Voy. Thausing, p
Nous avons pu voir ce dernier exemplaire quand M. Auguste Castan, directeur de la Bibliothèque de Besançon, membre correspondant de l’Institut de France, l’a apporté à Paris, lors de la réunion du congrès des sociétés savantes, en avril 1878, où il lut à ce sujet, dans la section d’histoire, une note des plus intéressantes. Plus tard il nous a été permis, à Besançon même, d’étudier de plus près cette édition, jusqu’alors inconnue, du Livre d’ Heures.
Ce volume1, imprimé sur vélin comme celui de Munich illustré par Durer, se compose de trente-cinq feuillets ou soixante-dix pages, au lieu de cent soixante-quatre feuillets que devait avoir l’exemplaire complet. Il commence au feuillet soixante-neuf, numéroté en chiffres romains à côté desquels un 1 , en chiffres arabes, d’une écriture plus récente; ce mode de pagination double se poursuit jusqu’à la fin du livre. Tous les feuillets sont revêtus de signatures, dont cinq authentiques, et les autres, comme dans le volume de Munich, apocryphes, de deux mains inconnues. Au bas de la première page, une des belles de la série, se voit un char portant un Amour qui tient une pancarte avec les lettres A B C ; le char est traîné et poussé par des hommes appartenant, à en juger par leurs costumes, à toutes les classes de la société; il faut voir là, sans doute, quelque allégorie relative à l’universalité de l’instruction; sur une des bannières que tient un des acteurs, les lettres H. B, de la même encre rouge que le dessin, initiales de
1. Il faisait, avec douze mille volumes, partie de la collection de Jean-Baptiste Boisot et fut légué, en 1694, aux bénédictins de Saint-Vincent de Besançon dont Boisot avait été abbé commendataire, à charge par eux de rendre cette bibliothèque accessible au public deux fois par semaine. Ce don constitua le premier fonds de la bibliothèque de la ville. Boisot, voyageur passionné, a pu, dans une de ses tournées, trouver ce précieux livre, qui est une des curiosités de cette bibliothèque, ou plutôt il le tenait du comte de Saint-Amour, petit-neveu de Granvelle, qui lui avait vendu la bibliothèque, les médailles, et quelques tableaux du célèbre cardinal. Notons que Granvelle passa à Besançon les dernières années de sa vie.
Hans Burgkmair, et évidemment inscrites de sa main; a droite, en marge, Mucius Scævola se brûlant la main, etc.; composition bien ordonnée, d’une facture charmante, fine, vive et spirituelle; le verso, malgré les lettres H. B. visiblement d’une écriture postérieure, est d’Altorfer dont on reconnaît la main un peu lourde, ainsi que dans onze autres pages, parmi lesquelles une, le numéro lxxvi, porte son monogramme authentique au milieu d’un piédestal soutenant le Christ debout qui tient d’une main le globe, et de l’autre bénit. Outre ces deux signatures de Burgkmair et d’Altorfer, on rencontre encore, sur trois feuillets, le monogramme également authentique de Hans Baldung Grien; les sept autres illustrations du même artiste portent son monogramme apocryphe. Quant aux initiales M. A., qu’on trouve sur seize dessins, elles n’ont aucune raison d’être, ces dessins ayant été exécutés par Burgkmair, comme l’atteste la comparaison avec la première page. Les vingt-quatre pages suivantes sont signées des lettres H. D. apocryphes, qui pourraient cependant désigner le véritable auteur, Hans Dürer.
En effet, l’influence d’Albert Dürer se trahit dans ces vingtquatre pages plus que dans les autres. L’homogénéité des compositions et l’abondance des enroulements qui forment, en reliant les divers sujets, un encadrement marginal, rappellent d’assez près l’édition de Munich. Malheureusement, quoique les formes et les proportions des figures méritent tous les éloges, quoique les mouvements soient bien saisis et rendus d’une main sûre, la plume manque de légèreté et la surcharge des traits et des hachures nuit à l'aspect général des dessins. Aussi ces feuillets le cèdent-ils aux pages moins tourmentées de Burgkmair et de Baldung Grien. Au feuillet 33, Altorfer a copié le rhinocéros de Durer; au verso du 2i, Burgkmair a reproduit le groupe des trois femmes sur un dauphin, soulevant une voile, du dessin de Pupilla Augusta con-
serve au château de Windsor; enfin, au verso du 19, Burgkmair a inscrit sur un trophée d’armes l’année mdxv, qui date tous les dessins du livre.
Comme ledit fort bien M. Castan, l’exemplaire de Besançon est un frère jumeau du volume de Munich, mais un frère très inférieur en élégance et en beauté. Malgré les morceaux vraiment supérieurs signés du monogramme de Hans Baldung Grien et les vives esquisses signées H. B., l’illustration du livre de Besancon le cède de beaucoup au chef-d’œuvre de Durer, qui l’emporte triomphalement pour l'invention et l’exécution. Cet exemplaire n’en est pas moins très intéressant, et par la valeur même des dessins dont il est orné, et par les indications qu’il nous donne sur l’entourage immédiat du maître, sur ce groupe actif qui, travaillant sous ses yeux, s’inspirait directement de ses nouvelles créations, et dont il était la lumière et la vie h
L’esprit qui a dicté les capricieuses compositions du Livre d’Heures de Munich et le système d’enroulements et de tortis appliqué aux illustrations de ce volume, reparaissent dans quelques dessins deDürerque l’on doit assigner au même temps, Ainsi au British Muséum, une charmante esquisse à la plume : deux enfants assis à terre, soulevant des enroulements en forme de corne d’abondance surmontée de pampres légers ; à l'encre violette, comme bon nombre des pages du Livre d’Heures. De la même encre violet bleuté, tracé du bout de la plume et rehaussé d’un ton d’aquarelle rouge, un saint Laurent couché sur le gril avec les bourreaux attisant le brasier; à droite, l’empereur Valérien ; derrière
1 . Remarquons, à ce propos, un des larrons crucifiés de Durer et le même modèle dessiné par quelque élève du maître ; l’attitude des deux figures montre nettement qu’elles ont été exécutées au même moment, mais que les deux artistes se sont placés à des points de vue différents : le larron de Durer se présente de trois quarts à droite; monogramme et ,1a date 1 5 1 7 ; celui de l’élève est plus de face; tous deux à la plume, dans la collection de M. Mitchell.