‹ Albert le GrandChapitre 36 sur 83 · IL AVAIT PRÉPARÉ LES VOIES AU CHRISTIANISME DANS · texte numérisé non relu

IL AVAIT PRÉPARÉ LES VOIES AU CHRISTIANISME DANS

LE MONDE PAÏEN. Mais cc n'était point lui qui pouvait être le précepteur de la scolastique... Les croyances

Non m'harebbe fallato Si ben tirar sapeua :

In terra era sternato.

Tutto era fracassato.

Le sorti che mi deua Eran piètre piombate Que ciascnna grauaua Mille libre pesate. . .

Saint François, Oper., p. 160.

d'Aristole sont incertaines et flottantes; on peut les interpréter dans l'un et l'autre sens; mais on peut le suivre presque aveuglément dans l'étude exacte des phénomènes. A qui se serait-on adressé, je le demande, si ce n'est à lui, pour connaître en détail et clairement les faits de la sensibilité et ceux de l'intelligence? Platon aussi les avait décrits; mais il y avait bien peu d'esprits capables de recueillir les descriptions éparses dans ses dialogues j, et de les dégager avec toute leur vérité et leur grandeur de l'enveloppe parfois un peu trop éclatante dont Platon les avait revêtues *. »

Il est certain que pour se défendre de n'avoir point suivi Platon — à part je ne sais quel secret penchant qui l'entraînait vers l'absolu en général et le subtil en particulier, je ne sais quelle défiance de ses lumières naturelles qui le poussait à n'argumenter qu'en forme, comme s'il eût craint qu'abandonnée à elle-même sa fugitive raison ne s'envolât — le moyen âge orthodoxe peut alléguer une sorte de non possumus : il ne connaissait guère les Dialogues^ fort imparfaitement en tout cas, et d'après des lambeaux de traductions défectueuses ou supposées \ Trop éloignés par la

1. Œuvres d'Aristote, Traité de l'âme. Barthélémy Sainl- Hilaire, préface, p. lxxxv.

t. On sait que dans le Timée de Platon il est question d'une ré-

distance pour sentir non point seulement le contrecoup, mais môme les ondulations dernières du mouvement néo- platonicien , n'ayant nul pressentiment non plus de tous ces purs horizons que devait un jour ouvrir la Renaissance, on peut dire de nos théologiens du xii"" et du xiii^ siècle, qu'incapables matériellement déjà de lire Platon dans sa langue, eussent-ils même pu feuilleter sans trop d'eiïort les pages d'un manuscrit grec, ils se trouvaient en outre fort mal disposés à le comprendre par les tendances et les conditions d'éclosion de leur propre génie. « Tout homme naît disciple d'Aristote ou de Platon, » a fort bien dit un philosophe. Chaque époque possède aussi son tempérament intellectuel particulier : celui du moyen âge, paraît-il, le rapprochait d'Aristote. Mais arrivons, sans plus de détours, à ce que j'appellerai la raison d'Etat^, trop laissée dans l'ombre jusqu'ici, du triomphe définitif et permanent de l'influence péripatéticienne au sein de l'Église.

Quelle méthode la papauté eût -elle jamais pu

publique qui n'est point la Republique. Il courait au moyen âge une mauvaise traduction du Timée qu'Abélard entre autres eut entre les mains. Lorsqu'A-bélard parle de la République de Platon, ce n'est donc point de la République, mais du Timée qu'il s'agit. Qu'on juge de l'ignorance et de la confusion générales par cet exemple particulier !

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rencontrer plus favorable que celle d'Aristote à l'établissement comme à la défense de ces desseins qu'elle pensa réaliser entre Gharlemagne et Léon X? Ses visées furent alors d'une grande audace, on l'avouera ; elle n'y renonce point encore aujourd'hui : elle n'est pas cependant tout à fait la maîtresse, et elle ne pèse plus d'un grand poids sur la direction des choses humaines. On conçoit, de reste, qu'une fois la forme syllogistique étant saluée comme excellente et agréée comme infaillible du commun des fidèles, il ne s'agit plus ici -bas — soit qu'il plaise de faire reconnaître ou de définir un dogme, et cela regarde la foi, soit d'appuyer sur un texte quelconque la légitimité du pouvoir spirituel ou temporel , voire même la prétention à la souveraineté universelle, et cela ne regarde plus , ce semble , que l'ambition — il ne s'agit plus, en définitive, que de rouvoiii ou DE

SAVOIR FAIRE ACCEPTER LA MAJEURE de telle OU telle

proposition voulue. Or Grégoire IX, ses successeurs et ses émules, la fournissent volontiers cette majeure; ils l'imposent sans remords et sans scrupule aucun. Afin qu'on ne discute point les conclusions du raisonnement qui les sacre per fas et nefas omnipotents, ils vont en cueillir les prémisses dans telle ou telle phrase des livres saints. La tribu des logiciens assermentés développe ensuite méthodiquement.

MOUVKMKNT DKS KCOfJ-.S. '225

imperturbablement, avec verve et subtilité, ut decet, les données arbitraires soustraites d'avance au contrôle du libre examen, et voilà que, triomphateurs improvisés, grâce à un artifice d'un genre nouveau, les représentants de Celui qui vint au monde à Bethléem font signe à leur intelHgent esclave de nouer autour de la tiare le bandeau des Césars. Cet esclave n'est autre que le syllogisme d'Aristote réduit au rôle de complaisant ou d'afiîdé, de par l'expresse volonté de la cour de Rome. Nous allons sous peu d'instants, d'ailleurs, contempler les elfets ruineux dont nous venons de rechercher les causes plus ou moins immédiates, et admirer quels liens étroits rattachent aux plus abstraites théories de l'esprit les plus considérables événements de l'histoire.

Albert le Grand, après avoir passé six ans, près de l'université de Bologne, au couvent de Saint-Nicolas, après y avoir étudié la théologie telle qu'on l'enseignait au xiii^ siècle, fut promu au grade de lecteur, dignité qui lui ouvrit la voie des honneurs dans l'Ordre de Saint-Dominique*. L'obéissance pleine et entière à la Règle était devenue, paraît-il. Tune de

1. Endlich wurde er zum Lohn seiner Tuchtigkeit und seiner Wissenschaft .. zum Leclor ernannl und nach der berlihmten Métropole Ueuisclilands, nach Koln gesendet. — AlberLus Magnus.

ses vertus. Le moine avait embrassé le prudent parti de ne plus désormais s'appartenir et de laisser à d'autres le soin de diriger sa personnalité physique, à seule fin de triompher en paix comme philosophe, et d'acquérir à ce prix la première de toutes les libertés, celle de se sentir les coudées franches dans les pures régions de l'esprit. En face de l'inévitable, du contingent ou de l'imprévu, tout homme qui a beaucoup souffert ou qui seulement a réfléchi tant soit peu en arrive, tôt ou tard, à prendre quelque résolution de cette sorte, contemplative ou stoïque : on se réfugie, comme dans un temple , dans le Cogito , ergo sum de Descartes ou dans le Nil mirari des anciens. Ce monde -ci n'appartient en réalité qu'à ceux qui s'en détachent , mais le sage et le politique n'arrivent peut-être à le dominer en tout aplomb et sérénité de conscience qu'en ne lui résistant point toujours. Rien que pour mieux les connaître et pour se mettre en mesure d'exercer sur ses semblables une large et salutaire influence, ne convient-il point de se soumettre, en temps et lieu, avec tact et noblesse, aux exigences, aux variations , aux sic et non, aux impulsions trop souvent déraisonnables , mais aussi singulièrement instructives de la médiocrité qui nous gouverne? N'est-ce point là le fait d'un penseur et d'un héros, plutôt que l'acte d'un indifférent? Eh ! de quel droit

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refuserait- 011 à celui qui juge, reflète, coordonne, compare et résout cette mâle et délicate jouissance de conclure de passagers mais féconds hymens avec les idées vulgaires, d'en agréer même quelques-unes, sans toutefois se donner à elles, et de plier, condescendre, entrer dans le courant sans céder? Quelles profondeurs de lumière ou de dédain ne supposent point chez le pacifique de génie certains abandons raisonnes de lui-même ! Sur un signe de Jourdain de Saxe, son siipérieur, Albert le Grand dit adieu à l'Italie, tourna les yeux vers le nord, chaussa ses lourdes sandales, ruslicana calceamenta non eruhuit^ — remarque avec componction l'un de ses biographes, — franchit le seuil du couvent de Saint-Nicolas, et prit le chemin de l'Allemagne, sa patrie.

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