur dans l'épaisseur des nuages noirs et méphitiques. Maintenant le péril était écarté. Mais l'audace de M. Fabert eût pu lui coûter cher. Car le plus difficile n'est pas encore de monter, il faut se maintenir au bord du cratère vomissant des fumées asphyxiantes, puis retrouver son chemin de retour, descendre l'étroit escalier à travers l'atmosphère brûlante, acre et opaque. On ne se tire de là qu'à la condition

de posséder une énergie et un sang-froid exceptionnels, comme c'était le cas de M. Fabert.

Flatté de parler si longuement à la patronne, le contremaître employait les termes les plus recherchés qu'il connût. Mais sous cette affectation de beau langage, perçait l'admiration sincère qu'il ressentait de la conduite de son chef. Le maître qui sait, à l'occasion, payer de sa personne, est certain d'entraîner les hommes et d'imposer le respect.

En brefs monosyllabes, Mme Guérard remercia l'informateur ; celui-ci, tirant sa casquette, s'écarta devant Jean Marescaux qui arrivait à vive allure, affairé, excité, rayonnant, sous les traces noires hâtivement essuyées de son visage. Tout de suite, il coupait court aux volubiles félicitations de M. Boulommiers.

— Bon ! bon ! Je n'ai rien fait qui compte, sauf de guider Fabert dans sa descente, par mes appels, et de le recevoir dans mes bras, à l'issue de l'escalier. Il était temps ! Le pauvre avait atteint les limites extrêmes des forces humaines ; a? ors, tout a sombré !

— Mais, interrogeait anxieusement Solange, est-il revenu à lui à présent? Ce malaise ne sera sans doute qu'une défaillance passagère,

causée par son excessive tension physique et morale !

— Tout porte à espérer qu'il sortira de l'alerte indemne. Il ne tarda pas à reprendre conscience et n'accusa plus alors qu'une extrême lassitude, — bien compréhensible, — une soif affreuse, et un dégoût profond de la gangue enfumée qui adhérait à tous les pores de sa peau après ce bain de suie. Nous avons tout mis en œuvre pour l'en délivrer. Et maintenant, rafraîchi extérieurement par des ablutions et des frictions et intérieurement par une tasse de thé que vient de lui administrer la bonne petite Lilette, Fabert a recouvré à peu près l'aspect d'un gentleman ! achevait Marescaux, avec son ordinaire humour, assaisonné d'émotion.

Tous autour de lui s'intéressaient trop à son récit pour remarquer les anomalies que Jean, debout face à sa sœur, observait à l'aise. Dès qu'il avait annoncé le salut de Fabert, un tressaillement agita le visage de marbre, les lèvres se gonflèrent, et une brume éteignit l'éclat métallique des yeux. L'attitude rigide, visiblement, s'infléchit. Sans paraître y prendre garde, Marescaux, très sérieux, s'adressait maintenant directement à Mme Guérard, d'un

ton positif et presque sévère, comme pour lui dicter une leçon.

— Armand Fabert, prononçait-il, vient, au péril de ses jours, de sauver l'usine, matériel et personnel, et d'esquiver, par son initiative hardie, un malheur incalculable. Il est juste et bienséant que la Patronne de l'exploitation aille l'en remercier sans plus de retard. Viens avec moi !

Elle ne trouva pas de prétexte pour éluder cette injonction, et se mit en marche près de son frère avec autant de docilité que s'il l'eût tenue enchaînée. Jean l'introduisit dans le bureau des dactylographes, ouvrit la porte de communication, et demanda :

— Fabert, permettez- vous qu'on entre? Je vous annonce une visite. Ne bougez pas surtout ! Les excuses sont superflues.

Marescaux, s'effaçant, démasqua Mme Guérard. Celle-ci resta une seconde hésitante dans le cadre du chambranle, aussi blême que l'homme exténué qui gisait sur le divan de cuir, enveloppé d'une couverture de voyage.

D'un effort véhément qui l'ébranla tout, Fabert essaya de se soulever. Il n'en vint pas à bout. La surprise et l'émoi achevaient

de l'accabler et de lui enlever ses dernières forces.

En cet état de dépression absolue, il ne lui fut pas davantage possible de commander à son âme, et de maintenir la fière réserve dont il se cuirassait d'habitude. Le secret, maîtrisé avec un si dur stoïcisme, rompait toute entrave et se révéla, éclatant, dans la rougeur qui embrasait le front, dans la flamme des prunelles agrandies. Tandis qu'Hélène avançait, lentement, la physionomie de Fabert s'imprégnait d'extase. Ainsi un visionnaire qui contemple, éperdu, doutant du miracle, la divinité qu'il implore, glissant vers lui dans un rayon céleste de clarté.

Elle approchait sans secousses, comme attirée par une fascination d'hypnose, les yeux rivés aux yeux qui l'adoraient.

— Je voulais vous remercier de l'immense service, commença-t-elle, balbutiante.

Tous deux s'aperçurent alors que les autres s'étaient éclipsés, les laissant seule à seul. Ils ne s'en troublèrent pas. Cette complicité évidente de l'entourage bien intentionné leur fit seulement mieux comprendre à quelle inévitable fin tout les conviait. Subjugués par la

fatalité immanente, ils ne songèrent pas à se révolter.

Ils touchaient à l'heure élue, l'heure qui ne passe qu'une fois, et qu'il importe de saisir. Les scrupules, les atermoiements, les anxiétés, dont ils s'étaient suppliciés, leur parurent, à cet instant, des futilités sans portée. Rien ne comptait plus, que la nécessité de se joindre, que le désir de continuer ensemble la marche en avant et de soutenir, de leurs efforts unis, le poids de l'existence.

Vaines et impuissantes eussent été les paroles ! L'inexprimable rayonnait de leurs regards éblouis. Leurs âmes, dans ce silence, se livraient leurs confiants espoirs.

Néanmoins, un dernier sursaut des longues inquiétudes agita encore Fabert.

— J'ai redouté... après ma confession d'une faute de jeunesse, de m'être amoindri dans votre estime ! Avais-je raison de le supposer?

— Non, fit-elle très bas, plus confuse encore que l'homme n'était craintif. Jamais vous ne m'avez paru plus digne et plus généreux qu'au moment où vous acheviez cet aveu... qui devait atténuer les torts d'un autre... et expliquait votre fidèle dévouement.

Sans hâte, avec une infinie délicatesse, comme s'il eût cueilli une fleur, Armand Fabert prit la douce main pendante, et la porta vers ses lèvres.

— Depuis toujours ! murmura-t-il avec ferveur. Et, que vous le vouliez ou non, à toujours ! Croyez en moi !

Deux larmes au bord des cils, elle répondit simplement :

— Je crois! A toujours l

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