Alain de Tinteniac
Par une belle matinée du mois d'août de l'an 4341, deux paysans bretons revenaient de Ploërmel et regagnaient de compagnie leurs motairies, situées à trois lieues de la ville. Montés sur deux petits chevaux vifs et alertes, ils avaient peine à modérer la fougue de ces animaux et à les tenir au pas. Ces chevaux semblaient comprendre qu'ils retournaient à leurs écuries, et ils témoignaient autant d'ira-
patience que leurs maîtres, engagés dans une conversation sérieuse, témoignaient de lenteur et d'indifférence.
— Décidément, Pierre, disait l'un de ces hommes, la journée n'a pas été trop mauvaise, et la ménagère ne sera pas trop mécontprilo de mon voyage. Les prix se sont bien tenus au marché; tout s'est bien vendu, et mes écus sont là, en bel et bon argent de Bretagne, car la Bretagne est un noble pays, un pays qui a ses franchises et libertés, et qui bat monnaie à l'effigie de son souverain. Notre duc est indépendantcomme un roi. Le roi de Franc« a beau appeler la Bretagne un duché pairie , notre duc a fait ses conditions; nous ne reconnaissons que lui pour maître et seigneur : il fournit son contingent quand la France est en guerre, mais il marche comme allié et non comme vassal du roi.
— De quel duc parlez-vous, Pierre? Ce n'est pas de Jean III, je pense... nous venons de le perdre, et c'est malheureux, car c'était un digne prince, affable, bienveillant, aimé du
peuple, qui lui donnait le nom de Jean le Bon.
— Je parle du duc de Bretagne, voisin Guillaume; celui-là ne meurt pas : le titre n'est pas comme l'homme, dont Dieu dispose ; la loi est là, loi éternellp, loi immuable, loi qui sauvegarde tout. Le duc est mort! vive le duc!
— Vive le duc ! c'est bientôt dit; mais lequel? Est-ce Charles de Blois, parce qu'il a épousé Jeanne de Penthiévre, nièce de Jean III? Est-ce Jean de Montfort, frère utérin du feu duc? Là est la question.
— Ma foi, vous m'en demandez plus que je n'en sais; je ne suis pas en étal de débrouiller la querelle. Il faut laisser cela à nos seigneurs, ce sont eux qui sont chargés de tout régler dans les états. Quand ils sont là avec les évoques, ils décident, et leur décision fait loi. Nous relevons du sire de Tinteniac, un bon et loyal chevalier ; pour qui il sera, je serai.
— On dit qu'il est pour le comte de Blois.
— Alors, si telle est l'opinion de notre seigneur, notre route est tracée. Ah ! c'est encore un digne Breton, celui-là, un peu rude, un peu
dur. Dcirac! un homme qui a toujours une cuirasse sur le dos, une épée au côté, une lance au poing, un horame qui passe sa vie à donner ou à recevoir des horions... ça aigrit le caractère.
— Oui, et depuis quelque temps son humeur est encore devenue plus sombre, sans qu'on sache pourquoi.
— Bah ! ce que les autres ne savent pas, je le sais, moi. La cause est bien simple, bien na" turelle; notre sire est veuf et de son mariage il n'a qu'un fils.
— Un enfant de onze ans, charmant, niessire Alain; c'est doux comme un agneau, c'est timide comme une jeune fille.
— Et voilà justement ce qui fâche son père,
— Par exemple!... et que voudrait-il donc, notre très-redouté seigneur?
— Homme de guerre, seigneur de haut lignage, ne comptant parmi ses aïeux que des nobles tués sur le champ de bulnille, il vouilrait voir à son fils dos goùls guerriers... des habitudes plus hardies !...
— Dt'^jà !. . Qu'il donne à l'enfant le temps de grandir... Quand il sera devenu homnne, qui lui dit qu'il ne sera pas digne de sa race?... Le moyen de faire quelque chose d'un pauvre enfant auquel on parle toujours rudement et qui ne reçoit jamais une caresse de son père... Certes, je ne suis pas peureux... Eh bien , le sire de Tinteniac me fait peur quand il me parle... Comment n'intimiderait-il pas une pauvre petite créature qui a à peine la conscience de ce qu'elle est ?... L'enfant ne sait rien . . .
H Allons donc! je certifie, moi, qu'il sait jouer du bâton... et très-bien.. Ça n'est pas mal pour un Breton. ..Seulement, il a appris en cachette... Il craint que son père ne lui dise que le bâton est une arme de manant... Soit... mais avec un bâton on fait sauter une épée, et l'on casse au besoin la tête à un Anglais... L'enfant ne sait pas monter un cheval de guerre... mais il se tient très-bien sur la haquenée de sa jeune et jolie cousine, demoiselle Alice de Fontenay... M'est avis que le jeune
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homme serait docile si on lui donnait un maître de son goût !...
— En attendant, son père l'a éloigné de sa présence, il l'a placé au haut du donjon, dans une chambre isolée où il ne voit personne que le vieil écuyer dn comte, Perret, qui lui apporte à manger. Tenez, voisin, nous voilà à la porte de notre métairie, et voici le château. Voyezvous là à cette fenêtre grillée cette frôle et pâle figure qui nous regardi^ tristement passer? C'est lui !
— Pauvre enfant, dit Guillaume en se découvrant devant son jeune seigneur, mouvement qui fut imité par son compagnon.
— Voyez! s'écria Pierre ; il nous a aperçus, il nous sourit, de ce sourire douloureux qu'il a toujours; il nous salue de la main, il nous envoie des baisers. Soyez bénie, douce et bonne créature du bon Dieu 1... que les anges vous protègent et vous apportent de beaux rêves pour vous consoler des peines que vous avez à supporter.
Les deux hommes qui venaient d'échanger
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ces paroles étaient deux tenanciers du sire de Tinteniac, Pierre Blanchet et Guillaume Tomelin. Tous deux étaient nés sur les mêmes terres, avaient grandi ensemble, avaient fait les mêmes guerres sous la bannière seigneuriale, s'étaient mariés à peu près dans le même temps et vivaient tranquillemer t, unis toujours par la même amitié, par cette amitié qui, née dans le jeune âge et continuée sous la tente, survit à tous les événements, à tous les caprices de la destinée.
A peinefurent-ils en vuede leursmétairies, que de? cris confus s'élevèrent de tous côtés, C'étaientde joyeux enfants qui accouraient pour saluer le retour de leurs pères et un peu pour F^avoir si de ce marcbé où ils avaient vendu leurs bestiaux, Pierre et Guillaume ne leur rapportaient pas quelques-unes de ces inutilités dont l'enfance est toujours friande. D'abord, les deux bons pères s'amusèrent des craintes et du désappointement des bambins ; ils feie;nirent d'avoir oublié les joujoux attendus; puis les poches se vidèrent, chacun eut sa part.
et alors ce furent des joies qui se traduisaient bruyamment et qu'on eut grand 'peine à comprimer. Enfin tout rentra dans l'ordre, et les deux métayers se séparèrent en se donnant une poignée de main et en se disant : Que Dieu nous protège et protège la Bretagne!
11 est peu de contrées où l'amour du pays soit aussi grand qu'en Bretagne : le Breton ne connaît l'ien au-dessus de la contrée où il est né ; les autres provinces ne sont rien pour lui. Cet amour bien senti, profondément empreint dans son cœur dés l'enfance, ajoute encore à sa ténacité habituelle. Tout change autour de lui ; il ne change pas, et le paysan breton, malgré les révolutions, malgré les transformations qui se sont opérées et s'opèrent tous les jours de près ou de loin, garde son esprit de nationalité, sa foi religieuse et jusqu'au costume de ses pères.
Que Dieu protège la Bretagne! avaient dit Pierre et Guillaume, et la Bretagne, en effet, à l'époque où se passait celte histoire, avait bien besoin d'être protégée. Jean 111 venait de
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mourir avant d'avoir pu régler la succession du duché, et il laissait en présence deux prétendants, tous deux jeunes, tous deux braves, tous deux hardis, tous deux ambitieux. C'était une si belle couronne que la couronne, de Bretagne, qu'on pouvait aspirer à la porter. Sans doute Jean II, las de l'alliance anglaise, était passé à Philippe le Bel, qui avait fait de cette province un duché-pairie par extinction de la pairie de la Champagne réunie à la courosine ; mais le duc n'avait pas abdiqué son indépendance, et Philippe avait dû déclarer « que la coustume de la duché de Bretagne ne pouvoit être restrécie en aucunes choses, et qu'elle demeuroit en la manière et en la condition qu'elle estoit en l'heure et au jour qu'il la fist pairie. »
Arthur II, père de Jean III, avait été marié deux fois. De sa première femme, Marie, fille de Guy, vicomte de Limoges, il avait eu trois fils : Jean III, Guy, comte de Penthièvre et vicomte de Limoges, et Pierre, mort sans enfants. De sa seconde femme, Yolande de
Dreux, comtesse de Monlfort-l'Amaury, il avait eu Jean de Monfort et cinq filles. Jean III était un valeureux capitaine, qui, dés son avènement à la couronne ducale, avait précisé l'aulorilé des rois de France sur la Bretagne. Il avait assemblé les états, et avait fait déclarer par les évéques qu'ils ne reconnaissaient que lui pour leur maître et seigneur; déclaration qui empêchait le roi de France, s'il en avait eu l'envie, de délier les- Bretons de la fidélité qu'ils devaient à leur duc. Il avait ainsi caressé l'orgueil de ses sujets, en plaçant la province dins la condition d'alliée et non de vassale de la France. Il se souvenait que lors du mariage d'Isabelle de France avec Edouard II d'Angleterre, Edouard ayant voulu que son beau-père, Philippe le Bel, lui cédât les droits de suzeraineté qu'il avait sur la Bretagne, Arthur avait répondu fièrement, « qu'on ne pouvait lui imposer un seigneur moins digne que celui qu'il avait. » Et l'on a vu à quellf^s restrictions cette suzeraineté était subordonnée. En outre, Pierre de Dreux, en épousant Alix, sœur du mal-
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heureux Arthur I", assassiné à Rouen par son oncle Jean sans Terre, avait substitué les armes de sa maison aux armes de la Bretagne. Jean IIl rendit aux Bretons riieimine nationale, antique symbole de leur indépendance ; et tous ces actes lui avaient donné une juste popularité. Aussi, quand il demanda aux seigneurs comment, puisqu'il n'avait pas d'enfants, devait se régler la succession de la couronne, reçut-il pour réponse qu'on s'en rapportait à sa sagesse. Il s'agissait pour lui de choisir entre sa nièce Jeanne, fille de Guy, et Jean de Monlfort, son frère, de père seulement. Le droit public bi'elon reposait sur des faits. La transmission avait lieu de mâle en mâle suivant le droit d'aînesse, le fils excluant la sœur même plus â^ée; mais à défaut d'héritiers mâles, la fille du prince succédait. Guy était plus proche que Jean ; mais Guy était mort. Sa fille devait-elle hériter au préjudice de Jean de Monlfort? Quatre femmes avaient porté la couronne de Bretagne, et la dernière, Alix, avait fait son mari duc ; mais Jean de Montfort avait pour
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lui !e droit saliqiie. Jpan III n'aimait pas sa bfille-mère Yolande, et, pour se venger d'elle, il résolut de faire Jeanne son héritière, et, afin de lui assurer un appui, il la maria à Charles, comte do Blois , neveu du roi de France, Philippe VI; mais il mourut en revenant de la guerre de Flandres, avant d'avoir proclamé sa décision.
Jean de Montfort ne perdit pas de temps, il s'empara des trésors du feu duc. A l'aide de ces richesses, il se fit des partisans. Beaucoup de seigneurs vinrent à lui. Brest, Rennes , Vannes le reconnurent. D'autres villes, d'autres seigneurs se déclarèrent pour Jeanne et Charles. L'affaire fut portée devant Philippe IV. Tels étaient les faits au moment où Pierre et Guillaume rentraient chez eux.
Nous avons dit qu'en passant devant le château seigneurial, ils avaient vu à une fenêtre grillée le jeune Alain de Tinteniac. Le pauvre enfant ctriit renfermé par ordre de son père. Doux et timide, tremblant et craintif, il n'avait rien des enfants de cette époque, époijue toute
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rude, toute militaire, où l'on voulait que, dès son plus jeune âge, le fils d'un nob'e s'habituât au bruit des armes et se montrât digne de continuer la gloire de ses aïeux. Alain était d'une complexion délicate. Sa mère, qui l'ain.ait comme les mères savent aimer leurs enfants, avait veillé sur son berceau, tremblant à chaque instant de le perdre. Souvent la maladie est dure et impitoyable pour ces natures frêles, dont elle espère avoir facilement raison. Elle fond sur sa proie et cherche à hâter la mort d'un pauvre enfant. Mais elle rencontre aussi l'amour maternel, qui lutte d'énergie et de désespoir, qui veille sans craindre la fatigue et qui joue une vie éprouvée, pour sauver celte autre vie qui est plus en danger. Soucis de tous les instants, caresses, instinct, une mère appelle tout à son secours, et elle est fiére et orgueilleuse, elle est plus belle encore dans sa joie, quand elle voit les yeux de son enfant se ranimer, les couleurs revenir sur ces joues déjà pâles et affaiblies, quand un sourire lui annonce qu'elle peut espérer. Et puis, à
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côlé Ap toutes ces armes que l'amour maternel emploie, n'y a-t-il pas une arme plus forte encore à laquelle une mère a recours? Elle sait que la science humaine a ses bornes, que souvent l'habileté du médecin échoue contre un accident qui arrive, mais elle sait aussi que les mères ont une protectrice dans le ciel, que là se trouve assise dans sa gloire, heureuse et souriante, une mère qui a subi toutes les angoisses, toutes les douleurs, qui connaît toutes les tortures, toutes les souffrances et qui y compatit.
Un jour que le pauvre petit Alain se débattait dans des convulsions qui semblaient ne pouvoir se terminer que par l'agonie et la mort, sa mère, par une inspiration subite, se leva, prit le berceau dans lequel était l'enfant, et, traversant brusquement les salles du château, courut à la chapelle, et, déposant l'agonisant sur les marches de l'autel, elle pria la Vierge sainte avec cette ferveur que donnent la foi et la ilouleur. Elle mit Alain sous la protection do la mère du Christ, le voua au blanc jusqu'à
l'âge de sept an?, au bltui de sept à quinze ans, et bonne, douce, charitable, s'accusant, dans sa souffrance, de n'avoir pas eu encore assez de charité, elle promit à la Vierge de ne pas laisser autour d'elle un eni'ant sans le protéger, sans l'aider, sans le nourrir s'il avait faim. Elle ne s'épargnerait aucune fatigue, elle ne prendrait aucun repos que son vœu ne fût accompli, mais elle demandait la vie de. son fils.
Elle priait avec une ardeur si sainte et si pure, que la prière porta son fruit habituel. Elle se releva consolée, heureuse, fière, transportée, car une voix intérieure lui disait que sa prière avait été exaucé<% et elle ne douta plus quand eut vu son fils qui, calme el souriant, s'était endormi d'un sommeil paisible, et dont la respiration libre et facile annonçait un mieux réel. Déjà ses petites joues se coloraient et semblaient indiquer que la santé revenait. Alors, folle de joie, elle se mit à prier de nouveau, remerciant la Vierge d'un miracle si grand, et elle rapporta en triomphe ce fils bien-
aimé, proclamant à haute voix l'intercession de la mère du Christ. Il y eut grande joie dans le château et parmi les tenanciers quand la bonne nouvelle fut connue , car la comtesse était adorée et de ses vassaux etde ses hommes d'armes; mais la joie fut plus grande encore quand la noble dame songea à accomplir son vœu. Devant son intelligente et active sollicitude, la misère disparut, l'enfance ne souffrit plus, et les bénédictions apportées jusqu'au trône de Dieu sur les ailes des anges, vinrent encore remercier la Vierge sainte d'un bienfait si profitable à tous.
Mais le péril avait été si grand, que l'anxiété continuelle de la comtesse, sa sollicitude amollirent le caractère d'un enfant réservé à une éducation mâle et énergique. Vainement le comte parlait-il des devoirs imposés à Alain, de la nécessité de le préparer de bonne heure à la vie militaire qu'il devait embrasser : la comtesse, frémissant encore au souvenir des dangers que l'enfant avait courus, prenait Alain dans ses bras, le serrait contre son
cœur comme pour le protéger, et déclarait qu'elle ne céderait aucune autorité sur ce fils qu'elle avait arraché à la mort. Alain, de son côté, tremblait parce qu'il voyait trembler sa mère : elle parlait de dangers, et il croyait aux dangers ; il avait la peur qu'on lui communiquait, et il se sauvait, éperdu, pâle d'effroi, quand il entendait un bruit d'armes, un hennissement de cheval, ou quand on lui présentait une épée. Un froissement d'éperons ou de cuirasse le mettait hors de lui. Il tressaillait quand il apercevait un cavalier ou un écuyer qui arrivait au château ou qui cheminait sur la route. Sa mère lui disait que le métier des armes conduisait à la mort, et il oubliait la gloire pour croire aux paroles de sa mère.
Le sire de Tinteniac essayait de résister à sa femme ; mais elle était si bonne et si belle, si tendre et si dévouée; elle l'avait toujours rendu si heureux, qu'il finissait par céder, et, retiré dans son appartement, il se rappelait la gloire de ses ancêtres, cette gloire qu'il avait continuée, Irémissaiten pensant que cette série de gens de i. 2
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guerre, tous renommés, allait subirune interuption, et s'indignait de ce que, plus tard, il y aurait dans sa maison un portrait que l'on couvrirait d'un voile de deuil, parce que ce portrait serait crlià d'un homme qui n'aurait rien fait pour son pays. Él;it-ce donc la fin d'une race estimée qui se préparait? A cette pensée, il tressaillait d'indignation, se promettait d'être plus ferme, et recommençiit ses éternelles querelles pour céder de nouveau. Cet homme si fier, si dur, si inflexible, mais âme noble et loyale avant tout, que ni roi ni duc n'auraient fait ployer, ployait devant sa femme, parce qu'il avait pitié de ses terreurs, parce qu'il savait qu'elle était la sainte de la maison.
llavait marié, longtemps auparavant, sa sœur au comte de Fontenay, et celle sœur, devenue veuve, était revenue au manoir pa'.ernelavec sa fille Alice, laissant le châleau et les terres de son mari à un fiisqui était déjà cité par son courage. Elle avait voulu fuir le lieu où était mort celui qu'elle avait aimé; elle avait voulu venir mourir au lieu où elle était née. Son douaire
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modeste suffisait à ses besoins, et elle avait encore,comme tonte celte noblesse si calomniée, du superflu pour le pauvre. Alice était une charmante enfant, elle ét.iit déjà bonne, on devinait qu'elle serait belle. Elle avait des yeux bleus d'une douceur ineffable, et de beaux cheveux blonds dont les boucles soyeuses lui donnaient encore un nouveau charme. Plus jeune de deux ans qu'Alain, elle avait une adorable mutinerie qui formait un piquant contrasta avec la timidité deson cousin. Sans sortir de la réserve commandée à son sexf, elle montrait iléjà du courage, de l'intrépidité, ne s'f ffrayait de rien, tenait tête à son onc'e, régnait sur Alain, et faisait dire au sire de Tinteniac : « Mon Dieu ! pourquoi m'éproavozvous si cruellement? Vous avez donné à ma nièce l'âme d'un homme ! vous avez donné à mon fils la limiilité d'une femme. »
Cependant Dieu rappela à lui la comtesse de Tinteniac. Quand ellelomba mal::le, çefut une gra;:de douleur dans le château, dans les métairies, dans les chaumières. Quandellemouruf,
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le deuil régna dans tous les cœurs. A son lit de mort, elle transporta à sa belle-sœur tousses droits sur son fils, fit jurer à son mari de ne rien changer à ce qui existait, et s'endormit dans le Seigneur, en bénissant tous ceux qui l'entouraient.
Cette mort fit une impression très-grande sur Alain qui avait alors dix ans. Il ne comprenait pas encore que tout a une fin ici-bas et que Ton meurt jeune ou vieux, selon la volonté de Dieu. Habitué à voir sa mère à tout instant, à être appelcet caressé par elle, à s'appujer sur son amour, à vivre de sa vie, il sentit que toute sa joie, que tout son bonheur s'en allaient. Agenouillé aux pieds de ce lit où reposait désormais un ange, il appelait sa mère, la serrait dans ses bras, et la suppliait de ne pas l'abandonner. 11 fallut l'arracher de cette chambre mortuaire, et la crise qu'il subit faillit le mettre de nouveau en danger. Ce fut Alice, son amie, sa cousine, sa compagne, qui parvint à le calmer. Le chapelain souffla à la pauvre enfant, si triste elle-même, les paroles
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qu'elle devait dire, paroles empruntées à ces livres saints où se trouve la source de toute vérité. Aux accents de cette voix chérie, en présence de ces larmes qui se mêlaient aux siennes, Alain revint à lui. Sa douleur resta grande, ma's elle devint morne, et peut-être n'eût-il pu en Iriomphpr, s'il n'avait trouvé dans l'âme d'Alice un écho des souffrances de son âme. Mnis son chagrin se réveilla quand vint la triste et lamentable cérémonie des obsèques. A l'aspect de son père vêtu de noir, de tous les serviteurs également en h;ibits de deuil, il se regarda et demanda pourquoi ces vêtements sombres.
— C'est la coutume, lui dit sa lante. Quand on a perdu ses parents, quand le nnîire ou la maîtresse meurent, parents et serviteurs s'habillent en noir pour prouver leur douleur,
— Pourquoi alors suis-je vêtu i!e bleu? Pourquoi ne suis-je pas semblable à tout ce monde, à mon père, à Alice, à vous-même, ma tante, aujourd'hui ma mère, car c'est le nomque m'a ordonné de vous donner celle qui n'est plus ?
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— Parce que vous avez été voué au blanc jusqu'à sept ans, au bleu jusqu'à quinze, et votre mère a voulu que la promesse faite à la Vierge ne fût pas violée. Vous ne voudriez pas désobéira celle qui vous aimait tant.
— Oh! non, reprit tristement Alain ; d'ailleurs, la sincérité de la douleur n'est pas dans l'habit, elle est dans le cœur.
Et le pauvre enfant, qui ne pouvait même pas porter le deuil de sa mère, prit place dans le cortège ; mais son courage était épuisé, et, au milieu de la cérémonie, il tomba évanoui. Quand il revint 'i lui, il sa trouva danssa chanr.bre, couché, ayant peine à se souvenir de ce qui s'était passé; mais il vit sa tante et Alice qui le veillaient. La mémoire lui revint; il pleura, il pria, et trouva, comme sa mère, de la consolalion dans les paroles qu'il adressait â Dieu.
— LejeuQe captif- —
Pendant quelque temps, le comtofut fulèloà sa parole. Une d sait pas un mot qui eût Irait à son fils.lllaissaitsa sœur inaîirosse de diriger Alain à sa guise. Concentré dans sa douleur, il ne songeait qu'à celle qu'il avait perdue. Mais le temps marcha. Le temps, c'est Dieu qui l'a voulu, cicatrise toutes les douleurs. La souffrance diminua, et à mesure qu'elle s'éloignait, l'orgueil humain revint. Le comte repritses ancien-
nés idées. Un de ses voisins, Robert de Beaumanoir, maréchal de Bretagne, lui proposa de prendre Alain pour page, selon l'habitude du temps, et de lui faire faire ainsi son apprentissage militaire. Robert était une des plus illustres épées du duché. L'offre était trop Lelle pour ne pas tenter le sire de Tinteniac. il la saisit avidement, et chargea sa sœur de tout préparer pour le prochain départ d'Alain. Aux premiers mots de son père, l'enfant poussa des cris, se mit à sangloter, et passant ses bras autour du cou de sa tante et de sa cousine, il déclara qu'il ne voulait pas les quitter. Déjà le comte fronçait les sourcils, signe avant-coureur d'une terrible colère, lorsque la dame de Font"nay intervint. Sans contester les droits et l'autorité de son frère, elle lui rappela qu'il en avait fait l'abandon au lit de mort de sa femme , et elle l'adjura, au nom de son serment, de respecter Ips dernières volontés de la sainte qui priait maintenant au ciel. A cette époque, une promesse faite était religieusement tenue. Le comte courba la tête.
— Eh bien, soit, dit-il; vous avez ma parole, je la tiendrai, mais je n'ai pas promis de voir sans cesse, d'avoir toujours auprès de moi un enfant qui me fait rougir, un enfant que je regarde comme le déshonneur de mon nom. Qu'il reste donc ici, qu'il y vive oisif, mais que je ne le voie plus , qu'il demeure dans sa chambre jusqu'à mon départ. Charles de Blois se rend à Paris pour y défendre ses droits contre Jean de Montforl. Je l'ai reconnu pour souverain, parce que telle est la volonté de Jean IH ; il. m'a désigné parmi les chevalière qui l'accompagneront. La guerre naîtra peut-être de cette querelle, car nul neveutcéder. J'oublierai que j'ai un fils , je me ferai à l'idée que mon nom doit s'éteindre avec moi, et Dieu me prendra en pitié, en me faisant tomber noblement sur le champ de bataille.
Il y aurait eu danger à essayer de faire revenir le comte de cette idée. Celait déjà une grande victoire de l'avoir vaincu sur un point. L\ comtesse deFontenay n'insista pas, et voilà pourquoi Pierre et Guillaume avaient vu Alain
Irisle et pensif à la fenêtre de la tourelle. Le pauvre enfant était toujours là, regardant la campagne et absorbé dans ses pensées, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit.
— C'est toi, Jean Perret ? dit-il sans se retourner.
— Oui, mon jeune maître, répondit le vieil écnyer.
— Et moi aussi, Alain, ajou!a une voix enfantine.
— Vous, Alice ! s'écria l'enfant en se retournant, vous! Que vous êtes bonne de venir voir le pauvre prisonnier!
— N'est-ce pas naturel ? Qui donc sera là quand vous souffrez'' Qui vous consolera, si co n'est la compagne de vos jeux, votre petite amie, le lutin qui vous fait enrager?
— Dites : l'ange qui me console.
— Au fait, j'aime mieux cela. On dit que nous avons tous un ange girdien qui rit de nos joies, qui souffre de nos douleurs ; jo serai le vôtre.
— Chère Alice, répliqua Alain, en em-
ALAIN DE TIINTF.ISIAC. Ôi
brassant sa cousine, que vous me rendez heureux !
— Vous voyez que j'ai bien fait de venir. Jean ne voulait pas me laisser l'accompagner ; mais quand j'ai vu qu'il vous apportait votre dîner, je l'ai tant prié !..
■ — Avec cela, ditle vieux serviteur, que vous ne faites pas de moi tout ce que vous voulez ! Mais c'estégal, si monseigneur savait que je ne suis pas venu seul...
— Bah ! ce n'est pas moi qui le lui dirai.
— Mon père est donc toujours en colère?
— Je crois bien, répondit Jean en mettant le dîner sur la table. Aussi pourquoi ne voulezvous pas être page chez monseigneur de Beaumanoir ?
— C'est qu'il me faudrait quitter ce château où se trouve tout ce que j'aime, ce château où ma mère a vécu, où ma mère repose. Ici tout me parle d'elle, tout me rappelle son amour; je la vois toujours. Là-bas, rien ne me parlerait de ma mère. Le château de Josselin est, dit-on, plus grand que le nôtre...
— Je crois bien ! dit le vieil éciiynr d'un air d'enthousiasme.
— Ehbien, je respire ici, j'étoufferais là-bas. Pendant que l'enfant parlait ainsi avec un
air inspiré et un instinct au-dessus de son âge, Alice le regardait attentivement, lui souriait comme pour l'approuver, et l'on voyait que ces deux jeunes intelligences se comprenaient dans toute l'innocence de leur âme. Quant à Jean Perret, il était resté tout ébahi.
— Étouffer chez monseigneur de Beaumanoir ! respirer ici, dans cette chambre étroite, avec une petite fenêtre toute grillée et qui ressemble à une prison! mais, sous votre respect, mon jeune maître, vous battez la campagne! Je n'oserais pas le dire devant monseigneur votre père. M'est avis plutôt que vous avez peur.
— Peur, moi ! c'est possible. Qu'est-ce que la peur? Je n'en sais rien.
— Peur! un Tinleniac avouer qu'il peut avoir peur! Ne dites pas cela, messire Alain. J'ai eu tort de le dire nioi-uiôme, et je m'en repens.
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— Si cela est vrai, Jean, pourquoi le nier ? Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais mentir.
— Pourquoi? Parce que si monseigneur vous entendait, je ne répondrais pas de sa colère, il est violent, emporté ; l'honneur de son nom est tout pour lui, et si son fils disait devant lui qu'il a peur...
— Eh bien? s'écria Alice en s'adressant à l'écuycr.
— Eh bien! dit Perret avec terreur, il le tuerait.
— Tuer mon Alain ! répl'qua Alice en se jVtant au devant de son cousin par un mouvement instinctif, comme pour le protéger. Il n'oserait ! Tout mon oncle qu'il est, tout seigneur suzerain qu'il peut être, je saurais bien l'en empêcher.
— Ceux que l'on tue, dit Alain, doivent aller rejoiniire ceux qui ne sont plus. Si mon père me tuait, j'irais retrouver ma mère.
— Empêcher monseigneur de faire sa volonté ! si je sais comment vous feriez pour vous y prendre...