DESSINS D’ART INDUSTRIEL. EX I.IBRIS
Les plus nombreuses et les plus belles estampes de notre maître appartiennent à cette période et marquent l’apogée de son génie de graveur, autant par la profondeur de sentiment des conceptions que par l’incomparable supériorité du métier. Ses gravures sur métal nous donnent son art tout entier; il n’en est pas de même de celles sur bois, qui trop souvent, par suite d’une collaboration forcée, ont altéré l’œuvre primitive. Aussi les dessins originaux pour ces dernières n’en ont-ils que plus de prix; nous y saisissons dans son intégrité le prototype sans les changements qu’y apporte une main étrangère, quelque habile qu’elle puisse être. Quant aux études pour les cuivres, elles offrent un intérêt d’un autre ordre, en ce qu’elles permettent de constater les diverses modifications imaginées par le maître lui-même dans l’intervalle qui sépare l’idée primordiale de l’exécution définitive.
Quoique les projets des plus importantes gravures ne soient pas arrivés jusqu’à nous, il nous reste de ces années toute une série d’études, montrant la Vierge et l’enfant dans les attitudes les plus variées, dans les décors et accessoires les plus divers. De ces
dessins à la plume, les uns ne sont que des essais et des tâtonnements, les autres traduisent la pensée dernière de l’auteur ou présentent la composition arrêtée pour la gravure. Durer, dans cette longue suite, s’attache tantôt aux joies tendres, simples et naïves de la maternité, tantôt au caractère céleste de la mère du Christ. D'abord, une œuvre à part pour l’importance du cadre et le soin de la facture, la Sainte Famille du musée de Bâle, gouache relevée de plume, sur parchemin, malheureusement très endommagée ( 1 509) : sous une haute voûte, au cintre treillagé, supporté par des colonnes et des piliers dont les chapiteaux sont très ornementés, trône la Vierge1 avec Jésus enfant tenant une pomme et un oiseau; à ses côtés, saint Joseph dort d’un profond sommeil, la tète cachée dans ses bras lourdement appuyés sur une table ; au pied du groupe divin, un pêle-mêle de petits anges musiciens avec quelques lapins2; près d’eux une corbeille de fleurs; dans le coin de gauche, un paysage semé d’arbres et de maisons, terminé par une ligne de montagnes; le mobilier simple et quelques détails très familiers 2 contrastent avec la magnificence de l’édifice, paré de toutes les richesses de l’architecture 4. Le même sujet est traité tout différemment dans un dessin à la plume très retouché, avec rehauts blancs sur fond bistré (cabinet des Estampes de Berlin) : la Vierge, d’une expression toute gracieuse, la tète mollement inclinée, placée devant un arbre, tient l’enfant Jésus sur ses genoux; à gauche, saint Joseph joignant les mains; à terre, deux anges mutins
1. Dans la collection de M. Mitchell, un petit buste de Vierge très semblable, les cheveux tombant sur les épaules; h la plume.
2. Il est curieux de remarquer avec quelle fréquence le lapin reparaît dans les dessins de cette période; ceux de cette Sainte Famille se retrouvent, légèrement esquissés à la plume, au British Muséum.
3. C’est peut-être pour un intérieur de ce genre que Durer a dessiné a la plume une grande cheminée devant laquelle se trouve une table ; monogramme et la date 1509 (British Muséum).