‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 34 sur 48 · ETUDE POUR LE PETIT-PALAIS · texte numérisé non relu

ETUDE POUR LE PETIT-PALAIS

ce, enfin, par quoi il nous émeut si profondément et si délicieusement, je doute que le grand public soit à même de le découvrir, car il lui arrive d’être, malgré son amour de la clarté, hermétique, et l’on a quelque peine à saisir le sens de sa pensée. Je dis exprès de sa pensée, en ajoutant aussitôt, et de son émotion, car, aux yeux et à l’esprit de quiconque sait voir et comprendre, tout accord de couleurs, toute harmonie de lignes correspond à une pensée, à une émotion de l’artiste susceptible d’être comprise et ressentie par une sensibilité étrangère. Il y a ainsi, dans l’œuvre considérable de Besnard, nombre de toiles devant lesquelles bien des gens passèrent sans les voir, ou plutôt, en n’en voyant que l’extériorité, et qui les jugèrent insignifiantes, n’ayant jamais éprouvé que toute la beauté de la nature, de la lumière, de la vie, peut être contenue dans les quelques touches de matière colorée auxquelles un vrai peintre donne l’apparence d’une nuque de femme, d’une épaule tendrement en fleurs sous la chute d’or d’une chevelure, avec l’éclat rosé d’une lueur chauffant cette chair, la baisant... Arrêtez-vous: il y a là un mystère; mais il vous sera facile de le pénétrer et vous connaîtrez ensuite les plus merveilleuses joies. L’art n’est rien, s’il n’est fait pour éveiller au fond de nous-mêmes ces sonorités de sensations à travers les ondes desquelles s’anime tout ce que nous portons en nous, inconnu de nous-mêmes, et par quoi nous communiquons avec l’âme de l’univers. Le prodige est que tout ce grand mouvement puisse être provoqué par quelque chose d’aussi inconscient en vérité, et d’aussi inanalysable que la manière dont le pinceau, trempé de couleur, aura été posé sur la toile, avec plus ou moins de bonheur, notant les jeux de la lumière sur les volumes, la densité de la matière, le frissonnement de l’atmosphère. Et voici que toute notre vie s’émeut..., frémit jusque dans ses racines! L’art, ainsi pratiqué, ainsi compris, ainsi ressenti, n’est-il pas « la source éternelle de joie » dont parle Keats?

Que de séductions, en effet, dans cet art ! Que d’attraits et comme l’on comprend, pour le subir soi-même et délicieusement.

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le charme qu’il exerce. Charme très spécial et très complexe, aussi spécial, aussi complexe que la sensibilité dont il enveloppe l’expression; charme un peu superficiel, parfois, comme chez la plupart des grands producteurs en qui la verve imaginative, l’abondance prime-sautière s’épanouit au détriment des facultés de concentration, étude des caractères, acuité de pénétration psychologique, profondeur de la vision. Par là même, d’autre part, Besnard est bien de son temps : il note des frissons nouveaux, il satisfait notre soif de sensations imprévues, inédites, il est étrangement sensuel, il nous grise de parfums mystérieux, il nous enivre de musiques énervantes, il suggère les plus rares vibrations, il surexcite les désirs, il exalte les nostalgies... tout ceci, d’ailleurs — voilà sa supériorité incontestable — sans cesser d’être peintre, avec les seuls moyens dont dispose son art. Que sais-je encore? et comment analyser tout ce que cet art contient de pénétrant et de subtil, de fiévreux et de rare, de véridique et d’irréel, tout ce qui, de cet art, s’accorde aujourd’hui aux modes d’expression des autres arts, littérature ou musique, pas plus en plein rêve, dans les hauteurs inaccessibles du surnaturel qu’en pleine réalité, dans le terre-à-terre des spectacles quotidiens; et, comme la littérature et la musique actuelles, cet art ne cesse jamais d’ètre humain, de s’enraciner toujours plus solidement au sol riche de la vie contemporaine d’où germent tant de merveilleuses fleurs. L’âge du réalisme pur est fini, et fini aussi le temps de l’art pour l’art et de l’art pour l’idée; nous ne nous satisferons désormais que de révélations artistiques contenant, sous des formes visibles et précieuses, une pensée, un songe, une sensation d’humanité; et tous les prodiges des virtuoses de profession n’y changeront rien, car rien n’existe en art où manque ce frémissement de vie, qui seul donne leur prix véritable aux chefs-d’œuvre du passé qui le contiennent; les autres, leçons stériles, vain enseignement, école de mort. L’œuvre entière de Besnard est, à elle seule, une démonstration de ces vérités.

Et puis, comme cet art est français, harmonieux, limpide

M"'* HENRI LERÜLLE

dominé par le sentiment de la mesure, de l’équilibre, sans rien d’ appuyé, avec cette science des sous-entendus, du suggéré, cette clarté sans sécheresse, cette profondeur souriante qui caractérisent les écrivains et les peintres de notre race.

Sous le voile chatoyant, sous la précieuse parure dont il les enveloppe, quelle fermeté et quelle précision gardent les idées d’un Besnard, et sur quelles assises d’observation scrupuleuse, de fortes sensations, elles reposent. C’est le triomphe de la manière aisée, de l’élégance et du goût. Là où un allemand serait pédant et lourd, un anglo-saxon sentimental et anecdotique, un italien d’aujourd’hui verbeux et maniéré, un flamand terre-à-terre, voyez comme un français, nourri aux belles traditions artistiques et littéraires de sa race, sait se montrer profond avec délicatesse, subtil avec puissance, lyrique sans obscurité ; nulle place où la claire raison ne répande sa lumière, où l’intelligence dans ce qu’elle a de plus lucide, la sensibilité dans ce qu’elle a de plus fin ne fleurisse et ne brille.

Près d’un Puvis de Chavannes, rêveur harmonieux et serein, chantre inspiré de limpides poèmes, visionnaire lumineux de légendes et figurateur incomparable d’abstractions ; près d’un Fantin-Latour , portraitiste pénétrant et recueilli, évocateur d’images voilées et de songes crépusculaires ; près d’un Degas qui, par sa probité scrupuleuse et son amour de la vérité, sait revêtir du plus beau style la figuration des réalités actuelles; prés d’un Carrière, peintre de la vie morale, révélateur de pensées et de sentiments, interprète ému des tendresses humaines ; près d’un Monet, continuateur de Claude Lorrain et de Turner, qui fait vibrer en ses toiles toutes les magies de la lumière et toutes les gloires de la pleine nature, Albert Besnard a sa place, au même rang que ces immortels maîtres de l’Art français contemporain. Il est le seul, aujourd’hui à posséder cette faculté qu’ont possédée tous les vrais grands artistes, d’exalter lyriquement les apparences des choses, de transposer héroïquement les spectacles de la vie contemporaine, d’en dégager la beauté invisible aux

autres. 11 est pour tout dire, en employant l'expression si heureuse de l’auteur du Feu « un animateur » et un animateur par l’amour; car l’amour seul permet à l’homme de pénétrer dans les domaines mystérieux de la vie et de saisir les formes de son infinie magnificence. « Ce qui paraît essentiellement le caractériser, écrivait récemment de Besnard M. Jacques Copeau, à l’égal des plus grands inventeurs de la forme, c’est un amour immense et presque indifférent. Je veux dire qu’un désir universel le conduit vers tout ce qui existe, depuis l’ébauche la plus rudimentaire où tâtonne la vie jusqu’à la perfection des formes idéales, avec une soif égale de tout connaître, de tout posséder, de tout exprimer. » Cette formule me satisfait entièrement, et satisfera, j’en suis certain, ceux qui auront pris la peine de lire ce livre comme je souhaite qu’il soit lu, c’est-à-dire comme un simple essai de psychologie appliquée, appliquée à la sensibilité d’un grand artiste, où l’on a beaucoup plus cherché, en s’efforçant de scruter l’œuvre de ce grand artiste, à mettre en évidence l’évolution de sa sensibilité que l’évolution de sa technique.

Que le parti-pris puisse déplaire à celui à qui ce livre est consacré, je ne le crois pas ; qu’il puisse le desservir dans l’esprit de ses admirateurs, je ne le crois pas davantage. Qu'il se rappelle, lui, qu’ils n’oublient point, eux, telles phrases du peintre-poète de la Féerie intime et de l 'Ile heureuse, de Berck et de la Sorbonne, du graveur de la Fin de tout et ils me donneront raison.

« L’Intelligence et la Passion, affirmait Besnard, sont bien prés du génie ». Et il ajoutait : « Quel est celui de ce siècle qui aura l’honneur de les combiner ensemble?», de les confondre, d’en faire cette force irrésistible, cette éternelle énergie d’émotion et de joie, que contient toute œuvre d’art. En entière confiance, je confie à l’avenir le soin de répondre.

Le Verger, 1906.

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