LA MALADIE
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Du Portrait de Mme Roger Jourdain à la Féerie intime, de la Femme qui se chauffe aux Plongeuses du lac d’Annecy et aux baigneuses de la Cascade, du Portrait de Théâtre aux danseuses de la Danse Espagnole, Besnard s’avère un des peintres les plus exquis, les plus éclatants, les plus passionnés, les plus souples, les plus divers de la Femme. Elle règne sur sa pensée et son cœur, elle domine son œuvre, elle en est la souveraine maîtresse, elle en est l’inspiratrice permanente. Elle est la divinité bienfaisante qui oriente sa fantaisie vers l’idéalité, maîtrise ou débride tour à tour, pour la fête de nos yeux, son imagination, offre sans cesse à sa curiosité inlassable, à son ardeur de connaître, à son appétit de volupté le champ d’observation le plus riche et le plus fécond.
Qu’il soit le portraitiste, le figurateur véridique d’un type, l’analyste d’une sensibilité spéciale, l’iconographe d’une personne humaine, ou le fantaisiste évocateur, en des décors imaginaires, en des milieux fictifs, de gestes, d’attitudes, d’expressions féminines, une même tendresse l’exalte pour toutes les apparences, toutes les modalités de l’Éternel féminin. Il chérit les grâces languides, les nervosités vibrantes, les souplesses plantureuses, les élancements et les tassements des corps, la mobilité et l’inertie des membres nus dans l’action ou
le repos, la vie frémissante des chairs sous les muances de la lumière, sous les indécisions et les contrastes des clartés artificielles, sous les jeux imprévus et étrangement mouvants des reflets; il chérit les chatoiements des étoffes, les miroitements des soies, la matité des mousselines, le flou des dentelles et des gazes, la somptuosité des velours et des fourrures, tout ce qui sert à parer la femme, à rehausser son charme, à vêtir sa beauté ; il chérit les lourdeurs et les envolements des chevelures, la tragique splendeur des brunes, les subtiles séductions des blondes, la troublante ardeur des rousses; il chérit tout ce qui est la femme, tout ce qui touche à la femme; il chérit toute la femme, il chérit toutes les femmes. Nulle ne conquiert ses préférences : en chacune il y a de la beauté. A l’artiste d’en saisir le rythme spécial et de la révéler par la mise en évidence de ses caractères essentiels ; mieux il y réussira, plus l’image sera vivante et belle, car toute forme de vie contient de la beauté. Toute femme est aimée; par un amant, par un mari, par un fils, il n’importe, par quelqu’un dont la tendresse sait découvrir en elle un charme, des attraits insensibles aux autres. « Comment plaît-elle? c’est la première question que je me pose, me disait Besnard, quand je suis en présence d’un modèle, quand j’entreprends un portrait de femme. La série d’expressions, de gestes, d’attitudes qui lui sont familiers, son apparence habituelle, celle sous laquelle la voient les êtres de son intimité, voilà ce que je m’efforce de découvrir. Et voilà, en vérité, l’essentiel. » Et voilà la raison supérieure pourquoi les portraits de Besnard contiennent et dégagent une telle impression de vie. Autre raison : le soin qu’il apporte et la façon dont il réussit à créer autour de ses personnages une atmosphère, à les incorporer dans un milieu, réel ou fictif, de formes et de couleurs, en accord étroit avec leur complexion, leur caractère, leurs accoutumances d’esprit et de corps, et aussi le moment particulier où il les fixe. Son goût raffiné et somptueux du décor, des arrangements décoratifs, son sens aigu du modernisme, ou pour mieux dire, de la contempo-
l.A PROMENADE BOTANIQUE.
Dhvrahon de IT.'eole de Phartrunie.
ranéité, le servent ici merveilleusement, font de la plupart de ces portraits de vrais tableaux auxquels s’attache un intérêt documentaire, l’attrait d’un renseignement sur la vie d’aujourd’hui, en amplifient la portée, en généralisent la signification; la peinture de caractère devient de la peinture de mœurs.
Le Portrait de Mme Roger Jourdain, le Portrait de Théâtre, le Portrait de Mme Madeleine Lemaire, le Portrait de la comtesse Pillet-Will, seront dans cinquante ans, sont déjà, aussi représentatifs de la femme de la fin du xixe siècle et du commencement du xxe que le sont de la femme anglaise du xvin\ tels portraits exécutés par Gainsborough, de la femme française des trois premiers quarts du siècle dernier, tels portraits exécutés par Ingres, par Delaunay, par Cabanel, telles figures, qui ont toute la profondeur d’observation de véritables portraits, peintes par Stevens, à son époque la plus brillante. Ils ont, ces portraits de femmes de Besnard, une acuité d’accent, une intensité véridique, une énergie et une grâce, une souplesse et une ardeur de vie exaltée, qui suffiraient, et au-delà, même s’ils n’étaient, d’autre part, les délicieuses, savoureuses, précieuses pages de peinture qu’ils sont, à leur assurer, dans les musées de l’avenir, au tout premier rang, une belle place.
Dans le fond d’un salon, parmi l’éclat amorti des fleurs et des lumières, Mme Georges Durug, en toilette de bal blanche, soies dentelles, broderies d’un blanc magnifique et infiniment délicat, vient de quitter le fauteuil où elle était assise. Elle est debout, appuyée encore d’une main au dossier, dans un geste d’accueil. Des ors éteints, des tonalités languissantes, des fleurs, l’auréole rose autour des bougies à moitié consumées, quelque chose d’étoufle et de discrètement aristocratique, autour des formes blanches d’où émerge la matité brune des épaules, le plein profil d’un visage expressif et singulièrement écrit, sous la masse des cheveux noirs, frangés au front, selon la mode d’alors — la toile date de 1885 — tel est ce portait. L’un des premiers, vraiment, où
Besnard ait atteint une semblable maîtrise, se soit joué aussi victorieusement des difficultés, de toutes les difficultés; un portrait pour lequel le gracieux modèle consentait à poser, debout, de neuf heures et demie du soir à minuit, en robe de soirée, dans l’apparat où le peintre l’a représentée.
Besnard, auparavant, à la veille de son départ pour l’Italie, avait exécuté cette charmante image de jeune tille, de sage et rêveuse jeune tille blonde, discrètement assise, en robe noire avec des ruchés de tulle blanc aux poignets et au cou, d'une si jolie expression songeuse, un peu mélancoliquement songeuse, qui est le Portrait de Mlle Gorges (que nous retrouverons dans l’œuvre du peintre sous le nom de Mme Bardet), et à la veille de son départ pour Londres, durant le court séjour qu’il avait fait à Paris, le Portrait de Mme Lerolle (1879), dans un atelier aux murs clairs, près d’un chevalet, en sombre toilette de ville, avec, contre elle, le tendre geste blotti d’un bel enfant en robe blanche. Morceaux fort séduisants, certes, de ferme construction, de consciencieuse et probe étude, mais, qui sont loin de s’imposer aussi impérieusement à l’admiration que le Portrait de Mme Dumy. On peut ainsi juger des acquisitions faites par l’artiste durant son séjour outre-Manche : affinement de la
vision, ampleur et souplesse de touche, liberté de composition, mais les dons de fantaisie ne se sont point encore manifestés; il n’est pas encore assez sûr de lui-même, de son métier, il n’a pas encore assez pris conscience de sa personnalité pour oser ce qu’il osera bientôt, en peignant et en exposant au Salon de 1886 le Portrait de Mme Roger Jourdain.
Il faut se souvenir de ce qu’étaient alors les expositions de la Société des Artistes Français pour imaginer le scandale — le mot n’est point trop fortl — que provoqua l’apparition de cette toile. Telle que nous avons pu la voir aux Expositions universelles de 1889 et de 1900, et tout récemment, à la galerie Georges Petit, déjà travaillée, pénétrée, comme tempérée par le temps, et tout en tenant compte de la façon dont s’est faite depuis l'éducation