‹ Aimons notre prochain parabole en un acte, en proseChapitre 1 sur 12 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DE FONTALBE , DÉLIA.

Ar*"* de Fontalbe est assise.

DÉLIA. (Elle achève de coiffer AT®* de Fontalbe.) Madame me permet-elle de l’interroger?

M*"* DE FONTALBE.

Interrogez-moi, je veux bien.

DÉLIA

Madame, ne trouvez-vous pas que la campagne est inhabitable ?

M™® DE FONTALBE.

Je ne suis pas de votre avis, Délia Comment, après

trois semaines de résidence dans ce charmant village de Ville-d’Avray, vous regrettez déjà Paris?

DÉLIA

Je le regrettais déjà avant ces trois semaines.

DE FONTALBE.

Eh bien! Délia, vous vous habituerez à le regretter, car ma résolution est irrévocable. Je veux être veuve avec calme ; il me faut donc un village pour retraite. J’ai tous les goûts qui font les délices delà solitude. J’aime les fleurs, la musique, la lecture, la broderie. Ces distractions remplissent tout un jour ; le sommeil remplit toute une nuit. Vivre inconnue dans un village est maintenant ma seule ambition.

DÉLIA

Vivre inconnue! oh! madame de Fontalbe , si vous étiez votre femme de chambre un seul moment, vous douteriez de votre incognito! Vous n’étes sortie qu’une fois pour aller à l’église, et tout le village est déjà rempli de votre nom, de votre grâce, de votre beauté. Votre toilette est sans doute bien simple, mais vous êtes grande dame malgré vous, et vous portez votre chapeau de paille comme une couronne de comtesse. Ceux qui ne vous connaissent pas et qui ne vous ont jamais vue, et qui vous suivent de très-loin, devinent que vous êtes belle à ravir, et ils précipitent le pas pour avoir le bonheur de vous voir un moment; ceux qui vous regardent passer devant les balcons, les terrasses, les grilles des jardins, laissent éclater sur leurs visages des sourires d’admiration. Il n’y a point d’incognito pour une jolie femme ; elle resterait toute seule enfermée dans une mai-

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son, fenêtres et portes closes, sa beauté rayonnerait à vers les murs; les passans s’arrêteraient pour voir la façade; on devinerait le diamant à travers l’enveloppe de récrin.

M“« DE FONTALBE.

Délia, vous êtes un démon.

DÉLIA

Je ne suis qu’une jeune fille, c’est bien assez; ma-^ dame me flatte toujours; seulement, je n’ai point d’ambition et je ne veux pas m’élever plus haut.

M*"® DE FONTALBE.

Quelle heure est-il, Délia?

DÉLIA, regardant la pendule:

Six heures.— Six heures du matin ! Madame trouve déjà la journée longue; ordinairement, on ne demande l’heure qu’à six heures du soir.

M"'* DE FONTALBE.

Délia, ouvrez la persienne... je veux jouir du soleil levant, ses rayons doivent avoir une teinte charmante sur la cime des arbres de Ville-d’Avray.

DÉLIA, regardant à travers la persienne.

Impossible, madame... vous regarderez le soleil levant ce soir... Il y a toujours le voisin, le voisin !... C’était bien la peine de quitter Paris pour trouver encore des voisina à la campagne. Les voisins vous suivent partout , comme les portiers.

M“® DE FONTALBE,

Je conviens qu’il est fort désagréable d’avoir ce jeune.

homme pour voisin.. . chaque maison a sesinconvéniens.

DÉLIA

Mais celui-là est le pire de tous. {Regardant à travers la Persienne.) Un jeune homme de trente ans... On ne voit jamais que les trois quarts du visage, mais le fragment est beau... Son costume est de la plus haute distinction, à six heures du matin; cette toilette de bal est en avance de quinze heures sur la journée. . . Il lit un livre avec attention. . . pas un mouvement... comme hier... toujours immobile... Il ressemble à une statue de jardin habillée en monsieur. . . Madame, voulez-vous que je fasse du bruit pour secouer cette énigme?

M™® DE FONTALBE.

Gardez-vous-en bien ; il croirait que nous nous occupons de lui.

DÉLU.

Oui, épargnons-lui cette erreur... N’importe, c’est irritant an dernier point un voisin comme celui-là, qui lit de puis six heures du matin jusqu’à la nuit, en costume de bal... qui ne reçoit personne, ne sort jamais, ne s’occupe pas de nous! Il n’est pas permis à un voisin de se conduire ainsi. Nous devons porter plainte à l’autorité.

M“® DE FONTALBE.

Mais il me semble^ Délia, que chacun est libre de faire chez soi ce qui lui plaît.

DÉLIA

Oui, madame, si ce qui lui plaît n’incommode pas les voisins. 11 y a des lois pour cela. Nous avions aux Bati-

gnolles, chez ma première maîtresse, madame Bousignot, un voisin qui tirait des feux d’artifices tous les soirs dans sa basse-cour; nous portâmes notre plainte au maire, M. Giraud, qui força notre voisin à ne s’amuser ainsi que la veille de la fête de l’Empereur, comme la ville de Paris, qui ne s’amuse qu’une fois l’an.

M"*® DE FONTALBE.

, Vous êtes folle. Délia ; ce voisin de Ville-d’Avray n’a rien de commun avec le vôtre des Batignolles.

DÉLIA

Mais, madame, j’aimerais cent fois mieux que celui-ci tirât deux feux d’artifices par jour, qu’il sonnàtdu cor, qu’il fit des gammes au piano, qu’il lût \a Moniteur à haute voix, au moins nous serions fixées sur 1e compte de notre voisin ; nous aurions le droit de nous plaindre d’un fléau qui aurait un nom, et de lui envoyer des injures par notre fenêtre ou des huissiers par sa porte; tandis que nous sommes là, de^ puis trois semaines, occupées à détruire notre imagination devant un mystère qui nous empêche de rire le jour et de dormir la nuit, sans avoir le droit de jeter dans le jardin de ce mystère une bonne pierre ou une feuille de papier timbré.

M™* DE FONTALBE , avec Ml faux soui’ire.

Vraiment, Délia, vous prenez la chose trop au sérieux. Je ne veux pas que ce voisinage vous rende tout à fait folle, et, pour vous conserver le peu de raison qui vous reste, j’irai passer quinze jours, en hôtel garni, à Saint-Cloud.

DÉLIA

- £t après ces quinze jours, madame ?

M“® DE FONTALBE.

Nous rentrerons ici.

DÉLIA

Eh! mon Dieu! nous reverrons la même chose, madame, j’en mettrais la main au feu. Si j’osais proposer un pari à madame deFontalbe, je parierais ma dot de la caisse d’épargne que, le dernier jour de l’été, à cinq heures du soir, cet abominable beau jeune homme ouvrira ce même hvre, là, devant nous. Cela prend la tournure de ne jamais changer, comme la colonne Vendôme, comme l’obélisque de Luxor. Si cette maison m’appartenait, je me donnerais le plaisir d’y mettre le feu, pour voir si mon incendie dérangerait ce voisin. Oh! madame la comtesse, vous avez beau prendre un bel air d’insouciance, vous êtes femme avant d’être grande dame, et votre impatience est aussi forte que la mienne, quoiqu’elle sache mieux se farder.

M®® DE FONTALBE.

Mais je ne farde rien. Délia ; an contraire, j’avoue hautement ma curiosité en cette occasion. Ce voisinage ne m’irrite pas, moi; il m’intéresse. Jusqu’à ce jour, je n’avais vu que des jeunes gens étourdis, turbulens, oisifs, amoureux d’eux-mêmes, et je rencontre par hasard, sous ma fenêtre, une exception, un jeune homme modèle, un dandy qui s’habille au dernier goôt du jour, seulement pour ho • norer sa dignité personnelle, et sans aucun but de parade et d’ostentation ; un élégant campagnard qui s’instruit, étudie, médite, lorsque tant d’autres s’efforcent d’oublier le peu qu’ils avaient appris. Pareille découverte est rare; elle

AUI0N8 NOTRB PROCHAIN. M

est digne de tout mon intérêt. Je voudrais savoir le nom de ce voisin phénomène pour l’écrire sur mes tablettes comme un événement.

DÉLIA

Si c’est ainsi, la chose est plus sérieuse que je ne pensais.

DE FONtALBÊ, ÜVeC doUCCUr. '

Prenez bien garde à ce que vous pensez, Délia ; ma bonté vous encourage trop... Je descends au jardin...

(Fausse sortie.)

DÉLIA

Madame est- clic contente de sa coiffure?

DE FONTALBE.

C’est toujours assez bon pour la campagne ^ ici, on ne s’habille que pour soi.’

DÉLIA

Quand madame descend au jardin, toutes les fenêtres des environs s’ouvrent, comme de grands yeux, pour la regarder.

M"*® DE FONTALBE.

Cela m’est indifférent. Depuis le premier jour de mon veuvage, je suis morte au monde. J’ai acheté cette petite maison comme on achète une tombe de son vivant, et je me soucie fort peu du mépris ou de l’admiration du genre humain de Ville-d’Avray.

(Elle sort.)

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