PAYSANS REVENANT DU MARCHE
British Muséum.
Malines, Diïrer invite à souper Conrad Meyt *, « maître sculpteur comme je n’en ai jamais vu », dit-il.
A Bruxelles, il rencontre « ces messieurs de Nuremberg », venus avec tous les insignes du couronnement, conservés dans leur ville depuis le règne de Sigismond, et qu’ils portaient à Aix pour la cérémonie qui se préparait. Il dîne souvent en leur compagnie et est défrayé pendant sept jours par un d’entre eux, Hans Ebner % qui ne voulut recevoir de lui aucune indemnité. 11 se lie avec un vieil ami de Pirkheimer, Jacob Bannisis, très haut placé dans la faveur de Maximilien 1er. Le secrétaire de ce Bannisis, nommé Erasme, comme l'illustre écrivain de Rotterdam, rédige la supplique que Durer devait présenter à Charles-Quint 3. Durer admire à Bruxelles, dans la chambre d’or du « délicieux hôtel de ville », quatre tableaux4 que le grand maître Roger (Van der Weyden) a faits, et derrière le palais du roi, les jets d’eau, le labyrinthe et le jardin zoologique, toutes choses si belles qu’elles lui semblent un paradis. Un de ses dessins à la plume donne une vue à vol d'oiseau, très rapidement saisie, de ce panorama et porte en haut, à côté de la date i52o et du monogramme, cette précieuse inscription : Ceci est à Bruxelles le jardin d'animaux et le pavillon vus derrière le château en bas (I){ ist {iv Priissel der Dirgarten und die Lust hinten ans dem Schlosse hinab {jv selien). Ce n’est du reste qu'une
1. C’est ce Conrad Meyt, sculpteur attitré de Madame Marguerite, qui exécuta en i526, sur l’ordre de cette princesse, les belles statues de Notre-Dame de Brou, h Bourg.
2. Cet Ebner appartenait à la famille patricienne dans laquelle fut conservée la copie faite par Hauer du manuscrit original de Durer sur son voyage dans les Pays-Bas.
3. Le projet de cette supplique, de la main même de Durer, se trouve aujourd’hui au cabinet des Estampes de Berlin; un autre projet chez M. Blasius. (Voy. Jahrbuch der kœniglich preussischen Kunstsammlungen, t. Ipr, 3 1 . )
4. Ces quatre tableaux, qui formaient une œuvre d’ensemble, ont été détruits dans le bombardement de Bruxelles en 1695; il en reste une reproduction sur les quatre magnifiques tapisseries conservées dans la sacristie de la cathédrale de Berne.
ALBERT DÜ R ER.
esquisse fugitive sans effet pittoresque, uniquement destinée à fixer le souvenir d’une vue qui avait vivement frappé notre maître (Académie impériale des beaux-arts à Vienne). Il s’extasie encore sur un soleil d’or et une lune d’argent « venus du pays de l’or » (Mexique) ; il parcourt deux chambres pleines de curiosités apportées des mêmes contrées, armures, harnais, vêtements de toute sorte. « Toutes ces choses sont si précieuses, qu’011 les évalue à cent mille florins. Quant à moi, je n’ai rien vu de ma vie qui m’ait autant charmé que ces objets, parmi lesquels il y a des choses pleines d’art, et je me suis étonné de l’esprit ingénieux des habitants de ces pays lointains. »
Dürer est bien accueilli par Madame Marguerite qui lui promet d’appuyer sa demande auprès de son auguste neveu, l’empereur Charles, et à laquelle il offre tout son œuvre gravé et deux sujets sur parchemin « exécutés avec beaucoup de peine et d’application », le tout évalué par lui à trente florins. 11 reste environ une semaine à Bruxelles, dont le site et les richesses paraissent avoir fait sur lui une forte impression. Dans le luxueux hôtel du gouverneur des Pays-Bas, Henri de Nassau, il remarque la belle peinture de Hugo van der Goes ; des hauteurs sur lesquelles est bâti cet édifice, « on a une si belle vue, qu’on en doit être tout étonné et je ne crois pas que, dans tous les pays allemands, il y en ait une pareille ».
Selon son usage, il dessine le portrait de quelques habitants de la ville, entre autres celui de maître Bernard (van Orley) : « Maître Bernard, le peintre, m’a invité chez lui et préparé un si délicieux repas, que je ne crois pas qu’on puisse l’établir pour 10 florins. A quoi se sont invités d’eux-mèmes, pour me tenir bonne compagnie, le trésorier de Madame Marguerite, dont j’ai fait le portrait, et le chambellan du roi qui a nom Metenye, et le trésorier de la ville qui a nom van Butsleiden... J’ai pourtraict avec le
fusain maître Bernard, le peintre de Madame Marguerite Et le
vendredi (7 juin), Madame Marguerite me montra toutes ses belles choses; parmi elles, j’ai vu près de quarante petits tableaux à l’huile, comme je n’en ai jamais vu de semblables en finesse et beauté à la fois; et je vis encore aussi d’autres bons ouvrages de Johannes et Jakob Walch (Jean van Eyck et Jacopo de Barbarj). Je priai la noble dame de me donner le petit livre de Jakob, mais elle me dit qu’elle l’avait déjà promis à son peintre. » Le portrait au fusain dont parle ici Durer a été perdu. Est-ce celui qui a servi à Jérôme Wierix pour sa gravure publiée par la veuve de Jérôme Cock dans Pictoruni aliquot cdebrium Germaniœ inferioris effigies, Anvers, 1572? Cette gravure porte la légende suivante : De Bernardo Bruxellensi Pic tore, avec ces vers du Brugeois Lampsonius (mort en 1 5 99) :
An lie a quod s esc Bcrnardo iactet alumno Bruxella, Attalicas doctissima pingere vestes ;
Non tain pictoris, si quis me indice certet,
Arti debetur, quamquam debetur et arti Quant tibi quod car us Belgarum Margari rectrix Dum tibi Appcllca niliil est iucundius arte,
Aurea peniculis te dante manubria, et aureos Sœpc tulit, cusum paulo ante numisma Philippos.
La gravure présente exactement les mêmes traits que ceux d’un portrait à l’huile par Albert Durer, signé et daté 1 52 1 , conservé au musée de Dresde (n° 1725 du catalogue). Le personnage se présente en buste, de trois quarts à droite, coiffé d’une large barrette posée sur le côté droit, et d’où sort une abondante chevelure; il est vêtu d’un pourpoint découpé en carré sur la poitrine et laissant voir une chemise à collerette plissée; figure imberbe, franche et très caractérisée, pleine de force et de vie ; regard vif et clair, nez court à barète large, aux narines un peu épatées,
j. JT’ ‘1 0
portrait d’érasme de Rotterdam.
Collection de M. Jean Gigoux.
lèvres charnues; la joue droite, se détachant en contour très arrêté sur un fond rouge terne, frappe par une pommette osseuse et saillante et par une ligne fuyante qui forme un angle avec le menton; dans le bas, la main gauche tient une lettre sur laquelle on lit :
« Den Pernh {jv... (à Bernhard, à...). » Le modèle de ce très beau portrait, étonnant par la vigueur et la puissance du dessin, paraît être âgé d’environ vingt-cinq ans. Et c’est là en effet l’àge que devait avoir alors Bernard van Orley, dont il faut placer la date de naissance, d’après les récentes recherches de M. Alphonse Wauters1, entre les années 1490 et i5oi 2. L’analogie frappante entre ce portrait et la gravure de Wierix, d'une part, et l'inscription, den Pernh {in, d’autre part, ne laissent aucun doute sur l’identité du personnage 3.
Durer fait ensuite une seconde fois le portrait d'Erasme, qui écrit à ce propos, dans une lettre à Pirkheimer du 8 janvier 1020 : « Il a commencé à me dessiner au charbon à Bruxelles4. » Le savant humaniste, vu en buste, se présente de face, coiffé d’un bonnet carré d’où s’échappent quelques cheveux frisant sur les tempes, vêtu d’un manteau à collet montant; figure amaigrie et calme de penseur; les yeux fatigués, mi-clos, comme dans la gravure de Durer et le portrait d'Hans Holbein; bouche fine animée
1. Bernard van Orley, sa famille et ses œuvres , p. 17; Bruxelles, 1881.
2. Jusqu’ici, en s’appuyant sur une généalogie falsifiée de la famille van Orley, on faisait remonter à 1471 la date de la naissance du savant dessinateur des tapisseries dites des Chasses de Maximilien.
3. M. Thausing (p. 435) regarde ce portrait comme celui d’un Bernard de Ressen, se basant uniquement sur le passage suivant, noté au commencement de 1 52 1 par Durer dans son Journal de voyage : « J’ai fait le portrait à l’huile de Bernard de Ressen; Bernard me l’a payé huit florins et il a donné à ma femme une couronne, à Suzanne un florin valant vingt-quatre stïibers. » Selon M. Thausing, les mots den Pernh 7)1- ne peuvent concerner que Bernard de Ressen d’Anvers. M. Thausing a évidemment ignoré la similitude complète du modèle gravé par Wierix avec celui du portrait de Dresde.