‹ Albert Besnard. Ouvrage orné de cent reproductions hors-texte...d'une eau-forte originale et accompagné de quelques écrits d'Albert Besnard et des opinions de quelques écrivains et artistes sur son œuvre: Charlotte Besnard [et d'autres]Chapitre 48 sur 48 · LE DEJEUNER · texte numérisé non relu

LE DEJEUNER

sa croix, et soudain, là, tout entier, tout pantelant, et tout consolant, parmi les ustensiles du ménage et les vulgarités de l’existence. Je ne connais, parmi les représentations de la personnalité humaine de notre Dieu, rien de plus saisissant que ce surgissement divin, au beau milieu de nos tristesses et de nos misères.

La légende affirme que la série de ces compositions, qui se poursuivent avec autant d’éloquence que de poésie et de religion, fut le résultat d’un vœu. J’incline à le croire. Il ne me semble pas que l’art tout seul (si grand soit-il) ait pu créer une telle émotion.

La chapelle de Berck sera la Madonna dell’Aena d’Albert Besnard.

Comte Robert de MONTESQUIOU.

Quoi qu’ait dit Frédéric Nietszche, il y a des îles bienheureuses; peut-être n’y en a-t-il pas beaucoup; qu’importe, celle de M. Besnard satisfait tout le désir des poètes.

Ile qui n’est point mystérieuse, mais toute faite de nos sensations du bonheur.

Et voici d’abord, au pied de la haute montagne, l’eau profonde; eau sauvage, royale, glacée, susceptible; eau de roche où se tient, j’imagine, farouche, lente et glissante — princesse aux ailes mouillées — la précieuse truite tachetée. Au bas de sa montagne géante il semble que cette eau sommeille, pourtant je devine en elle un secret tourbillon, un mouvement de perfide attrait, une séduction pareille au chant de cette Lorelei qui ne sut aimer que les corps sans défense. Mais voici la douce terre avec ses rassurantes fêtes, ses clairs repas excessifs, ses bosquets, ses chants, ses loisirs, ses belles statues dans le feuillage.

Une fois de plus, on se demande ici d’où vient la secrète puissance d’un marbre blanc dans la verdure. Comment privé de l’éclat du sang et du regard, le peuple des nymphes, des faunes, des héros nous emplit-il d’un si haut courage, d’une si chantante volupté? La pierre, le marbre, l’immobile étreinte, l’arrêt, la blancheur, cette mort, cette vie des dieux, pourquoi fait-elle,

sur l'azur ou dans le feuillage, un geste de si troublante ardeur?

Et voici qu’une barque s’éloigne, sur l’eau rose cette fois, vagues roses qui s’effeuillent et semblent une grande fleur lasse, déchirée, entraînée...

Et voici des visages, des gestes, des cris sans doute, des appels, tandis que de pourpres nuages, des nuages dorés s’enlèvent comme d’orgueilleux ballons et que pour les suivre, pour monter aussi à ce bonheur, la branche d’un arbre se détourne de son rond destin, tend vers le ciel son rêve aigu.

Ile qui chante! gestes qui soupirent, s’élancent; bonheur que l’on pourrait habiter, bonheur qui ne dépayse point, car voici l’eau de notre enfance, l’eau des vacances; voici les fruits de la soif en juillet, les faunes des beaux contes grecs, les visages, les mains de quelque récente Juliette, de quelque Nausicaa.

Ile heureuse! tableau plus exact qu’un poème, car, pour exprimer son émouvant désir du bonheur, une jeune femme ne voudrait point parler, mais elle choisirait de tendre, comme ici, des bras passionnés, tandis que son regard déjà parti d’elle ferait son chemin vers l’amour, et que le destin favorable, pareil à une douce brise, gonflerait sa robe, son voile, ses voiles, légère...

Comtesse Mathieu de NOAILLES.

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