‹ Albert BaertsoenChapitre 18 sur 36 · NS · texte numérisé non relu

NS

faire aimer le poète qui ne sépare point le décor de sa ville de l'air qu'on y respire et de la vie qu’elle abrite, pour nous faire admirer l'artiste qui, sacrifiant les traits inutiles, fait de ces deux toiles si locales des œuvres du plus grand style, des scènes où se reconnaît l’humanité présente. |

Le Sorr a Gand (collection Rouché, Paris) c'est, cette fois, l’un des décors les plus glorieux de la ville : dans le fond le chevet de l'église Saint-Michel et la façade d'un vieil hôtel du premier Empire; à gauche les pignons illustres de la Maison de l'Etape et de la Maison des Bateliers. Ce décor vénérable est aujourd'hui « modernisé » par un pont et de ridicules constructions néo-vothiques. Baertsoen l'a peint avant son bouleversement, mais ni son tempérament, n1 l'heure choisie pour représenter le site ne lui permettaient d'en copier la physionomie documentaire. En peignant ses études, c'était l'âme de la ville qu'il interrogeait chaque soir. Et même, disons-le en guise de petite diversion plaisante, cet examen psychique n allait pas sans quelques complications. Baertsoen trouvait que l'allumeur de réverbères arrivait tard et que les lampes Auer rayonnaient trop dans la nuit ; un de ses admirateurs fanatiques, un étudiant, voulut le tirer d'embarras et vint allumer les lanternes entre chien et loup, dix minutes avant l'heure réglementaire. Les gens du quartier s'étonnaient, samusaient et le brave allumeur suffoqué manquait à chaque fois de laisser choir sa perche... Jamais on ne découvrit les coupables.

La grandeur héroïque, la mélancolie, les détails pittoresques du paysage de pierres se fondent, disparaissent

pour renaître en la douceur surnaturelle d'une indescriptible féerie crépusculaire. Une pénombre violacée entoure les édifices, les transfigure en géants fantômatiques qu'éclairent par instants l'accent d'une lumière,

2 mr | me ne ae

ÊE À

Re à 7 É

D ui, Aer prenne. a ON te Too fau Ts Ve dé ni POUR RE UE 1

3 mr

CHATEAU DE LAERNE

le rayonnement des lanternes qui sarrondit puis se dissout en buée d’or dans la grande améthyste nocturne. Seuls les tons brunâtres et blancs d’un bateau nous ramènent aux réalités, tout en soulignant la fluidité des

silhouettes. Les choses, mystérieusement, conspirent à

de AT … 4

Hhrepric/rève a”Deauté de l'heure: atteint au'fantastique. Et pourtant tout est juste et vrai. Sous les voiles violets et dorés qui les idéalisent, les édifices et les demeures augustes gardent l'essentielle vérité de leurs lignes séculaires. Il se peut que l’on ait peint d'aussi belles nuits ; jamais on n'en peignit de plus belles.

Le Dégel est le tableau le plus célèbre de Baertsoen ;

À LAERNE

il fut popularisé par la carte postale, obtint la grande médaille d'or à Venise et vit croître son succès quand parut l’eau-forte qui le traduit. Terminé en 1903 — l'année la plus féconde de la carrière de l'artiste, — il figura au Salon de Paris en même temps que % Sorr à Gand. Baertsoen avait mis son espoir dans cet envoi. Le jour de l'ouverture du Salon, il quitta Gand à six heures et demie du matin, curieux de revoir ses tableaux en place. Il arrive devant ses toiles. Elles lui semblent

mauvaises, très mauvaises |! « Eh quoi! se dit-il, voilà le résultat de tant d'efforts, de tant de patience ! » Le jour mème il reprend le train de cinq heures, rentre chez lui avant minuit et tout de suite confe à son père qu'il a juré de ne plus tenir un pinceau. Mais voici que le lendemain les journaux de Paris apportent à Gand l'écho d'un succès énorme. Vingt-quatre heures plus tard arrive une lettre de M. Bénédite demandant le Dépe/ pour le Luxembourg et par le courrier suivant M. Rouché exprime son désir d'acheter le même tableau, ajoutant que s'il est vendu, il retient l’autre...

Comme toutes les œuvres de Baertsoen, le Dége/ a traversé une série de préparations et de transformations successives. L'artiste conserve même dans son atelier une première version presque aussi poussée que la composition définitive. La neige fondante ét saumâtre des CAalands y reparaît. De plus une Vesge exécutée à Bruges, jugée mal venue et pour ce motif roulée dans un coin de l'atelier, peut être considérée comme uné étude pour le Dége/; il y a même dans cette Vesge une figure, l'homme au sac, qui a été reprise pour le célèbre tableau du Luxembourg. D'ailleurs Baertsoen a réfléchi à ce chef-d'œuvre dès les débuts de sa carrière. Il l’a peint à la fenêtre de son atelier et il habite encore l'endroit où il est né. Il a reproduit la Lys qu'il a sous les yeux depuis toujours; rien n'est changé aux éléments de la réalité ; ils sont seulement humanisés par la simplification et montrés à un instant unique. Avec ses berges mouvementées, son décor d'habitations désuettes et de jolis jardins, ses embarcations colorées, cette Lys de la Byloque abonde en charmants motifs pittoresques.

; | QUAD A AO al | RTS à FA .givodfnexul nb sèewM sc | — + | ..

À Put

Le Décez À GAND Musée du Luxembourg.

ie a LA Ye: è œ “ “ à 7 M à. 72 0e re Mi Um Fu ‘ ( N L 14 « A $ dy !

mauvaises, tr ès mauŸ: LYS « qu lise 1 le résultat de tant d'efforts, de tant de tiet jour même il : reprend le train de cinq heures, Û lui avant T ninuit. et tout de süite confie a | juré de ne plus tenir: un ‘pinceau. : L ten demain | les journaux dé, Pepe lu n..succ + énorme. “Vingtquatre heu F* Arrive : une “Jet tre dè M. ‘Bénédite deman pour % : Luxémbourg ét par le cour 1e Rou hé exprime sôn désir d'achetér £ - ajoutant que s'il est vendu il retient | Comme toutes les. Œuvres ‘de Ba a-trav ersé time série de préparations et : ions succe SSiVES . ‘ L'artiste conservé 8 ÿ ca lier une ‘ première “versiôn } NE jte x à CO ee définitive. Lande Fon jam | | de Ch halands : x reparaît. De pi plus wre Neige « ex Bruge , jugée mal venu et pour de motif 4 un ce de. l'atelier, : ‘peut etre considérée” co étude pour le Dé CE dy a men dans ce de une figure, l'homme ’au.sac; qui a été OpArES

célèbre ‘tableau du Luxembourg. 2 aile | à réfléchi à ce chef-d” œuvre dès og dé its

.. Hi l'a péit nt À la | en ètre son at DLL

l'endroit où il est né. Ia on: a

les yeux À np toujours; proc 1 changé de ar réalité ; ils’ Sont seulemen | Fume

| tion et montrés +: uni IStz É ne UvEI neéntées, son ëc

et de joli is jardins, ses ‘embarcations os tdlo ea Byloque à e abondeen ‘charmants mot is

ve LS an » AU RME + 2 hÆ A ; 2e + pe PYTE ( , L pa Ne je à J VA D :

+ à à ge r ) IS à $ #°, à “Hs + F'S (Fa La + er fe » #5 NS CA d".:

| " Li id Aù % J = $ ï | ‘ L 1 ‘ , M é à à n à & « v. M - % #7; Li La LA à L3 , | va * ù w | * | DR CLIP { + 'tl L ie $ + ET é LE" d « ’.

LA . | .— À LA ENS $ Ÿ LI M [A . Ÿ # ; 7 " p

h LL

EEE

Le

) ll j à VU FAN Y4 F 3 l \ | | h ( À A | | | * L } 1 ‘ \ l é Fi s d | | p, In | = l { à à \ WA | \ { i 1 { ta \ | ‘ ,!

L … f . ù J | LA 4 Ù ; \ 1* t ; g En D ex ï Î | Un à À 4 \ { * | :

Ü ï L F \t e Û Ÿ ‘ | i ie A f F ( ù À \ | j N \ ; HAINE , | ‘ È !

Ê tél A 41 ï L o À { F ; , \ L À L PRE \ " RH ; V À CE 2 { \ A] [2 d r À k Lx Y . .

nl a | ) { ) } * | 1 t é { 4 fi:

GTR ‘ \ « d :

d UE W J L | 1 Ÿ il T4 . , à ; KE n 0 ; œ \ À / | { AU t ’ . L Je ; “ { Là \ L (l 4 ÿ \ 17 à [l \ f f | ; ' 1 Ÿ i Li }. tar A L VEN \ r à 1 ; 1 x NE Trad fe | : \ } FA . d | 3 ; û . ‘ r o x \ EUX UE :

ï QR TPE: [] d ñ ;

Elle semble faite pour engendrer des pochades et de jolis tableautins. Il fallait la bien connaître pour surprendre l'instant le plus triste de sa vie, ses heures chargées de drame. C’est la plainte de la vieille rivière que Baertsoen exprime dans son Pége/. De nouveau comme dans les CZalands, une buée de détresse flotte sur la ville. Les maisons frissonnent de plonger dans l'eau sombre ; un bateau délavé disperse avec lenteur les glaces rompues de la rivière et sur son pont, de la proue à la barre, sur les berges, les trottoirs, les balustrades de fer, la neige étale une ouate lourde, salie, bronzâtre. Sous cette défroque d'hiver, la nature, diraiton, s'arrête de vivre. Ce n'est qu'une illusion; les pulsations se ralentissent, mais une âme profonde gémit manssiesnètres, et les choses. La surface glacée et transparente des eaux, la buée qui s'éparpille au-delà de la rive, le vol pesant des pigeons, l'attitude transie du batelier collé au gouvernail, les silhouettes trainantes de l'homme au sac et des vieilles aux capes noires, — tout semble figé et pourtant un frémissement indicible anime le merveilleux tableau. Chose étrange. Du fond de cette douleur universelle se dégage une tiédeur intime. L'œuvre est si harmonieuse que toute âpreté disparaît et seule subsiste en nous la vibration d'un émouvant adagio. Tel est le miracle du style.

Il fallait bien un peu sourire après ce poème d'infnie misère. Quelques tableaux, d'une date postérieure, ont fixé des aspects plus familiers de Gand : la jolie Ruelle des Prébendières, le Jardin d'asile (1904), les Maisons grises sur l’eau (1904) et le Quazr de la Grue (1905). Mais chaque fois l'expression essentielle de la

vie fut atteinte à travers les formes pittoresques; chaque fois une beauté humaine apparut dans les paysages de pierres. Le /ardin d'asile (collection Rouché) est le digne pendant du Couvent, peint à Bruges, un peu avant. Le Grand Béguinage de Gand, aujourd'hui désaffecté, s'y perpétue en esprit. Ce Grand Béguinage est mort, tué par la brutalité électorale. Les religieuses ont été chassées ; les maisonnettes sont transformées en boutiques et cabarets ; les couvents sont devenus des ateliers (délicieux). Quelques bonnes vieilles, jadis hospitalisées par les sœurs, ont le droit de mourir dans l'ancienne cité mystique. Toute leur existence effacée est écrite dans le /ardin d'Asie; toutes les grâces anciennes du Béguinage, et la gloire de son église encore debout, et le:charme de ses'beauxlatprenss mirent dans cette petite maison jaunâtre, galonnée de l'inévitable lambris de goudron et gardée par deux vieux arbres. |

Les deux autres tableaux, les Aazsons grises Sur l’eau, peintes sans intention d'heure, et le Owaz de la Grue, appartiennent à l'heureux propriétaire du Sos à Gand, M. Rouché, le mécène parisien. Le OQwaz de la Grue prouve — et plus d'une œuvre nous aurait permis de le noter — que la mélancolie et les divinations humaines de Baertsoen ne sont pas absolument vouées aux colorations grises et aux nuances crépusculaires. Ce sont, 1l est vrai, les derniers rayons du soleil qu. éclairent les vieux logis du Quart de la Grue — dit le « Vieux Quai aux Oignons »; mais ils avivent la joie des tuiles rouges et bleues, des murailles laiteuses, du chaland tout fraîchement repeint. Voici qu'éclate toute la

"SIP OUSTANIN EAN

vieille sonorité flamande. Le peintre lui-même en a dû éprouver la joie la plus vive ; la patine des murs est le seul fzano qu'il ait introduit dans cette fanfare heureuse. Détail qui à sa saveur : si la balustrade du premier plan est toute blanche, c'est que Baertsoen, à l'insu de l'administration, — encore ! — en a entrepris la peinture à ses frais. Par un beau matin de printemps, un peu avant six heures, un peintre en bâtiments, obéissant aux ordres du grand paysagiste, s'est mis en devoir d'enduire le « garde-fou » d’une couche immaculée.…

De l’émotion initiale au tableau achevé. — Les croquis, les dessins, les études en couleurs. — Le travail de l'atelier. — Scrupules et recommencements. — La technique picturale. — Naturistes et stylistes. — Qu'est-ce que le style? — Les Réflexions de Poussin. — Le classicisme et la modernité de Baertsoen. — Les eaux-fortes. — — Le procédé spontané et l’art des reprises. — HEaux-fortes en couleur. — Toute la Flandre dans un clocher.

Troublé, ravi par un site, un coin de pays, une harmonie ou une opposition de couleurs, le plus souvent par un paysage de ville, par des visages de pierres, Baertsoen emporte cette vision, la garde dans les yeux et dans l’âme, en approfondit le caractère par une lente méditation, élimine mentalement ce qui en pourrait diminuer la vertu dramatique et compose, sous le contrôle de sa pensée, un paysage où ne subsiste plus que la vie essentielle et universelle de la réalité première. Son œuvre est dessinée et peinte immatériellement dans son cerveau. Ce scénario synthétique se concrétise, par la vue renouvelée du site inspirateur, à travers de nombreux croquis au carreau, — dix, vingt, trente — qui, inspirés autant par la vision spirituelle que par la nature réelle, ne répètent que les masses et les lignes dominantes, établissent au fur et à mesure la mise en page de l’œuvre définitive. Toute la méditation

‘(uissop) XAVALVE 44 AANLH

a dr

ne Gt ne > 2% rrale n PAT î = PTT ee eee RS D vd ur x” ss = ë S AN Pc

D RS Te = et

ER png ÉT

> tee

TS) DES PPT TT ER Eee a

et toute l'émotion premières — Îles plus précieuses souvent — se trouvent ainsi notées. L'artiste ensuite exécute de grands dessins d’après nature, en transcrivant littéralement les choses, en ne laissant pas à son esprit l'occasion de s'interposer, en copiant rigoureusement ce que son regard reflète. Ses dessins documentaires sont innombrables et presque toujours d'une magistrale beauté. — Je ne saurais entreprendre de les énumérer. Je souhaite que Baertsoen, un jour, consente à les exposer. Peu de maïtres contemporains soutiendront la comparaison. Tous ces dessins purement préparatoires sont extrêmement poussés: telle quille de chaland sera jugée impeccable par le plus expérimenté des francs bateliers gantois; tel pignon trahira tout de suite son millésime tant ses formes sont précises. Et si dans sa poétique vision du Soir à Gand Baertsoen na pas photographiquement enregistré le paysage inspirateur, 1l a exécuté pour ce tableau un dessin d'une objectivité surprenante, — et infiniment prenante.

C’est bien à ses qualités de dessinateur que Baertsoen doit d'occuper une place de tout premier rang parmi les aquañfortistes modernes. Très étudiés, en vue de l'eau-forte, certains de ses fusains doivent être comptés parmi ses plus puissantes créations : l'Égiise d’'Audenaerde, \a Route d'Ostende, et entre tous l’émouvant Xromboomsloot d'Amsterdam, (collection Speltinckx, Gand), que l'artiste dut exécuter à quatre heures du matin, les gens du quartier — par pure iconoclastie protestante — menaçant de lui faire un

mauvais parti et de détruire son travail à coups de trognons de choux... |

A côté de ses dessins, Baertsoen prend de nombreuses notations de couleurs, se documentant autant que possible sur place, ne négligeant rien de ce qui le rapproche du tableau idéalement fixé en son cerveau.

0 tn, DS te rer

Page 1