‹ Albert le GrandChapitre 80 sur 83 · DE L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

DE L'ALLEMAGNE

L'Italie et l'Allemagne se coudoyaient au moyen âge, ainsi qu'elles l'ont fait d'ailleurs jusqu'en ces derniers temps, en se tournant le dos. Il est extraordinaire que deux pays si peu semblables ne soient point parvenus plus tôt à s'affranchir complètement l'un de l'autre. A l'heure matinale où nous surprenons l'Allemagne et l'Italie, jamais contraste ne fut plus frappant. Que si des plaines de la Toscane et de la Lombardie nous remontons au nord, vers l'Allemagne, nous éprouverons l'impression d'un voyageur qui, s'étantendormisurles marches du Capitole et rêvant à Gornélie, mère des Gracques, se réveillerait au pied d'un chêne, dans une forêt de la Thuringe, en face d'un prince-évêque qui vient de forcer un cerf, et parmi de rudes chevaliers à barbe blonde. Les uns crient à tue-tête combien ils ont brisé de lances au dernier tournoi; les autres comptent sur leurs doigts dans combien d'années ils épouseront leur fian-

1. L'histoire de Padoue se trouve mêlée à tous les fastes de la ligue lombarde. Nous voyons en 1236 les troupes réunies des villes de Padoue, Trévise et Vicence marcher contre Vérone, sous la conduite du marquis d'Esté. Lorsque, en 1237, le farouche Ezzelin s'empara de Padoue, il ôta son casque, se haussa sur ses étriers,et, penchant la tête en avant, baisa les portes de Padoue. Les bourgeois de Padoue crurent d'abord à une démonstration d'amitié. Ezzelin les détrompa bien vite en mettant la ville à feu et à sang. « Padoue est le foyer et l'esprit de la révolte, » dit Ezzelin. La voyant prise, Ezzehn avait témoigné de sa joie par ce baiser.

cée. Appuyé contre un bouleau, un chanteur échevelé récite des tirades des Niebelungen. Ici, tout ce qui existe est neuf; point de lambeaux embarrassants du passé contre lesquels puissent s'émousser les ambitions nouvelles de la mitre et de l'épée. Chacun flotte selon ses inclinations et ses goûts entre les deux tyrannies : la féodalité règne ici sans conteste. Ce qu'il y a d'un peu brutal au fond de la nature germanique a servi à l'imposer; ce qu'il y a de douceur vague, de quiétude intérieure, de calme indélébile chez un peuple tranquillement enthousiaste, l'a fait accepter, l'établit , la maintiendra. Par une singulière bonne fortune, nous tombons en Allemagne au milieu d'événements importants qui jettent un jour assez net sur sa physionomie ordinairement incorrecte. Henri le Lion (Henrich der Lôwe), chef de l'antique maison Welfe, vient d'être déposé par Frédéric Barberousse, chef de la maison de Hohenstaufen. Henri le Lion est le dernier des princes allemands qui, repoussant des deux mains l'absolutisme menaçant de l'empereur et les prétentions souveraines du haut clergé, ait prétendu maintenir l'indépendance complète des duchés. Henri échoua dans sa lutte contre la couronne, comme les Guises ont échoué en France pour d'autres causes, et sa chute présente même un triste accident : elle fut précipitée par ses pairs. Mais cette pierre d'achoppement brisée, trois grands faits en éclatent aussitôt, faits dont se ressentira la chrétienté. Délivrée du plus dangereux obstacle que rencontraient ses desseins, la race des Hohenstaufen peut désormais prétendre à tout et tout oser : voilà pour l'Europe, qui ne sera rassurée qu'après la bataille de Bouvines. Les électeurs, oublieux de leurs libertés, laissent Frédéric

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Baibcrousse désigner de son vivant son lils Henri comme héritier de la puissance impériale : voilà pour l'Allemagne, dont la constitution s'ébianle. Enfin les évêques parviennent au but ({u'ils poursuivaient sans relàcbe : investis dans leurs diocèses du pouvoir ducal, ils peuvent se considérer désormais commeimmédialisés: voilà pour l'Église, dont le caractère primitif s'altère de plus enplus^ Henri le Lion dompté, l'Italie pacitiée parle traité de Constance, l'occasion se présentait belle à l'empereur pour tenir un Reickstag. Le Reichsiag aut^en effet, lieu à Mayence, et ce fut comme une sorte de fête nationale. Peut-être voudra-t-on nous suivre à ce Reichstaij du moyen âge, pour peu qu'il plaise de se représenter l'Allemagne sous Frédéric Barberousse.

« Mayence ne put contenir dans ses murs l'immense foule qui s'y pressait. Une vaste plaine aux bords du Rhin se couvrit de tentes. Prélats et princes régnants, chevaliers de Bohême, de Hongrie, d'Autriche, de Franconie, de Bavière, de Saxe, toutes les forces et les gloires de l'Empire s'étaient donné rendez-vous. On évalue le nombre des chevaliers présents à soixante -dix mille. Les députés des divers royaumes s'étaient réunis autour de Frédéric triomphant. Tous les nobles étaient hébergés aux frais de l'empereur. Pendant quelques jours, ce ne furent que joutes continuelles et réjouissances de toute sorte. L'empereur lui-même brisa des lances. Quand Frédéric Bajberousse prenait ses repas, c'étaient les rois et les margraves qui lui servaient de panetiers et d'échansons. Survint une bourrasque qui renversa la

1. L'histoire d'Allemagne présente mille difficultés lorsque l'on cherche surtout à résumer beaucoup de choses en peu de mots. J'ai beaucoup emprunté à l^fister, t. IV, p. 174, et à Hallam, t. IV, p. 13.

chapelle attenante au palais de l'empereur. Quelquesuns voulurent y voir un signe de mauvais augure ; mais la foule fut d'un autre avis : elle pensa que le diable, furieux d'être délogé d'Allemagne par la paix renaissante, avait témoigné de sa fureur par une malice ^ » Un incident plus sérieux faillit troubler le Reichstag. Frédéric Barberousse étant entré à l'église pour assister à la messe, le jour de Pâques, tous les princes de l'Empire se rangèrent autour de lui. Philippe, archevêque de Cologne, prit place à la gauche de l'empereur; mais l'abbé de Fulda, lequel, paraît-il, était dans son droit, s'y opposa, revendiquant sa prérogative et l'ancienne coutume. Frédéric Barberousse se pencha alors vers Philippe, archevêque de Cologne, et le pria de céder. « J'y consens, réplique l'impétueux prélat, mais ce n'est point vo' côté gauche que je vais quitter, c'est Mayence. )) L'archevêque se retirait déjà, raconte l'historien des Hohenslaufen, et le duc de Brabant, le comte de Nassau, le pfalzgrave du Bhin, plusieurs autres seigneurs, s'apprêtaient à le suivre. Chacun tremblait en se rappelant que, sous l'empereur Henri IV, une question de préséance à peu près semblable avait fait couler le sang. On se répétait à à voix basse que l'archevêque de Cologne avait amené quatre mille hommes de suite, et que sa colère épiscopale n'était point à dédaigner. Tout à coup, par une inspiration subite, le roi Henri se précipite, jette ses bras autour du cou de l'archevêque, et le supplie de ne point convertir la joie générale en tristesse. « Pardiea! s'écrie

1. Diabohis iratus, quod scdilio principum per ipsum mota in finem detrriorcin non iicrvonissct.

La plupart dos détails (|ui pivcî-dent et qui suivent sont empruntés à lUuiUKU-, IloJtenslaufen, t. Il, p. 21)^2-294.

APPENDICK. 435

l'arcbovêqiio Philippe en levennnl sur ses pas et s'adi'essant à Frédéric Darberousse, je ri'cassc pas criiqaen pri'sence de mon prince pareille offensepût m' être faile ! Voyez celle lête: elle a blanchi à voire service. J'ai couru bien des dangers, je n'ai i'pargni' ni mon corps ni mon bien, je me suis mis la conscience à la torture lorsqu'il s' est agi de vous contenter. Et vous voulez maintenant que je m'abaisse devant un moine! » L'empereur fut touché de la remontrance, l'orgueilleux archevêque reprit sa place; l'abbé de Fulda, blême de fureur, ferma la bouche, et les épées rentrèrent dans le fourreau. Cette scène dramatique, survenue un jour de Pâques, avec une église pour théâtre, un archevêque de Cologne, un abbé de Fulda comme interlocuteurs, et derrière eux, comme témoins, les preux de l'Allemagne entière présents au Reichstag, cette scène m'a semblé propre, mieux que de longs "discours, à faire ressortir la pointe rude du caractère teuton et les mœurs altières de l'épiscopat. Les descendants de saint Boniface, au xii^ et auxiii^ siècle, portaient cavalièrement la crosse. Fastueux, grossier, libertin et ignorant, le haut clergé allemand du xn^ et du xiii^ siècle mérite, hélas! toutes les injures que lui prodiguera un jour Luther, que lui adresseront, bien avant la Réforme, et les héros de la guerre de la Wartbourg, et l'empereur Othon IV sur un champ de bataille K

1. Un vieil auteur (Brito Philippe) met ces vers latins dans la bouche d'Othon IV. Le prince s'adresse aux prélats d'Allemagne :

Genus hoc pigrum , fruges consumere natum , Otia quod ducit, tecto quod marcet et umbra; Qui frustra vivunl, quorum labor omnis in hoc est Ut Baccho Venerique vacent , quibus inflat obesis Crapula colla thoris, oneratque abdomine ventres.

Voir, pour ce qui regarde la littérature allemande au moyen âge, notre essai littéraire : les Clievaliers-poëtes de V Aile magne vMinnesinger). Didier, libr. acad,, 1862.

LA PjALESTINE ET LES ORDRES RELIGIEUX MILITAIRES.

... Cependant la Palestine recevait par delà les mers le contre-coup des discordes qui agitaient la chrétienté. Rien qu'à regarder les flots, les chrétiens d'Orient s'apercevaient bien vite des dissentiments des souverains de l'Europe. Plus de vaisseaux, plus d'armes, plus de secours, dès que là-has l'harmonie était troublée. On peut dire que le sort des chrétiens d'Orient tenait à un fil, ce fil qu'un de nos rois populaires et galants, Henri IV, eût voulu nouer pour toujours autour de la crémaillère du pauvre paysan, le fil de la paix générale. Les angoisses des chrétiens d'Orient se conçoivent à merveille. Le fil se rompait sans cesse. De là des appels désespérés. Ce qui se comprend moins à première vu'e, c'est que le royaume de Jérusalem, acheté par tant de prouesses et tant de prières, fût devenu graduellement le moins édifiant des royaumes, et que d'honnêtes gens débarqués tels de l'Ile-de-France, de la Souabeou du pays de Galles, aient pu devenir malhonnêtes en Terre-Sainte. Placées en ce lieu, aux avantpostes des vertus, de l'honneur et du devoir, les sentinelles perdues montrent trop souvent, hélas! plus mauvais visage encore que l'arrière-garde, et cette particularité trop peu connue jette un jour nouveau sur les caractères au temps des croisades.

A en juger par les grandes et solides choses qu'elle a entreprises, accomplies, et ce qui subsiste d'elle encore dans nos lois, nos mœurs et nos préjugés, en un mot, par ses monuments et par ses ruines, la féodalité semble assurément une des inslilulionsles plus tenaces qui aient

passé sur la terre : mais gardons-nous d'attribuer à ses idées une forcede résistance qui n'appartient qu'uses racines,— elles étreignaient le sol. On ne peut, sans doute, se défendre d'un vif sentiment d'admiration lorsque, détournant la vue de ces temps éloignés pour revenir aux nôtres, et comparant nos ressources matérielles à celles de ces hommes qui pensaient tout renverser quand ils avaient crié : Dieu le veut! on mesure l'édifice transporté de toutes pièces, soutenu si longtemps en dépit de l'immensité des mers contre les assauts multipliés, renouvelés sans cesse, du peuple le plus guerroyant du monde à cette époque, les Sarrasins. L'Orient aux couleurs de l'Occident, quelle fantaisie grandiose! Ce rêve a vécu. Ces Raymond de Tripoli, ces Renaud d'Antioclie, ces sires de Joppé et d'Ascalon frappent invinciblement l'imagination. Près des lieux où dorment les Pharaons, qu'entends-je? De petits pages murmurent les chansons du pays d'Oïl. Il ne manque plus maintenant sur la cime du rocher que iMoïse a frappé de sa baguette qu'un donjon crénelé avec douves et mâchicoulis, et sur le poing des châtelaines mauresques qu'un de ces faucons sans défauts, au vol loyal, comme en élèvera Frédéric II. Mélusine se baignait dans un seau d'eau, à Lusignan, en Poitou. Les hasards de la guerre lui tendent un plus beau miroir. La voici qui se mire, avec la couronne des rois de Jérusalem , aux bords du Jourdain. Vive Notre-Dame! Mais l'Orient réagit bientôt sur l'Occident. Jérusalem tombe inopinément au pouvoir des infidèles K Saladin, d'autre part, éblouit, écrase la chevalerie par ses prouesses, ses

1 . 3 octobre 1187. Il y avait quatre-vingt-huit ans que Jérusalem avait été prise par Godefroy de Bouillon.

grâces chevaleresques ^ Nurreddin l'a édifiée-. Peu à peu, l'astucieuse influence des Grecs se fait sentir; cette sorte d'indépendance, fille de l'éloignement des chefs, semble amère d'abord, puis douce. On se plaint d'abord d'être abandonné, il plaît ensuite de se sentir la bride sur le cou ^ Le soleil dardait d'aplomb sur la pesante armure de nos guerriers du Nord. Quand on ôte son cas-

1. « Les mains des rois devraient avoir des trous, » est une de ces paroles attribuées à Saladin. Tant de pauvres écuyers l'ont répétée au moyen âge, qu'elle est devenue proverbe. La façon de donner de Saladin était fastueuse, mais délicate aussi. On sait l'histoire de ce grand maître des Templiers auquel il demanda cent mille besants d'or pour sa rançon. « Je ne pourrai jamais les payer,» dit le grand maître. — Bah! reprend Saladin, tous les honnêtes gens de chez vous voudront se cotiser pour vous rendre ce service! » Le grand maître réplique en souriant : « Puisque vous parlez d'honnêtes gens, permettez-moi, monseigneur, de commencer par vous la quête. » Saladin donne cinquante mille besants d'or: les émirs se cotisent et rassemblent soixante mille besants d'or. Restaient dix mille besants d'or pour les menus plaisirs du grand maître, outre le prix de sa rançon. Saladin ne trouve point encore cependant l'aventure assez galante et lui offre une escorte pour revenir au camp des chrétiens, — onze chrétiens mis en liberté sans rançon. — Un fatlo di Saladino con Ugone di Tiberïa, p. 255. Msc. in-folio nella bibliotheca Laurentiana, catal. V.

2. Nurreddin jeûnait toutes les fois que sa sauté le lui permettait, et faisait lire l'Alcoran à ses serviteurs. Ayant vu un jour un petit enfant qui le lisait à son père, il en fut touché jusqu'aux larmes. — V. Michelet, Hist. de France, t. II, p. 350.

3. C'est surtout dans les rapports des évêques avec les grands Ordres militaires que la tendance h. l'insubordination est manifeste. Les privilèges des uns étaient opposés sans cesse à l'autorité des autres. Les chevaliers en appelaient au pape dans tous les différends. Dans l'intervalle entre la demande et la réponse, ils refusaient net de se soumettre. Quelquefois ils se permettaient vis-à-vis du haut clergé les plus graves inconvenances. «Von den Piipsten Innocenz III., Anastasius IV., und Hadrian IV., hatten die Johanniter allmahlich ini Wesentlichen Vorrechte erhalten... sie geben, wenn ihre Gûter Gott und den Armen geweiht siiid, kiintftig keine Zehnten... sie liessen vor den Thûren der Auferstehungskirche, gleichsam zum IIohne,ungloich grossere und prlichtigere gebiiude auiTiihren, und îàuteten mit allen Glocken wenn der Patriarch zum \o\ke reden wollte.» Raumer, Holienstaufen, t. II, p. 347.

APPRNDICR. i.{.»

que en Palestine, une idde peut Iravorscr le cerveau, celle de prendre le turban'. Les peuples sont comme certaines femmes : on pense les mener, ils échappent; les tenir ferme, ils se dérobent avec grâce, violence ou malice. L'Orient, pris en haine et vaincu , soumet, fascine, costume maintenant ses vainqueurs, et Richard Cœur-de-Lion portera à Chypre un manteau parsemé de croissants d'argent (1190) ^

La papauté n'est point, du reste, la dernière à signaler le scandale; elle ne s'aveugle point sur les mérites de ses enfants d'Asie. Peut-être même, dans sa tristesse, s'en est-elle exagéré les mollesses et les vices, comme une mère ou une amante qui, dès que l'objet de sa tendresse fait un faux pas, l'aperçoit au fond des abîmes. S'il fallait en croire les lamentations d'un Grégoire VIII, le saint sépulcre ne serait entouré que de malfaiteurs, Madeleine n'aurait laissé en Judée que des filles incapables d'imiter son repentir. Il est vrai, telle est du moins l'opinion des historiens du temps, que ce pontife ascète, brisé par les macérations et le jeûne, n'avait point toujours l'esprit

1. Après la défaite de Tibériade, due incontestablement à la mollesse et à l'incapacité des chefs de l'armée chrétienne, à la haine du grand maître des Templiers contre Raymond de Tripoli, et aux félonies de Renaut de Châtillon, car les chrétiens eurent rarement sur pied une armée plus considérable, — elle se composait de douze cents chevaliers et de plus de vingt mille fantassins, — Saladin écrivit à Damas pour ordonner des fêtes en réjouissance de sa victoire. « Ce n'est point nos soldats, ce sont leurs crimes qui ont préparé leur perte, mandait le sultan. La croix est tombée dans nos mains, cette croix autour de laquelle ils volaient comme des papillons autour d'un flambeau, etc., etc. » ((juill. de Nangis, Chron. de 1189. V. Michaud, Hisi. des croisades.)

2. A partir de la seconde moitié du xiie siècle les chrétiens fraternisent avec Mahomet. Richard Cœur-de-Lion n'a-t-il point voulu marier sa sœur à l'émir Maleck- Adel? Frédéric II s'entendra accuser par un pape d'être plus musulman que chrétien.

lucide et s'inventait des douleurs ^ C'est là recueil où tombent les génies abstraits comme l'excessive piété. A force de penser ou de prier, on s'isole-, le monde réel s'évanouit. Les cimes seront toujours la patrie des nuages.

(( Ce ne sont 'point seulement les hommes de Terre-Sainte qui ont pèche, s'écrie Grégoire VIII dans son manifeste, nous aussi nous sommes coupables. Plus de fidélité aux serments, plus d'affections, plus une parole de Dieu sur la terre, comme dit l'Écriture. Partout les forfaits les plus atroces, les mensonges, les meurtres, les vols, les adultères, ont pris le dessus. » (1187).

S'il fallait entendre ces paroles d'un pape à la lettre, la troisième croisade n'eût point eu lieu; bien mieux, le monde chrétien serait le dernier des mondes, et les évéques, sans emploi, pourraient suspendre aux voûtes des cathédrales leur houlette inutile. Il importe d'observer, en passant, que dans leurs litanies et leurs plaintes, qu'on peut à bon droit qualifier de monotones, les successeurs de saint Pierre ne laissent que fort rarement échapper quelques indices propres à nous renseigner exactement sur la physionomie réelle de l'époque qu'ils condamnent et dominent. Ont-ils résolu de gémir, ils recourent volontiers au catalogue des lamentations des prophètes; s'agit-il de verser des larmes, ils regardent couiplaisamment couler l'urne inépuisable de Jérémie.

... Lorsque Rome institua les grands Ordres religieux militaires, Rome avait peut-être pensé créer une armée de saints Georges toujours prêts, sur un signe, à s'élancer sur le dragon, puis, rentrés dans leurs couvents, à

1. Consulter, sur Grégoire VJII,Aldim, 392.— Corner, 177 : Suisveheniens castigator... — Pépin, 13 : Gregorius a minus discretis putatus est cerebro delirare.

redevenir d'iuimbles moines chastes et doux. S'ils n'ont jamais manqné de vaillance, on représentera que les chevaliers-moines n'ont jamais dai^nié ni su obéir. Indépendants du pouvoir séculier qu'ils ne reconnaissaient pas, trop fiers pour s'abaisser jusqu'à répondi-e au.v ol>servalions des patriarches, ayant du reste sous leur juridiction particulière des éî^lises et un clergé, soustraits par la distance, les schismes, l'indulgence ou l'ignorance forcées des papes à la seule autorité de laquelle ils consentissent à relever, montrant leur croix aux princes, aux évêques leurs statuts et leurs privilèges, aux souverains pontifes, d'une part, l'étendard des infidèles, de l'autre leurs cuirasses percées de coups, je ne sais s'il exista jamais corporation plus libre que celle des chevaliers du Temple, et surtout celle des chevaliers de Saint- Jean ^ Élite de la société du moyen âge, leur souverain réel était I'honneur, sentiment contre lequel des vœux de religion s'émoussent, parce qu'il n'est point une passion, mais plutôt la conscience orageuse et délicate de toutes les passions nobles. Ce fougueux grand maître à leur tête, les Ordres religieux militaires ont troublé la Palestine et contribué à sa perte, tout en versant leur sang

1. Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem étaient affranchis de toute charge, de tout péage et de tout tribut. On ne peut les citer en justice, « aut ad expeditionem cogère, aut ad opéra servilia compellare, aut in partium sine marium aut portarum transitu pedagium accipere. » — Miraci, Op. diploin., t. 111, p. 51. Urkunde Friedrichs I, ap. Raumer.

Pour montrer jusqu'à quel point les grands maîtres en prenaient à leur aise, nous ne rappellerons qu'un fait, un seul, mais extrêmement significatif et curieux. Gill>ert, dictus Assaiily, quatrième grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, rompt, de concert avec Amaury, roi de Jérusalem, la trêve conclue avec le calife, prend la ville de Belbcïs d'assaut, et, contraint d'évacuer TÉgypte, de dépit donne sa démission en plein chapitre, et, sans plus de façons, s'en retourne au pays.

« Eodem anno Gilbertus, dictus Assaillv, summiis Magister Hospi-

pour la défendre. Leurs exploits à la guerre compensaient à peine le mal qu'ils lui causaient pendant la paix. Profondément jaloux l'un de l'autre, les deux Ordres vidaient leurs querelles les armes à la main, entretenaient des rapports avec les excommuniés, empiétaient sur le territoire des évoques, des églises et des bénéfices, et, divisés sur tout le reste, ne s'entendaient que pour fomenter les troubles et repousser les musulmans K

Qu'on juge, d'après les taches sur les vases sacrés, du pavé du temple. Dans les innombrables monastères échelonnés pendant la seconde moitié du xii« siècle comme autant de stations du Calvaire sur le sol foulé par les pas de Notre-Seigncur, humbles asiles que la foi vive des premiers temps de la conquête avait fait éclore à profusion, l'esprit austère du ctiristianisme n'existe plus. Les revenus des couvents se sont accrus, les aumônes de l'Europe entière les ont enrichis, et la dépravation et la paresse ont fini par recueillir ceque leur a valu le désintéressement d'autrefois. Familiarisés avec les lieux saints que le pauvre pèlerin d'Europe ne traversait qu'à genoux, certains moines, établis comme chez eux près de l'étable

talis Hierusalem, venit in Normaniam ad Henricum regcm a quo honorifice susceptus est, et accepta a domino rege licentia transfretandi in Angliam, venit usque Depé , et ante festum sancti Micliaelis navem quamdam, quse jam fere per annuni in arena maris fracta et dessiccata consederat, et jam aliquantulum dealbata et refecta et in altum deducta fnerat, ciim miiltis tam clericis quam laicis, qui jam longa exspectatione fatigati fuerant, intravit; sed mox navis illa extra portum in altum ducta, valut lapis in profundum descendit, compagibiis dissolutis, et ipse Gilhertus, et ceteri universi qui in ea erant, prœter octo tantum, qui beiieficio naviculae evaserunt, submersi sunt decimo tertio kalendas octobris.» — Roger de Hoveden suh anno 1 185, in Henrico secundo, fol. ()'22.

1. Le pape Alexandre III s'était efforcé, mais en vain, de remédiera tant d'abus. Voir Liinig.Reichs. arcliiv. Spic. eccl. von Johanniten.Urk.'i. Raumer. — Vertot, t. I. p. 177.

de Bethléem, ne font [)Iiis penser aux péUres, an\ rois mages accourus pour adorer, mais au.v troupeaux qui sommeillent ou ruminent, tandis que luit l'étoile'. On ne voit plus, à l'heure qu'il est, des poignées d'hommes mettre en déroute des hordes de Sarrasins; les soldats du Christ se laissent vaincre par des ennemis inférieurs en nombre. Une seule ville de la Terre-Sainte entretenait seize mille courtisanes, sans compter, suppute prudemment le vieil auteur, toutes celles que Dieu seul connaît ^ Les chroniques sont unanimes pour flétrir la bassesse des chrétiens d'Asie et leurs appétits grossiers, et leurs [rjces de baladins ^ Il faut avouer que l'endroit était mal choisi pour contrefaire les mimes et les jongleurs. Les clercs ne se distinguaient en masse, parait-il, du commun des fidèles que par un excès de cupidité, et les moines, que par l'effronterie de la débauche. Les premiers, les séculiers, suivant en ceci l'ancien usage si violemment stigmatisé par saint Jérôme, captaient les testaments; les autres, les réguliers, traînaient leurs robes de bure

1. «Etclerus et populus in varios luxus effluxerat, totaque terra iila flagitiis et facinoribus sordescebat. Sed el qui religionis habitum praetendebant, moderantiae fines turpiter excesserantregularis. Raro enim in monasterio, rariusque in sseciilo, quem non morbus luxiuiai vel avaritiîe infecisset. » — Guill. de Nangis. Vitœ Pontif. roman., L. 77.

« Die Monclie drangten sich, ungebûhrlich ihre Zellen vorlassend, zu eintrâglichen geistlichen Verriclitungen; ja sie scheuten sich nicht mit ôffentlichen Hilren ôffentliche Hadehâuser zu' besuchen, » — V. Raumer, Hohenstaufen, t. If, p. 389-390, jiassim,

2. « Dixitenim patriarcha, et verum fuit, quod suo temporc inventa sunt et descripta sedecim millia meretricum in sola civitate Aconensi, prseter alias et occultas et similes in matrimonio constitutas, quarum statum solus novit Dcus. » — Descript. Ten: sanct. Mamiscr. de Berne.

3. «Facinorosi, luxuriosi, mimi, histriones, etc., terram obscenis moribus et actibus inquinabant. » — Guill. de Tyr, 583. — Math. Pc'ris, 98.— Vitriafi. Histor. Hierusal., 1054, 1087, 1097.

au seuil des bains publics, et, ayant perdu en entrant toute pudeur, ignoraient en sortant la honte ^ Héraclius, patriarche de Jérusalem, vivait publiquement avec la femme d'un marchand nommé Riweri. Elle était connue en tout lieu sous le nom de la Patriarche. Ce même prélat n'avouait pas qu'il eût tenté d'empoisonner Guillaume de Tyr, qui l'avait dénoncé à Rome, mais il se reconnaissait une fille. Terminons par un trait caractéristique l'énumération de tant de turpitudes. Dans une assemblée solennelle des seigneurs de Palestine à laquelle assistait ledit patriarche dans toute la splendeur de ses ornements pontificaux , un personnage de piètre mine se ghsse jusqu'à lui et lui annonce que la femme du marchand Riweri vient d'accoucher. Pour cette bonne nouvelle annoncée tout haut, ce personnage tendit la main -. « J'ai vu peu d'hommes, que dis-je ? je n'en ai point vu, affirme un contemporain , revenir meilleurs du voyage d'outre-mer ^ » A ceux auxquels cette parole peut sembler étrange, nous rappellerons la réflexion d'un autre contemporain, u Dès qu'en Espagne, en France, en Allemagne, en Italie, en n'importe quelle part de la chrétienté, un homme a été convaincu d'être un malfaiteur, un meurtrier, un voleur, coupable d'inceste, d'adultère OLi de fornication et qu'il redoute une peine égale à son

1. « Kranken-Besuclie iibernahmen sie, nicht aus christlichen Besinnungen, sondern Vermachtnisse zu erpressen.» — Raumer, t. II, p. 390. — «Sic schcuten sich nicht mit Hûren Badehuuser zubesuclien.» Passage déjà cité.

2. « Héraclius, ich hoffe auf sclionen Lolin fur die Botscliaft dass dein Kebswoib eine Tochter geboren hat. » 72 id., p. 391, t. II. Der Patriarch. Héraclius.

3. « V^ix aliquos vidi, imo nunquam , qui redierint meliores, vel de transmarinisparlibus, vcl de saiictorum limiiiibus. » — Albert Stad., 108.

APPENDICE. UTi

crime, il fuit el passe en Terre-Sainte. » Et riionnêtc historien ajoute éloquoniment : « Comme si au contact de ce sol tout forfait allait s'évanouir et qu'en changeant de place on changeait d'âme ^ » C'est ce préjugé si fortement enraciné au moyen ûge qui a peuplé le voisinage du berceau du Sauveur de bandits et de fainéants. Les papes y avaient envoyé, en ellet, les pécheurs du monde entier y purger leuis crimes et y porter leurs fanges. Tant de souillures, hélas! sont tombées dans la fontaine, qu'à peine un pèlerin de bonne foi peut-il espérer, à la fin du xii* siècle, s'y laver les mains sans péril : on peut y gagner la lèpre. Ce n'est point chose singulière, du reste, qu'à la longue les rives sacrées de la Judée, traversées par des caravanes de deux sortes, les unes composées de pieux fidèles accourus pour baiser la trace des pas de Jésus-Christ, les autres de vauriens plus ou moins repentants, aient fini par s'imprégner du mal dont elles étaient devenues le refuge, le port de salut et le perpétuel lieu de transit. Le fait n'en est pas moins triste et lamentable. Des trois

CROIX DU GOLGOTHA UNE SEULE SEMBLE ABÎMÉE DANS l' OMBRE A LA FIN DU XIF SIÈCLE , CELLE DU MILIEU ^.

1. «Quando aliquis in Hispania, Gallia, Germania, Italia ant aliis christianis nationibus, malefaclor deprehensus fuerit utpote homicida, latro, etc., fugit et transfretat in Terram sanctam, quasi per hoc contractum aboUturus malum, et quum illuc venerit, non locum , sed animum mutavit.n — Broccardus, in Descript. Terrœ sanctœ.

2. Prise de Jérusalem par les Sarrasins. Les chrétiens perdent la vraie croix (1187).

KIN DE i'apPENHICE et DU TOMF. PREUlr.Tî.

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