Guirardacci, t. I, p
4. Man machte keine DoctorendieserWissenschaft.— Rauraer, t. VI, p. 510.
Vers l'année 1298, s'ouvrent enfin à Bologne des cours suivis, traitant de Vastrologie et de la physique *. Telle est la nomenclature un peu sèche, mais exacte , des diverses facultés que posséda jadis la reine des universités italiennes. Comme des abeilles allant chercher une à une le miel à la ruche, puis se réunissant ou se dispersant par essaims, qu'on essaye maintenant de se représenter quelques milliers de jeunes gens de toute provenance. Français, Allemands, Florentins, Napolitains, Lombards, Danois, accourant, à certaines heures réglées, autour des chaires qui leur distribuent la science sous des modes différents, puis s'éloignant par bandes, et assourdissant bientôt la ville de leurs frivoles ou sérieux propos, dès que les leçons ont cessé; qu'on veuille bien se représenter encore la variété des visages et des costumes, les animosités de nation à nation, la spontanéité des opinions individuelles chaque jour accrue par les discours des professeurs libres s'adressant à des auditeurs libres, l'existence de l'université à toute heure mise en péril par les folies de quelques tapageurs ou l'impéritie d'un magistrat de la cité; qu'on prête l'oreille aux menaces des partisans du pape et aux sarcasmes des partisans de l'empereur; qu'on se
\ . Sarti, t. I, p. i 61 .
transporte sous un beau ciel, dans des rues larges, ombragées de tours de forme bizarre et bordées de palais et d'arcades ; qu'il plaise enfin à l'imagination de secouer, pour ainsi dire, au milieu de. ces rues, sous ces arcades, des gestes, des couleurs, des mouvements, des attitudes, des expressions, des bruits, des chants, en un mot la gerbe des choses disparues, et l'on aura ravivé tant bien que mal la Bologne des anciens jours.
Les étudiants bolonais se partageaient en deux grandes compagnies distinctes , les citramontains et les uUramontains^ . Les premiers formaient dix-sept, les seconds dix-huit nations, et chacune de ces deux grandes catégories était présidée par un recteur, successivement choisi parmi les membres de chaque nation. Dans les assemblées générales et annuelles que nécessitait le choix du nouveau recteur, on procédait ainsi qu'il suit. Les étudiants votaient avec des jetons blancs et noirs : ils s'en servaient comme on se sert aujourd'hui des bulletins ou des boules qui, selon une convention tacite, signifient oui ou non, et, procédant du reste à la façon des nobles de Venise, ils choisissaient dans leurs rangs un certain
\ . Voiles Burgerrecht auf der Universilat hatten nur die fremden Studenten der Hechte. — Raumer, t. VI, p. 510, Universilat Bologiia*
nombre d'électeurs du second degré. Ceux-ci, leurS délégués de pouvoirs, prenaient d'abord conseil du recteur sortant aussi bien que des chefs des nations^ discutaient, s'entendaient, tombaient d'accord et proclamaient alors le nouveau président de l'université. Le premier étudiant venu n'était point apte à se porter candidat : certaines garanties d'indépendance ou d'honorabilité étaient expressément requises de tout aspirant à cette haute dignité, et je ne sache point qu'on ait jamais dérogé aux usages. Pour pouvoir être nommé recteur, il fallait avoir pris ses inscriptions à l'université de Bologne, n'être point marié y ne 'point être moine y compter au moins vingt- cinq ans révolus et posséder quelque bien. Qui n'avait point, pendant cinq années consécutives et à ses frais , suivi les cours de la faculté de droit , ne devait point songer à se mettre en avant. La juridiction du recteur s'étendait sur tous les maîtres et professeurs sans exception, et, particularité qui paraîtra peut-être invraisemblable , ces mêmes maîtres et professeurs n'apportaient point leurs suffrages aux assemblées générales. Les maîtres ne prenaient point part aux élections et ne se mêlaient point de gouverner l'Etat.
Qu'il nous soit permis d'attirer l'attention sur un
fait trop peu connu , et suivant nous si digne de l'être I. 11
i62 ALBERT LE GRAND.
qu'on pourrait l'appeler une clarté. L'université de Bologne présente dans son ensemble un caractère très-tranché, tout l'opposé de celui qu'offre l'université de Paris : l'Italie et la France, les deux mères nourricières de l'Europe, n'ont point sucé le même lait. Quelles tendances affecte, en effet, en remontant jusqu'aux temps les plus reculés, l'enseignement, sur la montagne Sainte- Geneviève? Des tendances autoritaires et absolues. Nos docteurs concentrent entre leurs -mains la science et les arts,
mais le pouvoir aussi. Ils savent, ils sentent que leurs chaires sont adossées au trône, et ceux qu'ils instruisent semblent tantôt leurs clients, tantôt leurs sujets. Le sort en est jeté : nous avons adopté la forme monarchique, et il n'est point jusqu'aux Muses qui ne crient chez nous : Vive le roi! En Italie, au coHtraire, le chef de la république des lettres se renouvelle chaque année ; ici , les étudiants choisissent qui les régit, et celui qui commande n'est autre que Yélu des nations. Les nations se reposent sur leur mandataire du soin de choisir et de déposer, s'il le faut, les maîtres, et le dictateur temporaire sort lui-même en certains cas d'une urne qui n'a point reçu son vote. Où sommes-nous à Bologne? Sur le terrain de la liberté. Bologne et Paris, pour instruire l'homme et l'élever, se tournent donc, en plein moyen âge.
vers deux idées pour ainsi dire ennemies, et font graviter les intelligences autour de deux pôles dont ellesmêmes attendent leur forme et le salut. Les deux premières universités du monde se sont proposé, dès le XIII® siècle , deux types de constitution scolaire devant lesquels dès lors la chrétienté médite , et qui trouvent leur réalisation complète dans Tordre social et politique des deux peuples qui ont voulu créer l'homme à leur image, conformément à l'exemplaire des choses divines que les peuples portent en eux, eût peut-être hasardé Platon. Et voyez -vous à quelles conséquences pratiques et dernières poussent forcément des -inclinations si diverses? A Bologne, la libre, la ville qui regarde par-dessus la Rome des papes vers Brutus et l'idéal antique , quelle faculté triomphe? la faculté de Droit. A Paris, la ville de l'autorité , celle qui penche du côté de César et qui en réfère de temps en temps à l'infaillibilité des souverains pontifes pour savoir comment elle doit décider, si ce n'est penser, quelle faculté domine? la faculté de Théologie ^ .
1 . Le moment n'est point encore venu de s'étendre sur la nature, les grandeurs, les inégalités heureuses et le libéralisme quand même de Tesprit français, dont les traditions ont toujours été si noblement gardées par l'université de Paris, si fidèlement, que l'on pense involontairement à la Sorbonne, dès que l'on songe au
La première fois qu'Albert, sortant du cloître de Saint-Nicolas 5 s'en alla suivre les cours qui se professaient , pour ainsi dire , à sa porte , le nouveau
génie de la France. Ce n'est point d'ailleurs œuvre de critique que nous tenions ici : nous taillons dans le bloc. On s'expliquera plus loin {Albert le Grand,, t. II) sur ce charmant défaut de logique de notre génie national , toujours plus large et plus libre au fond que ne le feraient supposer nos instilutions et nos lois. Ne pourrait-on pas appliquer à notre patrie ce mot qui a été dit d'un philosophe : Son esprit fut plus indépendant que ses écrits? Les coups de crayon ou jugements qui suivent, et qui sont recueillis dans les anciens historiens de l'université de PariS, présentent peut-être une sorte d'actualité en regard de l'université de Bologne. Les caractères des nations composant l'université de Paris ne sont indiqués , il est vrai , que par un trait ; mais on trouve intéressant de constater que , sauf le caractère du Breton, lequel a mis depuis longtemps de Veau dans son vi7i et n'est plus cet être léger, vif à l'excès, dont le moyen âge admira la pétulance, les autres caractères offrent aujourd'hui les mêmes défauts ou la même prise au ridicule qu^au temps où croissait dévotement H petit roy Lois. « ... Les étudiants natifs de l'Isle de France sont des fanfarons, des glorieux et des femmelettes... II n'y a que les gens d'Allemagne pour se mettre bêtement en colère et proûter des jours de fête pour déclamer de longues harangues décousues... Qu'estce qu'un Romain? le bouleversement et le désordre incarnés... Quant aux Bretons, ils sont nés la cervelle à V envers, incoiistants et étourdis... Les Poitevins, vrais paniers percés, ne savent vivre qu'à la bonne franquette... Qui a l'air d'un troupeau d'oies? les Bourguignons... L'Anglais boit, s'enivre et boit toujours... Le tyran Denys n'est point mort : tout Sicilien cache un petit tyran... Les Brabançons! oh, les Brabançons! aviri sanguinum, ruptarii, incendiarii, raptores. » — V. Bulœus, t. II, p. 688.
fils de saint Dominique dut ressentir, ce semble, cette même impression qui fait , dit - on , cligner la paupière aux prisonniers lorsque l'éclat du jour pénètre vivement , à flots , dans leurs prunelles condamnées à l'ombre. Passer de la quiétude et du repos au mouvement à outrance, du parfait silence aux clameurs et aux applaudissements de l'école, de l'obéissance et de la soumission du reclus à la discussion en plein soleil ; pendant des semaines et des mois, peut-être, n'admirer que des mains jointes et des genoux plies, puis revoir tout d'un coup l'homme sous son autre face, la tête haute, quelquefois même l'arme au poing ; tomber d'un asile où l'on prie, où l'on se courbe, où l'on se frappe humblement la poitrine, dans une arène où la pensée, tantôt comme une martyre livrée aux bêtes, se voile et gémit, tantôt plane, enlevant les intelligences à sa suite; par moments se trouble, puis s'illumine, et, dans ses transformations successives, ici se défend , plus loin attaque, et, toujours poursuivie des approbations de l'un , des négations de l'autre, ne prend conseil en somme que des règles qu'elle s'est données , du but qu'elle veut atteindre, ou de l'opinion de ceux qu'elle agite : voilà de ces brusques contrastes auxquels l'esprit le plus résolu, un instant replié loin des soins d'ici - bas, doit trouver, en .effet, quelque âpre saveur, tout en éprouvant
itj6 ALBERT LE GRA5D.
quelque saisissement. Uémotion, en certains cas, n'est que passagère, je le sais; les flèches de la tentation s'émoussent, on le comprend, contre toute organisation perpétuellement en travail : les idées ne suspendent point leurs évolutions sereines parce que, à telles heures , le sang afflue au cœur plus violemment. Il est évident aussi que plus on regarde les choses de haut , plus les aspérités charmantes , les appas de la terre perdent de leur lustre et de leur modelé. N'importe! Du seuil du monastère de Saint- Nicolas des Vignes à celui de l'université de Bologne, eût avancé et prouvé quelque casuiste du vieux temps, il y eut place pour une apparition du m alin^ et qui sait si sur le front sans rides du religieux de la veille, au spectacle des passions du siècle auxquelles on l'invitait à dire adieu, une lueur fugitive n'a point couru? « Albert , rapporte avec sa lourdeur et son emphase ordinaires l'un de ses biographes, Rodolphe, Albert, durant son séjour au couvent de Saint-Nicolas, fut un véritable amant de la sagesse, même dans son apparence extérieure. Il ne recherchait point la gloire périssable du temps et mettait tous ses soins à rassembler dans le jardin de son âme les fleurs de toutes les vertu^s *. » Au lieu de nous tendre gauche-