CONCLUSION
Nous avons suivi le grand maître depuis ses premiers essais dans l’art du dessin jusqu’à la dernière œuvre sortie de sa puissante main. Quel chemin parcouru entre le croquis « fait dans l’arrièrecorps de la maison, en présence de feu Conrat Lomayer » et le projet de fontaine de 1527! Quelle suite d’œuvres d’une variété infinie attestant une incroyable fécondité et une vigueur toujours renaissante ! Dürer, dès l’enfance, révèle son originalité et travaille jusqu’à la veille de sa mort en suivant une marche toujours ascendante, sans connaître, comme tant d’autres, les douleurs de la décadence.
Il eut dès les premières années ce qui s’acquiert à peine par de patientes études, la sûreté de la main. Le petit Jésus au globe d’or de 1494 montre dans la facture une perfection qui ne sera dépassée ni par Durer lui-même, ni par aucun autre maître. Tel de ses dessins de la même époque, qui mériterait de justes reproches au double point de vue de la conception et de la composition, n’en est pas moins d’une exécution irréprochable. Avec le cours des années, l’œil apprendra à mieux voir, l’esprit à mieux ordonner, mais la main est déjà sûre d’elle-mème, prompte à servir l’idée ; instrument obéissant et docile , dès la première heure elle manie avec une égale aisance, avec autant de largeur que de finesse, la plume, le crayon et le pinceau, faisant choix d’un de ces trois moyens selon les besoins du sujet : la plume est réservée aux
impressions fugitives, aux rudiments des grandes œuvres, aux études pour la gravure; le crayon (pointe d’argent, pierre d’Italie ou fusain) est chargé de traduire la pensée plus mûre, d’arrêter les lignes du portrait, de marquer les accents plus vigoureux; le pinceau revendique les études plus achevées pour les tableaux importants, pour la Fête du Rosaire , pour le Triptyque de Relier et les Quatre Apôtres ou pour les œuvres délicates de la miniature. Mais, encore une fois, quel que soit le procédé d’exécution, la main est toujours ferme et précise, libre et élégante, souple et aisée.
Cette aptitude à manier également bien tous les instruments du dessin est relevée avec bonheur par un juge d’un savoir étendu et d’un goût fin et délicat. « 11 dessina, dit M. Reiset *, de toutes les manières, soit au charbon sur papier blanc, soit à la pointe d'argent ou à la pierre noire sur papier préparé et teint de couleurs diverses, soit à la plume, soit à l’aquarelle, soit enfin en miniature. Sa touche est toujours d’une légèreté et d’une vivacité merveilleuses, même dans ses aquarelles les plus terminées. Il rend quelquefois des détails pris sur la nature (comme une aile d’oiseau, une tète d’animal) avec une vérité inouïe; on dirait qu’il a vu des dessins de ce genre par Léonard, et qu’il veut lutter avec lui. Quand il se contente d’un simple croquis à la plume avec quelques hachures, sa composition jaillit du premier coup sur le papier, vivante et complète, et sa plume est maniée comme son burin, avec une adresse et une perfection désespérantes pour ses imitateurs. Leurs plus beaux ouvrages sont, à côté, lourds et monotones. Pendant son voyage en Flandre, il se servit souvent de la pointe d'argent pour dessiner les tètes remarquables, les costumes, les paysages ou les monuments dont il voulait conserver le souvenir, et il s’en servit avec une prodigieuse facilité, qui n’exclut ni la naïveté ni la
i. Notice des dessins, cartons, pastels , miniatures et émaux, exposés dans les salles du premier étage, au musée du Louvre, par M. Frédéric Reiset, p. 365 et 366.
bonhomie, mélange rare et appartenant seulement à quelques artistes de premier ordre. »
Faut-il rappeler les étapes de cette carrière si bien remplie? Le portrait de Dürer par lui-même (1484), début digne d'un éclatant avenir; les copies d’après Mantegna (1494), d’une exécution déjà accomplie; le Séraphin jouant du luth , d’une allure large, puissante et toute michelangelesque (1497); l’Hercule tuant les oiseaux du lac Stymphale (i5oo), brillante étude de nu, ainsi que les travaux préparatoires pour la gravure d 'Adam et Eve (i5oq); la Passion verte (i5oq), la plus parfaite de toutes les Suites de Dürer; les fins et délicats paysages rapportés du Tyrol et de l’Italie (i5o5-i5o6), qui trahissent une humilité si touchante devant la nature; les consciencieux dessins pour la Fête du Rosaire (i5o6); la remarquable série d’études pour le Triptyque de Heller (i5o8); la délicieuse aquarelle du Tableau de tous les Saints (1509); la Résurrection du Christ et le Samson ( 1 5 10), ces deux magnifiques pendants ; les illustrations si spirituelles et si variées du Livre d’ Heures de Maximilien ( 1 5 1 5 ) , et les nobles figures du Triomphe ( 1 5 1 8) ; les rapides et vifs croquis du Carnet de voyage (i520-i52i) ; les larges et vivants portraits de Varenbüler, d’Érasme, de Frédéric le Sage, d’Eobanus Hesse (i52i-i523), et les majestueuses études pour les saints, montrent sous les faces les plus multiples ce génie si richement doué, cette imagination vaste et féconde, qui savait allier la vigueur de la conception à la sûreté de l’exécution, la grandeur et la force à la délicatesse et à la grâce, et donner aux soudaines inspirations du crayon et de la plume la perfection des œuvres laborieusement achevées. On admire tour à tour l’heureuse disposition des personnages, le geste étonnant et l’expression toujours intense et vraie des figures, la poésie étrange et mélancoliquement pénétrante de certaines de ses créations.
D’autres sont arrivés à leur apogée par des efforts longtemps
répétés, par de lentes et pénibles transformations, par d’incessantes modifications de leurs qualités natives : Durer a été lui-même presque dès les premiers jours. Avant i5oo, il se montre déjà ce qu’il sera aux heures sereines de la maturité; il n’a point deux, trois manières ou plus, comme certains maîtres de l’Italie; on ne découvre en lui qu’une seule manière, améliorée sans doute par la continuité de l’étude, par l’observation de la nature, par le commerce des maîtres étrangers et par les progrès naturels d’un puissant génie, mais restant toujours la même à travers ses diverses évolutions, comme si Durer s’était attaché à suivre le précepte d’Horace :
Servetur ad imum
Qualis ab inccpto processerit et sibi constet.
L’esprit va s’élargissant, fortifiant son originalité propre, rejetant par de fortes secousses le joug de la convention et de l’archaïsme, serrant de plus près la nature, mais toujours fidèle à ses principes, marchant droit devant lui, libre dans l’imitation même, et développant comme par une inflexible logique ses qualités initiales, sans écart ni défaillance. Aussi Durer est-il resté ce que l’avait fait le hasard de la naissance, un Allemand de toutes pièces; l’étranger, qu’il connaît et qu'il admire, n’a point de prise sur lui; les voyages n’altèrent point son tempérament nurembergeois. Qu’on regrette de ne point trouver en lui le charme italien, le sentiment idéal de la forme humaine si cher aux races du midi, l’heureuse mesure, l’équilibre parfait, soit; il heurte, il choque, il déconcerte, il a des angles, des raideurs, des brutalités même ; il peut déplaire au premier abord, il éloigne peut-être l’observateur superficiel. Ceux que rebutent la force un peu sauvage, la grandeur peu soucieuse de la grâce, « les vives et impétueuses saillies», ne sont pas faits pour le comprendre; il faut pénétrer assez
avant dans son œuvre et se faire à lui pour l’apprécier et l’admirer pleinement.
Son originalité est tellement forte, tellement distincte de toute autre, si vraiment sui generis, qu’elle veut, pour être saisie, une lente initiation et une longue familiarité. 11 en est de lui comme de tous les génies fortement trempés : ses défauts inévitables font ressortir ses qualités maîtresses et ne forment pas moins que celles-ci une partie intégrante de sa nature. Ses inégalités troublent parfois les juges de race latine : il parle une langue qui n’est pas la leur et qu’ils n’entendent pas sans effort; mais cette langue, si elle manque des séductions d’une esthétique moins rude, n’en a que plus d’éloquence naturelle; il la manie aussi bien que d’autres font de leur idiome plus doux; les Italiens attirent, Dürer s’impose et subjugue. Il ne faut ni lui demander les vertus Italiennes, ni trop lui reprocher ses excès allemands; Dürer amélioré, comme le souhaitent les admirateurs de l’art gréco-latin, éclairé par un soleil plus chaud, transporté de Nuremberg à Venise ou à Florence, ne serait plus Dürer.
Gardons-le tel qu'il est, avec sa fougue indépendante qu’on ne peut séparer de sa force et de sa grandeur; admirons en lui l’énergique représentant de la Renaissance allemande, le maître germain du xvie siècle, l’interprète des idées et des aspirations de son temps, fils de la libre et hère Nuremberg, courageux ami de Luther et de Mélanchthon, suivant sa voie avec l’enthousiasme du génie et la conscience de son puissant métier.
PIÈCES JUSTIFICATIVES