‹ Albert le GrandChapitre 6 sur 83 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Naissance, enfance d'Albert le Grand. — De la première éducation au moyen âge. — Albert s'éloigne de l'Allemagne et va étudier à Padoue. — Albert à Padoue. — Pourquoi Albert le Grand devait-il nécessairement se faire moine? — Des deux Ordres de Saint-François et deSaint- Dominique. — Portrait des deux saints. — Albert le Grand entre en religion dans l'Ordre de Saint-Dominique.

Dans cette partie de la Bavière qu'on nomme aujourd'hui encore la Souabe bavaroise , sur les bords du Danube , s'élève la petite ville de Lavingen. En ces grasses plaines , au fond de ces riches vallées que majestueusement il arrose , l'énorme fleuve dont les flots, de Bude à Belgrade, se précipitent avec furie, s'étale, s'épanche avec une prudente lenteur. On dirait d'un tyran qui , sûr d'arriver à l'empire , se modère et retient sa fougue :

il ne se trahit que par des largesses, a ... Doués de vertus civiques et cités pour leur mâle attitude sous les armes y en mainte rencontre et 7nélée, les gens de Lavingen brillèrent.,., » redisent avec orgueil les chroniques locales. « C'est quun sang généreux coule dans leurs veines! » reprennent et remontrent au besoin les Bavarois de la vieille roche. Lavingen, en effet, ou Lauingen aurait été fondée par les Romains, s'il faut en croire la chercheuse Allemagne. Sur les hauteurs qui l'avoisinent se serait dressé jadis l'un de ces châteaux forts ou postes avancés que la vigilance inquiète des préteurs chargés de la défense des provinces germaniques avait échelonnés sur les frontières les plus exposées aux coups de main , à l'époque des irruptions des Barbares. Lorsque vint le jour où ces derniers l'emportèrent, quand la digue fut renversée par le courant , las de veiller appuyés sur leurs piques , indignés de n'avoir plus à combattre et de ne pouvoir plus espérer vaincre, se sentant d'ailleurs abandonnés des dieux et de la patrie, débordés par Tinvasion, les derniers d'entre les vétérans auraient, dit-on, enseveli leurs aigles sous les ruines de la forteresse , laissé se rouiller les boucliers inutiles , poussé la charrue, construit des toits de chaume dans les vallons, pesé sur la roue de quelques-uns de ces cha-

riots pleins de femmes qu'abandonnait, après les avoir traînés à sa suite, Attila, fait verser près de leur foyer les beautés captives, et tandis que fuyaient dans la brume les hordes échevelées du fléau de Dieu , d'immobiles légionnaires seraient devenus vaillants pères de famille , de sentinelles perdues , citoyens. Dieu sème le bon grain comme il lui plaît, et l'épi quelquefois s'égrène loin de l'obscur sillon qui l'a vu naître. Aux yeux de Celui qui , selon Bossuet, se glorifie de faire la loi aux rois ^ au point de vue même de l'histoire et de la critique , quelle valeur ont ces souvenirs? — Aucune. Il n'en est pas moins vrai qu'on ne les évoque point sans en emporter quelque impression de tumulte et de grandeur, précisément celle que laisseront peut-être les tableaux, les situations, les scènes, les combats au milieu desquels se déroule une vie, l'une des moins connues et des plus dignes de fixer l'attention dont les siècles évanouis gardent Texemple. Peut-être aussi l'ombre éplorée de la Rome des Césars, se présentant ainsi tout d'abord et s'inclinant de trèshaut jusque sur le berceau d'Albert , indique-t-elle assez clairement à l'esprit en quelles régions et sous quels auspices il va se mouvoir. C'est vers le Latium, c'est vers l'Italie que du fond de la Germanie Albert adolescent tendra les bras ; c'est sur la terre de

Saturne, Satumia tellus^ que s'écoulera sa jeunesse. 11 n'entra point non plus dans la destinée de notre héros que Rome nouvelle, la Rome des Innocent III et des Grégoire IX , lui fût une souveraine indifférente. S'il semble juste de reconnaître, nous aurons lieu du reste de nous en assurer dans la suite, qu'Albert salua de loin l'intelligence et la liberté modernes ; en revanche convient-il dès à présent d'annoncer que son génie subit nécessairement l'influence et le poids de la papauté, parvenue au moyen âge à l'apogée de sa puissance spirituelle et temporelle. En ce temps-là vint au monde, remémore en son style archaïque l'un de ses fervents admirateurs du pays de France, Vhomme incomparable « qui^sous r habit de Jacobin, a sçeu DONNER jusques dans les deux, la mer et tous les coins et recoins de la terre. De ce font foy les œuvres quHl a destinées à la philosophie naturelle, médecine et mathématique. Il en a escrit si pertinemment que, du consentement des plus habiles, Aristote, Euclide, Gallien et Hippocrate ne sçauroient en avoir escrit plus à propos \ »

1 . Voir Histoire des plus illustres et sçavans hommes de leurs siècles, t. II, p. 86, p. A. Thevet. — M. Thevet ajoute révérencieusement, en se faisant l'interprète d'une fable allégorique très -répandue au moyen âge : « Albert a si curieusement recherché les secrets de la nature, que Von diroit quune partie

MOUVEMENT RELIf.IEUX. 7

Près de Lavingen résidait, content plusieurs auteurs dignes de foi, vers le milieu du \ir siècle, une noble famille du nom de Bollstadt ^ Les sires de Bollstadt avaient du bien; les biographes appuient même sur ce fait avec certaine insistance qui sent de très-loin l'économat du cloître. Riches , coulant le printemps, l'été, l'automne à la campagne, l'hiver à Lavingen, une existence large et simple, pieux, honorés de tous, quelle raison pouvaient donc alléguer le père et la mère d'Albert pour ne point s'avouer satisfaits ? Pourquoi , sans cesse , assis devant le foyer, tandis que mugissait le vent du nord et vacillait la lampe , durant les longs soirs de la froide saison, se regardaient - ils ainsi l'un l'autre, des pleurs aux yeux? lisse sentaient vieillir, ils s'aimaient, ils n'avaient point d'enfant. Tel paraît avoir

de son âme a esté transportée mix deux. Vautre en l'air, la troisième sous la terre j, la quatrième sur les eaux , et qu'il ait, par un moyen occulte et inconnu, uny et rassemblé tellement le tout de son âme , que rien n'ait pu lui échapper touchant les sphères célestes, les météores, l'eau, la terre et ce qui est produit aux abismes de ces élémens. Telle perfection y a-t-il eu, qu'awcuns lui ont jeté le chat aux jambes, qu'il estoit nécromancien et détestable magicien. » V. Thevet, p. 87.

\. Parentes erant ex militari ordine. —V. Rodolphe, Pierre de Prusse. — Albertus Suevus natione in agro Laugiensi clarissimis crepundiis ex regulis Boldstadensibusortus. — V. Metrop. Salisb., p. 136. Ap. Sighart, Albertus Magnus.

été l'unique souci d'une maison, d'ailleurs heureuse, et sans doute parmi d'intimes oraisons se prolongea souvent la veillée. La naissance d'Albert fut mieux qu'une joie, une surprise. On n'eût point manqué de crier au prodige , au miracle , si d'autres rejetons n'étaient venus soutenir la lignée chancelante des Bollstadt. Albert eut un frère, un frère du nom d'Henri , dont il fait mention expresse dans son testament. Ce frère, touché comme lui du désir de vivre selon Dieu, mais n'attachant point à ces mots le même sens que lui, entra dans l'Ordre de Saint-Dominique sans autre pensée que celle de s'éloigner du monde. Parvenu au couchant d'une vie humble, contemplative, obscure, bien différente de celle d'Albert, après ne s'être nullement mêlé aux choses de l'esprit, et comme ce patriarche dont il est parlé dans la Bible et qui sommeillait sous les gerbes de blé , n'ayant pas même effleuré du bout de sa faucille l'ivraie des affaires terrestres , le bon religieux s'éteignit doucement, saintement, rendant grâces au ciel de lui avoir permis de savourer à longs traits dans l'ombre la gloire de son ahié, prieur de l'Ordre à Wiirtzbourg.

On montre sur la place du Marché de Lavingen Une maison ancienne construite évidemment sur les débris d'une maison plus ancienne encore. Cette

maison aurait appartenu aux seigneurs de BoIIstadt. C'est en ce lieu, s'il faut s'abandonner à la tradition populaire, qu'Albert le Grand serait apparu. La tradition a droit au respect : aucun texte ne la contredit. Quant à la date de 1195, inscrite, on ne sait par quelle main inhabile, sur une tour peu éloignée de cette maison , est-ce bien là la date exacte et véridique de la naissance d'Albert le Grand? Quelle confiance doit inspirer son témoignage? Le hasard a voulu que la phalange toujours un peu jalouse , un peu méfiante des érudits et des savants n'ait point cru devoir, sauf deux ou trois très-osés, jeter la pierre à l'honnête tour du pays de Souabe, et nous-même, loin de prétendre infliger à sa déclaration abrupte un démenti, peu s'en faut que nous n'agitions le befTroi en son honneur. On peut considérer comme chose certaine que le Bienheureux ouvrit les yeux à la lumière l'an de grâce 1193, à Lavingen, sur la place du Marché \

4. Natus est circa annum Incarnationis Domini MCXCUI, CaelesUno tertio totam ecclesiam régente. — V. Legenda venerabilia Domini Alberli Magni Ratispomiensis ecclesiœ quondam episcopi, ordinis fratrum prœdicatoriim. Rodolphe. Koln, 1490.— Alhertus Magnus, sein Leben und seine Wissenschaft, nacii den Ouellen dargestellt. Regensburg. D*" Sighart. T. Manz, 1867. — Quétif, Scriplores ordinis Dominicanorum ; Uàuréim , De la Philosophie scolastique , t. II, art. Albert le Grand,

L'imagination commune est ainsi faite qu'il n'est rien qu'elle n'invente pour contester au génie naissant sa couronne; puis, une fois qu'il a vaincu, s'est fait reconnaître , et surtout qu'il a reçu la consécration de la mort, nul effort ne lui coûte plus pour amonceler autour d'un nom diamants et pierres fausses. Tel saint, auquel ses proches refusaient l'aumône et quelquefois même la vertu durant sa vie, voit s'amonceler les ex-voto sur sa tombe: tôt ou tard l'inévitable fée vient tour à tour humilier la foudre, écarteler des aigles ou semer à pleines mains les étoiles devant le mausolée des grands hommes. La crédulité trouve là son compte, mais l'orgueil aussi. Contraint d'admettre une supériorité, l'orgueil s'incline ou plutôt s'efface, mais dans cette extrémité il se ravise encore et il essaye de se persuader que tout cède , tout se prosterne , même la nature, devant certains êtres d'élite. De là le goût du vulgaire pour les apothéoses : il en coûte moins au vulgaire d'encenser un demi- dieu que de saluer le talent. Qui a dépassé son siècle de cent coudées n'échappe que difficilement à cette sorte d'ostracisme qui l'exile de terre sous prétexte de l'élever au-dessus. Ce n'est point à seule fin , soyez-en sûr, de les rapprocher du ciel que leurs pareils , qui ne se sentent pas leurs égaux, isolent les Aristide de l'intelligence

MOUVT'MKNT nKLlC.IKUX. 11

OU de l'amo sur un piodostal ou sur un autel; c'est surtout pour les déclarer pompeusement hors la loi et n'avoir plus à se mesurer avec eux. Rien de plus sobre et de plus simple que les indications des Chroniques sur les commencements d'Albert. On s'aperçoit bien que ceux qui l'ont vu secouer ses langes ne se doutaient guère que sur ce fi'ont ingénu scintilleraient un jour des emblèmes magiques. (( ... Il apprit tout petit de ses pieux parents le chemin du Seigneur, On lui fit enseigner les lettres. On lui inculqua les principes des sciences ^ » D'ailleurs, nulle aventure étrange, nulle vision, nul éclat de caractère, pas même un songe comme celui qui fut donné à saint Anselme, alors qu'il dormait sous les yeux de sa pieuse mère Ermenberge.

« De très - bonne . heure , rapporte l'auteur de la Vie d'Abélardj, le désir d'atteindre jusqu'à Dieu se manifesta dans l'âme de celui qui devait un jour le chercher dans les sublimités de la méditation. Ainsi il racontait qu'ayant entendu dire à sa mère que Dieu était là-haut dans le ciel , il avait imaginé que le ciel s'appuyait sur les sommets des

1. « Hic a piis parentibus viam Domini est edoctus; traditus ab iisdem litteris instruendis. » V. Pierre de Prusse. — « Er wurde in den Anfangen der Wissenschaften unterwiesen.» V.D"" Sighart, Albertus Magnus.

montagnes qui formaient son horizon depuis son enfance, et qu'ainsi, en les gravissant, on pourrait monter jusqu'à la cour du roi des mondes. Comme cette pensée roulait sans cesse dans son esprit, il arriva qu'une nuit il crut la réaliser. Il vit dans une plaine des femmes qui étaient les servantes du roi et qui faisaient la moisson avec une paresse et une négligence extrêmes. Il leur adressa des reproches et se promit de les dénoncer à leur seigneur. Il gravit donc la montagne et se trouva dans le palais du roi, resté seul avec le premier officier de sa cour, car c'était la saison des récoltes et tout le monde était aux champs. En entrant, il s'entendit appeler et alla s'asseoir aux pieds du roi. Interrogé avec douceur, il répondit suivant son âge, dit qui il était, d'où il venait, ce qu'il voulait. Puis, le grand maître de Fhôtel , en ayant reçu l'ordre, apporta un pain d'une blancheur parfaite que l'enfant prit et mangea. Le lendemain de ce songe, dans son innocente simplicité , il croyait réellement s'être nourri dans le ciel du pain du Seigneur et il le racontait à tout le monde ^.. »

C'est en vain que l'on chercherait dans les 67/?'oniques traitant d'Albert la moindre allusion à un rêve

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