SCENE yiii
Les Mêmes , GEORGES.
GEORGES, poussant un cri éloujfé.
TOCS, l'apercevant.
Moment de silence.
GEORGES, s' avançant.
Vous avez raison, madame... je n'y avais point pensé... votrefiUene peut épouser... ne peut m'épouser.. .
M"« SAUNIER, déconcertée.
Je suis fâchée que vous ayez entendu .
GIRARDOT
Bâtard. ..bâtard... ils appellent cela une raison !
GEORGES
C'en est une... Merci de vos efforts... mais ils seraient inutiles... désormais, je sens que je n'ai plus rien à espérer.
SAUNIER, embarrasse.
Certainement... ce n'est pas un reproche qu'on a voulu te faire... parce que le mérite... et puis la considération...
GIRARDOT
Oui, oui, allons, embrouille-toi dans des excuses maintenant. ..pour prolonger son humiliation!... Georges... mon ami... viens m'embrasser.
GEORGES, se jetant dans ses bras.
Ah!
GIRARDOT
Si le hasard ne t'a pas donné de famille, tu ne seras pas seul au monde pour cela... je serai ton père, moi... je t'adopterai devant la loi s'il le faut, et l'on n'aura plus le droit de t'appeler bâtard... Pauvre abandonné, va !
GEORGES
Ah! mon ami!
Tu peux toujours compter sur moi.
SAUNIER
Et sur nous...
M""^ SAUNIER
Certainement. .. c'est dans l'intérêt de M. Georges que nous lui faisons faire ce voyage. ->
SAUNIER
Dont il doit partager les bénéQces.
GIRARDOT
Et qu'il ne fera pas !.. . non, Georges, tu ne pâtiras point.
GEORGBS.
Pardonnez-moi.
GIRARDOT
Comment?
GEORGES
Oh ! ne me retenez pas... je ne puis rester ici, je souffrirais trop!... Il faut que je parte. {A M. et à il/^e Saunier. ) Recevez mes adieux... et mes remercîmens pour l'intérêt que vous m'avez long-temps montré... Votre bienveillance m'avait fait oublier que pour moi le malheur est une flétrissure; je me le rappellerai maintenant.
Air :
AU! pardonnez un vœu qui vous outrage; J'avais pense' qu'ici-bas le bonheur Etait le prix du travail, du courage ; De mon repos j'ai p.nye celte erreur.
Je veux partir, je le dnis, ma présence Jamais ici ne vous allrisieru, Et loin de vous si je soullVe en silence , Soyez heureux, je ne serai plus là...
GIRARDOT
Georges...
GEORGES, se jetant dans ses bras.
Mon ami... mon père... adieu...
Il sort vivement.
GIRARDOT '^
Non... Georges... Georges!... Il s'est échappé! (A M. et à iffoie Saunier. ) Et vous le laissez partir comme cela?
M"'« SAUNIER
Que pouvons-nous faire?
SAUNIER
C'est pour son bien.
GIRARDOT
Pour son bien!
Il va prendre son chapeau.
SAUNIER
Oîi vas-tu donc ?
GIRARDOT '*
Je m'en vais... car je finirais par vous dire ce que je pense... le sang me bout dans les veines... vois-tu, je suis indigné.
SAUNIER
Mais qu'as-»tu donc aujourd'hui?
GIRARDOT, mettant son chapeau.
Il me demande ce que j'ai! {S' approchant avec un calme forcé.) Tiens, Saunier... veux-tu que je te dise?... vous vous êtes conduits comme des gens sans cœur.
M™" SAUNIER
Par exemple !
GIRARDOT, éclatant.
Oui... oui... sans cœur et sans raison... et sans justice... Ohl voir un pauvre jeune homme, la
* Saunier, M™» Saunier, Girardot.
*• Saunier, Girardot, M°" Saunier.
MAGASIN THEATRAL
rou'^eur au front, étouffé de larmes... et être assez cuirassé d'orgueil pour ne pas s'émouvoir... l'appeler bâtard... et tout cela pour votre fille cadette... pour votre coquette de Paris!
M"« SAINIKB.
Noémi une coquetle?
GIRARDOT
Au fait, j'ai tort... je deviens injuste aussi... ce •n'est pas sa faute, la pauvre enfant, si vous l'avez rendue futile et vaine... Elle est restée bonne du moins, malgré tous vos efforts.
S-iUNlER, pique.
A l'entendre, nous serions de grands coupables.
GIRARDOT
Oui, car vous ne songez qu'à vous.
SACMER.
C'est-à-dire que je suis un égoïste?... heureusement que l'on me connaît... j'ai rendu assez de services.
GIRARDOT
Ah ' sans doute '. voilà ce que les riches appellent être bons... ils donnent un bal au profit des pauvres... élèvent deux ou trois bornes -fontaines... ils ouvrent une rue sur le port... à condition qu'elle portera leur nomi
Air. : Queparlez-i'Oiis ici de gloire ?
Crianl ce nom à qui le veut entendre,
Les voilà bien pour la plupart!
C'est au grand jour que leur main sait répandre iJuelqueîLienfiiits qui seme's avec art A leur orgueil laisse une large parti Mais oublier Tambition secrète Ou l'inti-rét qui toujours Us poussa, Pour soulager une douleur muette, OU I leur orgueil ne va pas jusque là ! Leur vanité ne va pas jusque là !
M^^ê SAUNIER.
Ce sont des personnalités.
Ah! je vous conseille de parler, vous qui avez fait tout le mal!... qui venez de jeter le désespoir dans lame d'un pauvre garçon que vous auriez dû protéger... vous qui tuez une de vos filles pour que l'autre épouse un député.
M"« SAV.MER
:jIonsieur...
GIRARDOT
Au fait, je conçois... quand on est tourmenté d'idées d'élévation... Qui sait si votre Nocmi ne finira pas par être reçue au faubourg Saint-Germain... et vous aussi, madame?...
M™« SACMER.
>'ous saurons tout aussi bien que personne, monsieur, avoir les grandes manières...
GIRARDOT
Oui; prenez garde seulement au proverbe: grandes manières, petites gens.
SAUNIER *
Petites gens!...
M^^ SAUMER
Ah! c'est trop fort!... vous souffrez qu'on me parle ainsi, monsieur?
SAUMER *'
Du tout... je trouve très-mauvais.
GIRARDOT, liicment.
Ah ! tu trouves mauvais?... tu as raison... car ce que je fais ici, c'est toi qui devrais le faire... N'as-tu pas honte de te laisser mener ainsi?
SACMER.
Moi. ..on me mène?...
GIRARDOT
Eh! oui...
SAUNIER
Eh! non... que diable !... je ne suis pas un enfant... ce que je fais, c'est que je veux le faire.
M°>e SAUNIER.
Oui... mais vous n'avez pas consulté M. Girardot...
SAUNIER
C'est vrai, c'est d'un despotisme... après tout, je suis libre.
GIRARDOT, avec Un sentiment profond.
D'être un mauvais père.
SAUMER
D'être ce que je voudrai... je me révolte à la fin!...
M"e SAUNIER.
Depuis quelque temps, monsieur prend plaisir à critiquer tout ce que nous faisons...
GIRARDOT
Parce que tout ce que vous faites n'a pas le sens commun.
SAUNIER
C'est possible, mais c'est fastidieux, en définitive... nous sommes les maîtres.
GIRARDOT
De faire des sottises... vous le prouvez parfaitement.
M^s SAUNIER.
Ce sont nos affaires... à nous seuls.
j SAUNIER.
Certainement... et ceux que ça ne contente ! pas...
I GIRARDOT
I Je suis de ce nombre.
I SAUNIER
1 N'ont qu'à le dire.
f GIRARDOT.
I C'est ce que je fais depuis une heure.
j SAUNIER.
On ne peut pas se disputer perpétuellement, t
* Saunier, 'M™« Sailnicr, Girardot.
1 " M™' Saunier, Saunier, Girardot.
AirsEË ET CADETTE.
M""^ SACNIER.
Ce serait un enfer,., quand on ne peut plus s'entendre...
GIRARDOT
Plait-il?
SAUMER
Certainement.
GIRARDOT
Quand on ne peut plus s'entendre...?
M"« SAII>1ER.
Eh bien!... on se sépare.
SAUMER, avec effort.
Oui.
GIRARDOT, frappé.
Ah ! vous avez raison, je n'y avais pas pensé... on se sép... Comment celte idée là ne ra'est-elle pas venue?... (amèremeni) comment ai-je pu croire que celte maison était la mienne?... quej'y devais mourir, moi qui l'ai commencée?... qui y ai travaillé vingt ans avec des étrangers... (Mouvemeut de Saunier.) Madame l'a dit... étranger... je merappellebiencemot... Je comprends en effet qu'un ami comme moi devienne gênant pour des gens qui veulent faire oublier leur origine... Je vous ai vus, moi, trop pauvres et trop petits...
SACNIER.
Supposer un tel motif., c'est encore une injure.
GIRARDOT
Fou que j'étais de croire que trente années d'amitié formaient un lien qu'on ne brisait plus! L'amitié... encore une duperie du cœur... On concentre dans une seule famille toutes ses affections, on refuse de s'en faire une autre à soi... puis, un jour, quand on est vieux, ceui à qui l'on a donné tout son passé, et sur lesquels on comptait pour l'avenir, viennent vous dire : On se sépare 1
SAUNIER
Mais ce n'est pas nous qui avons cherché...
GIRARDOT
Assez!... je ne veux ni explications ni excuses... quand on a pensé qu'on pouvait se quitter, c'est qu'on ne s'aime plus... (// ta prendre son chapeau.) Adieu!
SAtJMER, le retenant.
Girardot !...
GIRARDOT
Que voulez-vous ?,.. Pourquoi me retenir?... voire fortune n'est-elle pas suffisante?... faut-il encore travailler pour vous ?..
SADNIEB5 blessé.
Ah! vous êtes méchant, Girardot... Puisque TOUS m'y croyez intéressé, je ne vous reliens plus.
M™e SACNIER.
Cédons la place à monsieur.
GIRARDOT
En effet, vous avez là des amis qui vous attendent, pourquoi perdre votre temps avec un étranger?... retournez au bal.
SAUNIER
Eh bien, oui, nous y retournerons.
M™'' SAUNIER
Et nous marierons nos enfans à notre fantaisie.
SAUNIER, pleurant à demi.
Et je prouverai que je ne suis pas un mauvais père... Viens au bal, ma femme, nous rirons, nous nous amuserons, nous sommes maîtres de nous amuser, viens.
Ils sortent.
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