RAPPORTS AVEC LEONARD DE VINCI
Dans les derniers mois de i5o5, Dürer se met en route pour Venise. De nombreuses raisons le déterminèrent à entreprendre ce voyage alors assez pénible et assez dispendieux. Il saisissait peut-être cette occasion d’échapper à l’épidémie qui désolait Nuremberg. En effet, un dramatique et vigoureux fusain, la Mort coiffée d’une couronne à pointe, tenant la faux, courbant son squelette sur un cheval décharné, avec cette inscription : Memento mei i5o5 (collection de M. Malcolm), pourrait avoir été exécuté sous l’impression de ce fléau qui causa l’émigration d’un grand nombre d’habitants h Dürer était d’ailleurs attiré vers ces contrées où florissait un art dont l’éclatante renommée avait pénétré en Allemagne, et Venise était de toutes les villes d’Italie celle qui devait le plus solliciter sa curiosité; il allait y retrouver quelques-uns de ses compatriotes ; une sorte de colonie nurembergeoise s’était établie dans la ville des
i. Au musée germanique de Nuremberg, un vitrail trilobé sur lequel est reproduit ce dessin, avec cette différence que la Mort, au lieu d’une faux, tient un arc tendu dont elle décoche une flèche; deux vers latins en exergue.
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doges : les Kolb, les Imhof, les Hirschvogel y faisaient, à côté des Augsbourgeois, un important commerce avec l’Allemagne; ces émigrés germains avaient construit à Venise un établissement de commerce, le Fondaco de ’ Tedeschi, duquel dépendait l’église San- Bartolommeo.
Durer avait été précédé à Venise par sa réputation 1 ; déjà une partie de la Vie delà Vierge avait été copiée, sans son aveu, par Marc- Antoine Raimondi; il se peut même, comme le croit Vasari, que le désir de protester contre cette usurpation se soit ajouté aux causes plus directes de son voyage. On a dit encore qu’il était appelé de Nuremberg par les marchands allemands de Venise pour peindre dans cette dernière ville le tableau de la Fête du Rosaire, destiné au maître autel de San-Bartolommeo. Cette opinion nous paraît très peu fondée : dans la première de ses lettres à Pirkheimer, Dürer parle du tableau en question comme d’une commande nouvelle et ignorée de son correspondant : « Je vous en prie, dit-il, ayez pitié de ma dette; j’y pense bien plus souvent que vous. Si Dieu favorise mon retour, je vous payerai honnêtement avec grand remerciement, car j’ai à peindre pour les Allemands un tableau qu’ils me payeront cent dix florins rhénans... » Il est clair que Dürer annonce à son ami cette commande comme une bonne fortune toute récente ; si le tableau lui avait été commandé avant son départ de Nuremberg, il aurait sans doute, selon l’usage des artistes contemporains, demandé quelques avances pour les frais de voyage et eût été ainsi dispensé de contracter, à l’égard de Pirkheimer, une dette qui lui semble si lourde. C’est donc pour d’autres motifs que notre maître se rendait
i. On lit dans Wimpheling que Dürer, dès i5o2, était très connu en Italie et qu’on y achetait ses œuvres : « Ejus (Martini Schon) discipulus Albertus Durerus et ipse Allemanus hac tempestate excellentissimus est, et Nurnbergæ imagines absolutissimas depingit, quæ a mercatoribus in Italiam transportantur, et illic a probatissimis pictoribus non minus probantur quam Parrhasii aut Appellis tabulas. » (Voy. Grimm, Ueber Künstler und Kunstwerke, II, p. 224.)
à Venise : il croyait y trouver, dans ces temps de dure pauvreté, une vente facile de ses œuvres; il emportait avec lui six petits tableaux1, une importante collection de gravures parmi lesquelles devaient figurer Y Adam et Eve, Y Apocalypse, la série (incomplète encore) de la Vie de la Vierge e tdes dessins, entre autres le Christ en croix et les deux larrons, sur trois feuilles séparées, à l’aquarelle et au bistre relevés de plume, portant la date i5o5 (Albertine) 2. Ce Christ, d’après l’avis très judicieux de M. Thausing, a servi d’étude pour le petit tableau le Crucifié du musée de Dresde, peint en i5o6 et dont le chaud coloris se ressent de l’atmosphère vénitienne3.
En même temps Dürer venait chercher dans la ville des doges certains éléments d’étude qui lui manquaient absolument en Allemagne ; outre le génie des grands maîtres vénitiens, l’opulence luxueuse des marchands de la florissante cité, la protection éclairée qu’ils accordaient aux arts, les séductions de la reine de l’Adriatique, étaient vantées par les nombreux voyageurs qui revenaient de Venise à Nuremberg.
C’est tant à l’aller qu’au retour (il serait difficile de préciser) que Dürer exécute toute une série de paysages à la plume ou à l’aquarelle, qui n’est pas la partie la moins intéressante de son œuvre. De tout temps il avait donné au paysage une place impor-
1. Cela semble ressortir du passage suivant de la lettre III à Pirkheimer : « J’ai vendu tous mes petits tableaux, sauf un. J’en ai cédé deux pour 24 ducats et trois autres pour trois bagues qui ont été comptées dans le troc pour 24 ducats... »
2. D’une plume également nerveuse, lavé d’aquarelle et de bistre, aussi sur feuilles séparées, deux études pour les larrons dans des attitudes plus tourmentées, les cheveux couvrant la face ; au cou du mauvais larron, une corde que tire un bourreau minuscule; en bas, le monogramme; chez M. Klinkosch, à Vienne.
3. Peut-être est-ce en vue de ce Christ que Durer exécuta, d’après nature, un bras droit de crucifié, avec une main crispée convulsivement, d’un dessin ferme et large; sur le clou qui traverse la main, le monogramme; à la pierre d’Italie (château de Cobourg).
rob ALBERT DÜRER.
tante dans ses études; mais il n’arrive à cette exécution si admirée qu’après le séjour en Vénétie.
Pour bien apprécier les progrès qu’il fit pendant son voyage, il nous faut jeter un rapide coup d’œil sur les paysages antérieurs de notre maître. Prenons pour point de départ les deux vues de place de l’Albertine (peintes à l’aquarelle et, sans nul doute, lors de la première tournée en Allemagne) : la perspective, dont Durer ne connut tous les secrets qu’un peu tard, est défectueuse, trop perpendiculaire, les terrains montent brusquement au lieu de fuir avec les gradations voulues; la main est un peu lourde, sans fermeté suffisante, sans finesse; malgré ces faiblesses, ces débuts sont au moins égaux aux fonds des tableaux de Wolgemut et infiniment supérieurs à tout ce que renferme la Cronica Mundi.
Suivant de près la nature, l’observant avec cette sûreté de coup d’œil qui est une de ses qualités dominantes, transportant aussitôt sur le papier ou le parchemin l’impression communiquée par le monde extérieur, Durer puise dans ce commerce avec la réalité les éléments d’un progrès continu. La pittoresque cité de Nuremberg avec son massif château, ses hautes tours, ses églises aux clochers effilés, les prairies verdoyantes qui bordent le cours sinueux de la Pegnitz, les gracieux moulins mus par le courant de la rivière, les carrières de pierres éventrées par la pioche de l’ouvrier, telle est l’école où Dürer acquit dans le paysage une perfection jusqu’alors inconnue en Allemagne.
A ces promenades dans Nuremberg et ses environs se rattache, avant le départ pour b Italie, toute une série d’études très soignées, où souvent les moindres détails sont rendus avec un art des plus consciencieux : ainsi les deux vues de Noniperg (Nuremberg), du musée de Brème et de l’Albertine ; — la Saut Johans kirchen (église Saint-Jean), gouache d’un fini prodigieux (musée de Brème) ; — un pont de bois couvert, posé contre un grand bâtiment surplombé
d’une tour à pignon, avec un groupe d’arbres qui cache un moulin, vue prise du Trockensteg, près de la petite porte de Haller (Hallerthürlein) qu’on aperçoit au-dessus des arbres; jolie aquarelle (Albertine) 1 ; — la Trot{ichmüll , treftilière (cabinet des Estampes de Berlin)2 3, où la rivière sépare tout le dessin dans sa longueur en deux parties : sur le devant à droite, un amas de bâtiments formant le corps de ferme, maisons faites de briques, de chaux et consolidées par des traverses de bois; toits en chaume inclinés descendant très bas; quelques arbres à gauche dans un enclos ; de l’autre côté de la rivière, le reste de l’exploitation, des champs et, au loin, quelques riantes habitations de paysans, perdues dans des bouquets d’arbres; au delà, cinq ou six clochers s’élevant au-dessus de leurs villages; au dernier plan, une ligne de collines ondulées. Beaucoup d’habileté et de naïveté en même temps; l’auteur n’a voulu rien embellir, rien oublier; l’ensemble du dessin touche et émeut par la vérité des détails, par cette volonté persistante de rendre au spectateur la nature telle qu’elle apparaît à l’artiste, sans addition ni omission. Le petit pèlerin de gauche avec son havre-sac et son bâton, le hallebardier traversant à cheval la paisible rivière, les poussins de la basse-cour, les figures minuscules du fond , tout révèle ce souci d’une exactitude près d’être trop minutieuse. Cette aquarelle gouachée est par-dessus tout l’œuvre d’un interprète honnête et sincère; — la Weydenmüll d une vue de Nuremberg, prise du côté nord-ouest, avec le château surplombant et les deux tours de l’église Saint-Sebald ; au premier plan, la Pegnitz bordée de cabanes et de groupes de saules ; dessin à la plume d’un effet très juste avec des lavures d’encre de Chine d’une transparence légère dans la manière des Flamands (cabinet des